‹ Frédéric List: Sa vie, son œuvre, son influenceChapitre 36 sur 55 · UE · texte numérisé non relu

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il pas mieux d’avouer la dette qu’il a contractée envers ses prédécesseurs, de montrer sa méthode sous son vrai jour, comme une continuation perfectionnée des leurs? List utilise l’histoire à des fins doctrinales en ce sens qu’il fait un tri, comme nous venons de le dire, et en ce sens surtout qu’au tours de ses exposés théoriques il n’a recours à l’histoire qu’à des fins explicatives. Hildebrand peut parfaitement considérer que ce n’est là qu’une étape première vers une conception saine de l’économie politique et que celle-ci doit se débarrasser de son caractère d’utilisatrice de l’histoire pour n’en plus être que le produit. Ici pourrait se poser, au milieu de beaucoup d’autres, la question d'ordinaire abandonnée aux philosophes, de savoir si l’histoire est source ou conséquence de l’économie.

Hildebrand va encore reprocher à List son utilisation pratique de l’économie, et pour cela il l’accuse de compartimenter les données historiques, bref de prendre les données de la politique actuelle pour principes de raisonnement. La remarque a sa valeur : List a toujours tendu vers un résultat politique, et c’est également ce qui justifie son opinion quant à sa distinction entre l’intérêt privé et l'intérêt public — qu'Hildebrand l’accuse d’avoir séparés artificiellement, soumettant le premier au second par habileté politique plutôt que par une juste compréhension des devoirs moraux à la base de l’organisation sociale — Notons cette différence d’attitude, Hildebrand se plaçant d’un point de vue supérieur, désintéressé, scientifique, alors que List ne s’était placé qu’à un point de vue politique, pratique, réaliste. Maïs n'est-ce pas là l’évolution naturelle des formules économiques, qui naissent d'une volonté active, utile, voire passionnée, et qui servent ensuite à la construction d’une méthode impartiale, vraiment scientifique? En définitive, on peut dire qu’Hildebrand, tant dans la Nationalôkonomie der Gegenwart und Zukunft que dans les articles des Jahrbücher für Nationalôükonomie und Statistik, a développé le procédé de démonstration historique de List jusqu’à en faire un agent créateur en économie politique : officiellement, il en fait même le seul agent créateur. Pratiquement, ainsi que l’a remarqué M. Rist, hors l’exposé du schéma général où il distingue les trois phases de l’histoire économique des nations, Hildebrand n’a pas donné lui-même d'illustration

véritable de la méthode qu’il expose car il se contentera d'étudier quelques points plus ou moins typiques de l’évolution historique des Etats, sans même relier entre elles ces données purement statiques.

En définitive, Roscher apparaît, par le moyen de l’historisme, comme un précurseur de l’école déterministe, si importante dans la doctrine moderne. L'étude des faits historiques révèle, selon lui, que, supérieures à la vie propre des nations, existent des lois naturelles, lois absolues et hors des contingences humaines, qui régissent l’évolution du monde. L'histoire permet d'en prendre conscience, dans une mesure que Roscher se garde bien de déterminer. On peut sans doute voir dans cette croyance l'influence des philosophes Kant et Fichte. Utilisant l’histoire à des fins pédagogiques, Roscher la considère un peu comme une succession de phénomènes alors que les lois du monde appartiennent au domaine des noumènes invisibles. Il ne pousse pas sa théorie jusqu’à ces extrêmes, puisqu'il admet qu’un examen des phénomènes humains nous peut faire entrevoir un reflet des lois nouménales, des lois naturelles supérieures aux faits apparents de l’évolution des nations.

Au contraire, Bruno Hildebrand ne veut pas concevoir des lois échappant ainsi, pour tout ou partie, à la connaïissance humaine. L’historien distingue, en étudiant l’évolution des nations, les lois de cette évolution. Au déterminisme fataliste de Roscher, il oppose un déterminisme positiviste, sociologique, issu de l’observation des faits eux-mêmes. Comment distinguer ces lois? Hildebrand est assez incertain. Mais il doit avouer que la répétition des faits, lorsque le même fait (à supposer que deux faits puissent jamais être analogues en science sociale) produit les mêmes résultats, est le principal révélateur des lois d’évolution. Et c’est en se basant sur la relative analogie de l’évolution des différentes nations, ressemblance révélée par la répétition de faits précis dans l’évolution particulière à chacune d'elles, qu’il trace le plan général de ces lois, lesquelles ne régissent pas le monde en vertu d’un impératif préétabli, mais sont liées à l’évolution de ce monde, sont inhérentes à sa nature. Au fond, la part faite au libre-arbitre n’est pas très grande : les lois ne sont pas supérieures au monde, mais elles sont liées à lui, elles sont les phases mêmes de sa vie, les étapes de son progrès, et ceci parce

La « querelle des lois >»

Roscher et Hildebrand modifient la méthode historique

de List

qu’elles participent à sa nature; n’est-ce pas admettre une soumission du monde à ces lois, encore qu’on prétende qu’elles soient lois de conséquence, mais de conséquence inévitable?

Nous pouvons, par ces quelques considérations, juger des progrès de la méthode historique. List, le premier, d’une part utilise l’histoire comme auxiliaire active de sa doctrine, et, d’autre part, après un examen général des nations, propose une division théorique de leur évolution. Pour List, il ne s’agit pas de lois. Il ne donne pas un caractère de lois à ces stades de la vie des nations qu’il distingue. Il ne se demande pas si ce sont là les preuves d’une soumission du monde à des lois impératives d’essence supérieure. Il ne se demande pas non plus si ce sont des lois attachées à l’ordre économique, et inséparables de cet ordre. Il constate une répétition de faits, il généralise sans pénétrer dans un aufre domaine que celui de l’observation. Evidemment, il croit que cette répétition, permettant cette généralisation, tend à donner aux phases du progrès des nations un caractère inéluctable. Mais il se borne à enregistrer comme effectivement réalisé par les pays qu’il a étudiés ce passage par quatre stades successifs, et cette constatation lui permet de dire que l’état manufacturier, dans la généralité des cas considérés, est l’aboutissement de l’évolution normale, donc qu’il y a probabilité pour que les pays actuellement demeurés à un stade inférieur parviennent au stade final. Mais il ne croit pas qu’il y ait là une loi impérative, la conséquence d’une loi naturelle ou celle d’une évolution spontanée des nations, puisqu'il déclare que les pays non évolués doivent conquérir cet état final, par la pratique de l’économie nationaliste.

Jl fait donc la part belle au libre-arbitre. La sociologie ne révèle aux nations que leur devoir, leur ligne de conduite : par les exemples des Etats prospères, elle propose aux autres Etats des lecons et des méthodes. Ainsi les Etats sont maîtres de leur sort, libres d’atteinäre la prospérité et libres de demeurer à un stade inférieur. Aucune loi ne les contraint à évoluer dans un sens déterminé, aucun courant, autre que la force de leur intérêt, ne seconde leur évolution, et à plus forte raison ne la dirige.

Ce sont là, en somme, des données artistiques pour la méthode à prétentions scientifiques de l’historisme. Et dès

Roscher, on ne laisse plus à l’histoire ce rôle artistique. On en veut faire « l’élément principal de la démonstration économique ». Une méthode se construit vraiment. Des répétitions de faits qu'observait List, on fait maintenant les preuves de l’existence de lois naturelles (Roscher) ou de lois d'évolution (Hildebrand). Des stades d'évolution que distinguait List, on fait maintenant les degrés d’une échelle déterminée, que chaque nation doit gravir, obéissant à un mécanisme impérieux, qu’il soit d’essence extra-sociale, surnaturelle (Roscher), ou qu'il soit le rythme même de la vie des nations, conditionnant cette vie (Hildebrand). Ainsi, d'abord les faits de l’histoire demeurent inférieurs aux ordres des lois naturelles, et c’est la conception de Roscher, Ensuite, ils sont de même nature, la loi et le phénomène régi par cette loi sont de même essence, et l’observation du phénomène suffit à établir l'existence de la loi. De List part donc l’école historique : le progrès de la méthode, l’affirmation continue de ses prétentions scientifiques ne doivent pas faire oublier qu’il représente la première forme de l’historisme, sa forme élémentaire, empirique, mais cette pratique empirique de l’histoire a permis à ses successeurs d’édifier une méthode dont, inconsciemment, il avait compris et révélé l'intérêt.

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