LE
Le troisième grand représentant de l’école historique à
ses débuts est Carl Knies qui, lui, se distingua non seulement de List et Roscher mais encore d’Hildebrand. Tout comme Hildebrand, tout comme Roscher, Knies est imbu d'idées libérales et on ne peut trouver aucune communauté d’idée entre List et lui en matière doctrinale. D’ordinaire penché sur les questions monétaires, sa Politische Ükonomie vom Standpunkte der geschichtlichen Methode est une exception dans son œuvre : il est aujourd’hui prouvé que si Knies était très loin de conciure en matière doctrinale comme Frédéric List, la méthode de celui-ci l’avait impressionné beaucoup plus profondément que les deux autres membres de l’école historique. Knies est d’ailleurs moins ambitieux que ses prédécesseurs : il se vante moins de construire que de continuer, et c’est peut-être cette modération, cette modestie, qui lui valut une renommée moindre qu’à Roscher et Hildebrand jusqu’au jour où Schmoller et
Knies
La méthode historique de Knies
se rapproche
de celle de List
DE
Held se le donnèrent pour maître. Knies n’a plus ce que nous avons appelé le positivisme de List, qu’on retrouve notamment, bien que sous une autre forme, chez Hildebrand : il répudie non seulement les lois naturelles des classiques, mais aussi les lois d’évolution d’Hildebrand. Par contre, il se rapproche de List par son relatif compartimentage des données de l’histoire, et tout d’abord des données de la géographie politique, étant beaucoup plus réaliste qu'idéaliste. Si l’économie politique est bien issue des des données de l’histoire, elle n’est plus pour lui la science lois du développement économique, mais la science des faits de ce développement. Il n’y a donc plus là d’esprit de généralisation : lorsque, au cours de l’histoire, des situations semblables se présentent, il n’y a pas matière à reconnaître une loi, mais seulement à constater une analogie. Alors donc que Knies n’admet pas le minimum de généralisation que propose la loi des quatre états de List, c’est de List lui-même qu’il se rapproche, par dessus Hildebrand et Roscher, en revenant à l'observation des faits en euxmêmes plutôt que sous l’impulsion d’un principe doctrinal. Knies diffère de List par le caractère tout relatif qu’il accorde aux conclusions tirées des faits historiques. Néanmoins, sans construire de théorie générale, il ne nie pas l’importance des analogies qu’il découvre : ainsi ce qui aurait pu l’éloigner apparemment de List, c’est-à-dire son relativisme, l’en rapproche précisément. Il l’en rapproche en ce qu’il n’admet pas, même avec restriction, même sous le déguisement d’une présentation émaillée d'exemples historiques, ce fatalisme économique qui soumet les nations à des lois naturelles ou sociales. Ainsi, le peuple peut pratiquer une expérience économique avec toute cette liberté et cette responsabilié qui n’appartient qu'aux personnes complètes, aux unités vivantes de l’économie politique : la nation essayant la formule nationaliste le fait en toute liberté. Elle peut bénéficier des enseignements de l’histoire, Knies n’a jamais dit le contraire; mais Knies ne croit pas que cette histoire, soit liée, soumise aux principes qu’elle a elle-même créés.
L'école historique, par l’œuvre de ses trois premiers maîtres revient à son point de départ, avec cette différence toutefois que, partie d’une œuvre réaliste et intéressée, elle parvient à une méthode plus scientifique. Notons qu'ici nous
n'entendons pas examiner le bien-fondé des propositions de Knies tendant à nier les lois en économie politique : nous n’observons que sa méthode, nous constatons que c’est une méthode d'observation incontestable en elle-même, il ne nous appartient pas de voir à quelles conclusions elle le mène, de prendre en considération sa partie négative, sur laquelle d’ailleurs il n’a pas pu subir l'influence de List, puisque List lui-même proposait des lois générales à l'existence desquelles Knies ne croit pas. En définitive, List étudie l’histoire économique pour en tirer des exemples qui montrent quel sort fut réservé, dans le temps et dans l’espace, à la méthode protectrice et éducative des nations, et, d'autre part, il a recours à ces mêmes données de l’histoire pour justifier ses idées doctrinales, On ne peut pas dire que List ait souscrit à une méthode résolument démonstrative ou illustrative, encore qu’on puisse remarquer que, souvent, l’apparence démonstrative de son système n’a que des fins explicatives de sa théorie. Roscher, résolument descriptif, croit aux lois naturelles des classiques et étudie les réaclions des peuples devant ces lois, recommence par conséquent à admettre un véritable primat de l’économie idéale; Hildebrand oppose à ces lois des lois générales qu’il tire des données de l’histoire; Knies rejette toute conception de lois supérieures aux faits historiques et se trouve donc ramené à l’étude des faits historiques eux-mêmes, sans aucune précaution doctrinale. Ainsi, du point de vue systématique, il est beaucoup plus près de List, mais, au regard de la science, il présente l’avantage d’être vraiment méthodique et de ne pas obéir aux influences d’une doctrine à démontrer ou à justifier. Ceci nous est un exemple particulièrement typique de l’utilisation qui peut être faite d’un même système d'exposition économique par des adeptes de doctrines contraires, l’école historique à ses débuts étant composée essentiellement de libéraux.
Nous nous sommes abstenus, jusqu’à présent, d’utiliser la classification habituelle en « vieille école historique » (1)
(1) M. Perroux (Les enchaînements de la pensée économique, op. cit.) approuve la distinction, au sein de la vieille école historique,
Les écoles historiates
et « jeune école historique ». La méthode historique a, en fait, évolué avec une certaine logique. Elle est, en tous cas, utilisée par des maîtres éminents de l’Allemagne économique à peu près sans discontinuité entre 1841 et les jours actuels. Diviser en deux écoles ceux qui se revendiquent de la méthode historique est trop ou trop peu. Trop si l’on croit que cette division marque nettement les deux stades de l’historisme, car la pratique de cette méthode n’a pas été interrompue entre la parution du Système National de List (et du Gundriss de Roscher) et celle du Jahrbuch de la « jeune école ». Trop peu, au contraire, si l’on croit que cette division suffit à indiquer les deux principales applications de la méthode historique : nous avons vu en eflet que ses modalités d’application par List, Roscher, Hildebrand et Knies sont très différentes, et ces différences ne sont pas d’une autre nature que celles qu’on relevra dans l’application de la méthode historique par les représentants de la « jeune école ». On peut même prétendre qu’il y a moins de différence réelle entre l’historisme de Schmoller (jeune école) et celui de Carl Knies (vieille école) qu'entre celui de Knies et celui de Roscher, tous deux de la vieille école. Cette classification ne repose donc, dans l’ordre méthodique, sur rien, et nous repoussons encore davantage une distinction entre « historisme » (Roscher-Hildebrand-Knies) et « néo-historisme » (jeune école) qui préterait à croire qu’il y eut entre ces deux phases une ère d’oubli de la méthode historique.
La distinction entre vieille école et jeune école peut, à l'extrême rigueur, être justifiée par trois raisons : d’abord, par une raison douteuse de clarté pédagogique, groupant les historistes autour de deux maîtres, Hildebrand d’une part et Schmoller d’autre part (1) ; ensuite, parce que, tandis que les principaux représentants de l’école historique à ses débuts sont des libéraux, ainsi que nous venons de le voir, ceux qui se rallieront à cette école après 1865 seront pour la plupart des anti-libéraux; enfin — et ceci nous intéresse plus directement — parce que, tandis que les premiers
entre historisme économique (Roscher) et historisme éthique (Hildebrand, Knies). | ii PER
@) Gertains auteurs préfèrent désigner Roscher ou Knies pour la vieille école, Wagner ou Brentano pour la jeune.
= 247 pre
membres de l’école évitent, en principe, de se donner List pour maître, les nouveaux membres, sans pousser la gratitude jusqu’à son expression complète, seront plus respectueux de l’auteur du Système National et, pour la plupart, le reconnaîtront comme un précurseur, ou même comme le précurseur, de la méthode historique.
La fragilité de la division habituelle se remarque aisément en consultant les manuels d’histoire des doctrines, et surtout ceux de langue allemande : si l’accord est à peu près général sur les grands maîtres, les autres auteurs sont classés par les uns dans la jeune école et par les autres dans la vieille; quelquefois, l’auteur du manuel doit distinguer des stades intermédiaires; et quelquefois même il cite le même auteur dans les deux écoles.
On rattache généralement à la vieille école, et à ses trois grands représentants que nous avons cités, Mangoldt, auteur de Die Lehre vom Unternehmergewinn, et des auteurs relativement secondaires, du point de vue de la méthode historique, comme Peter Rau, Schütz, Bernstein, Müller. Au contraire, Schônberg est classé tantôt dans l’une et tantôt dans l’autre.
Schônberg, auteur de l’Handbuch der politischen Ükonomie, part d’un point de vue beaucoup plus élevé que ses prédécesseurs. Il refuse absolument de prendre part à la querelle de méthode qui se dessine au sein de l’école historique. Que la science économique ait pour but la recherche de lois naturelles ou de lois d'évolution, peu lui importe. En effet, lois naturelles et lois d'évolution partent d’une même conception de la vie économique, qui est la soumission de cette vie à des impératifs. Seule, selon les auteurs, la nature de ces impératifs diffère; pour les uns, ces ‘impératifs sont préétablis et surnaturels, pour les autres ils sont concomitants et naturels. Mais cette concomitance est imposée, et dès lors il y a tout de même un minimum d'ordre préétabli.
Schôünberg ne s’arrête pas à ces considérations, que, très justement, il juge secondaires. Ce qui compte, c’est la méthode en elle-même. Et Schônberg avoue qu'avant Frédéric List, les économistes accordaient un primat au raisonnement, tandis que, depuis Frédéric List, à des degrés différents, le primat est accordé à la comparaison historique.
Mangoldt
Schônberg
Schônberg disciple de List
L'utilisation de Ja méthode
illustrative
Cette comparaison elle-même est employée plus ou moins scientifiquement, mais selon une progression normale, depuis l’illustration d’une doctrine jusqu’à la démonstration méthodique. Mais ce qui compte, c’est le fait même d’employer cette méthode. En effet, Schônberg constate que les tentatives d'utilisation systématique de la méthode historique ont un résultat moins heureux que l’utilisation occasionnelle et variée de cette méthode. Pour Schônberg, List est non seulement le révélateur de la méthode historique, mais son plus heureux utilisateur.
Il considère néanmoins que son utilisation était trop empirique, et qu’il appartient à la science économique de définir les différents moyens techniques d’utiliser la méthode historique. Il cite les principaux : l'illustration (qui ne fait de l’histoire qu’un auxiliaire de la doctrine, mais qui situe célle-ci en dehors des raisonnements gratuits, qui améliore donc la doctrine en elle-même et accroît son caractère scientifique) (1), {a confrontation (qui permet à la doctrine de s’orienter : la méthode n’est pas ici rigoureusement historique, puisque s’impose un choix plus ou moins doctrinal des exempies, mais la confrontation, une fois le choix établi, doit être faite selon une méthode rigoureuse, sous peine de perdre son utilité scientifique), la démonstration (qui consiste en l’application à une doctrine, ou plutôt à un point de doctrine, d’un exemple historique répété et auquel aucun autre exemple ne s'oppose), la révélation (qui consiste en une étude « gratuite », c’est-à-dire sans idées préconçues et même « sans orientation déterminée de la recherche », de faits historiques qui vont ensuite, grâce aux « conclusions involontaires » qu’impose cette étude, révéler à la doctrine une « vérité désintéressée ») (2). ,
() C’est en se basant sur l’emploi de l'illustration que certains histôriens des doctrines n’ont pas hésité à classer parmi les utilisateurs de la méthode hisotrique Hermann et Treichske.
(2) On ne trouvera pas dans les œuvres de Schônberg un exposé aussi catégorique de son appréciation de la méthode historique générale. 11 nous a été signalé par Carl Mertens, d’après les notes d’Hartmann qui le tenait de Schônberg lui-même. Carl Mertens, au cours d’une réunion de la société française « Coude-à-Coude », avait montré toute l’utilité de cette classification des modes d'emploi de cette méthode. Il en faisait lui-même une très heureuse utilisation en examinant l’avenir de l'Allemagne hitlérienne. Contrairement à ce qui a été dit par la suite, et même à ce qui a été dit au jour de son enterrement en France (Mertens n'étant jamais rentré dans l'Allemagne qui
Ainsi, List n’est assurément qu’un historiste de la première heure, ayant ignoré la plupart des « méthodes de la méthode historique », n’ayant guère pratiqué que l’illustration et la confrontation, peut-être la démonstration, jamais la révélation (quelles que soient ses prétentions à ce sujet, affirmées d’ailleurs par la place qu’il réserve à l’histoire économique au début même de son ouvrage principal). Mais il n’est pas possible de le rejeter hors de la discipline historique, puisque celle-ci n’est pas uniforme, qu’elle contient un certain nombre de procédés d’applicalion, et que List a utilisé la plupart d’entre eux.
En 1870, un groupe d’économistes se forme autour de Gustav Schmoller, fermement résolu à appliquer la méthode historique à toutes les études économiques. L’organe de ce groupe fut le Jahrbuch für Geselzgebung Volkswirschaft und Statistik.
Gustav Schmoller (1), dont le Gundriss der Volkswirtschafslehre devait devenir le manifeste définitif de l’école
l'avait chassé), il n’utilisait pas le moins du monde cette méthode à des fins politiques, ni même à des fins doctrinales : son étude de la doctrine hitlérienne était parfaitement objective. Voici la façon avec laquelle il employa la méthode historique, prétendant que les différents moyens de cette méthode devaient être utilisés séparément selon les besoins de l’étude : tout d’abord, il examina les conditions économiques et politiques de l’Allemagne d’après-guerre, pratiquant ainsi la méthode de révélation. Il en tirait comme conclusion la nécessité pour l’Allemagne d’une autorité absolue. Ensuite, il comparait l’état de l’Allemagne dans ses périodes de libéralisme et dans ses périodes de discipline, pratiquant ainsi la méthode de confrontation. Il recherchaïit alors dans l’histoire allemande tous les exemples d'intervention d’un Etat autoritaire dans la vie sociale, en démontrant ainsi le bien-fondé, et pratiquant ainsi la méthodè de démonstration. Puis, exposant la doctrine hitlérienne, il appliquait à chacun de ses points un exemple historique, tantôt pour en affirmer le bien-fondé, tantôt pour conseiller une transformation, une atténuation ou une correction, pratiquant ainsi la méthode d'illustration.
C’est là évidemment une application facile et un peu sommaire de la méthode générale, mais elle n’est pas sans intérêt et elle impressionna beaucoup les auditeurs de Carl Mertens, notamment notre regretté collègue Henry Bonnamaux qui en fit à son tour des applications très remarquables dans le domaine de l’économie rurale.
(1) Nous étudierons dans le chapitre suivant l’influence doctrinale de List sur Schmoller.
Schmoller
historique, a très fortement subi l'influence de List : où pourrait même dire qu’il a recours à List, auquel il ne rend’ néanmoins pas l'hommage mérité, pour rejeter les erreurs de Knies et d’Hildebrand. Tout comme List, il n’épilogue pas sur la distinction entre lois naturelles et lois de développement. La recherche des lois naturelles, en tant que principes économiques supérieurs, est le but même de la science économique. C’est donc par l’étude de l'histoire qu’on découvrira ces grandes lois. Qu'il y ait un progrès dans la vie sociale ou qu’il y ait de véritables mouvements cycliques correspondant aux phases de la civilisation, cela n'empêche pas l'existence de lois fondamentales dont les manifestations pratiques ne sont comparables que par l’histoire. Il y a des lois économiques qui s’imposent à l’histoire, qui sont en quelque sorte les vérités premières de la science économique : mais on n’entre en contact avec ces vérités, on n’en constate la rigueur que par l’observation des faits économiques, donc de l’histoire. Ces lois valables sous tous les climats et à tous les âges sont supérieures à toute conception de lois purement historiques, précisément parce qu’elles sont valables à toutes les phases et au milieu de toutes les contingences historiques imaginables.
Notons donc que si les lois économiques qu’il appartient à la science de définir deviennent les premiers fondements de l’art économique, cela n’exclut nullement l'utilité de l’étude des conclusions proposées par l’histoire. Schmoller reprend au fond l’idée de Knies sur les analogies, mais selon lui ces analogies historiques n’ont rien à voir avec les lois économiques, tandis que Knies confondait économie politique et histoire pour ne voir dans l’évolution générale des peuples que des analogies. Il y a chez Schmoller une véritable division entre discipline économique et discipline historique qui, bien loin d’exclure la collaboration entre ces deux disciplines, en révèle la nécessité. De même List tend, en quelque sorte, d’une part à décrire les leçons que lui révèle l’examen de l’histoire, et d’autre part (notamment dans la partie du Système National consacrée au crédit) à établir une doctrine en harmonie avec les lois générales de l’économie politique et utilisant ces leçons des « analogies » historiques.
Classé généralement parmi les grands représentants de la « jeune école historique », Brentano, dont les cours ont eu en Allemagne le plus grand succès auprès des étudiants, déclarait lui-même qu’il ne voulait retenir de i’œuvre de List que son essai d'histoire économique, allant presque jusqu’a établir une division entre l’économie politique, révélatrice de lois inéluctables, et l’histoire économique, révélatrice des meilleurs moyens pour un Etat d'utiliser ces lois. Notons que si Brentano s’en était tenu à une séparation entre l’économie et l’histoire, il serait plus près de Schmoller, mais il distingue l’histoire économique de l’histoire proprement dite, et c'est cette histoire économique qu’il distingue ensuite de l’économie. L'histoire économique, pour lui, c’est celle des répercussions des faits purement historiques sur les institutions économiques et sociales : une bataille rentre dans l’histoire, le bouleversement qui s'ensuit, créateur de famine, par exemple, ou bien anéantissant telle institution économique, rentre dans l’histoire économique. Les distinctions de Brentano étaient très subtiles, et les économistes de l’Allemagne contemporaine affectent de ne voir en lui qu’ « un Israëlite disert ». Si son œuvre est plus théorique que vraiment constructive, si on a pu dire avec quelque exagération qu’elle n’est qu’ « un programme sans exemple d’application », il ne faut pas contester son éminent intérêt : au fond Brentano montre comment les lois de l’économie s'appliquent à l’histoire comme celles de la pesanteur au corps humain. Et il montre comment on peut instruire en étudiant la façon dont les Etats ont subi ou ont utilisé ces lois : il est bien des Etats qui ont voulu défier les lois naturelles, comme seraient défiées les lois de la pesanteur par l’homme qui se jetterait dans le vide, et il en est d’autres qui tirent. de ces lois naturelles le secret de leur bonheur.
Schmoller et Brentano sont assurément les deux membres de la jeune école historique allemande qui ont subi le plus profondément l'influence systématique de List. On a même remarqué que, sur la question du libéralisme agricole et de la politique internationale, Gustav Schmoller subit aussi, mais très partiellement, l’influence doctrinale
Brentano
Held et M. Sombart
Schaeffle
de Frédéric List. Les autres historistes, comme Held, Bücher et M. Werner Sombart, ne semblent pas avoir été soumis véritablement à une influence de List : comme List, mais aussi comme Hildebrand et Schmoller, ils reprochent aux classiques libéraux leur conception d’une économie universelle passible de principes théoriques généraux et jugent qu’il n’est pas de vraie science économique hors de l'observation de l’histoire et de la vie de chaque nation.
Mais deux autres historistes doivent retenir particulièrement notre attention. L’un d’eux est Albrecht Schaeffle, l’auteur de Bau und Leben des socialen Kôrpers. On peut dire que Schaeffle est le philosophe de la méthode historique. Pour lui, la méthode historique doit présider à un double travail : d’abord à l’étude de l’économie de chaque nation, dans un but scientifique absolument désintéressé, afin de tirer de cet examen impartial une saine conception de la vie nationale et, par la comparaison des différents états de son évolution, des « règles de conseil ». D’autre part, par la confrontation des données ainsi obtenues, donc par l’étude comparée des économies nationales la méthode historique doit présider à un travail de synthèse qui, par la comparaison, par l’enregistrement des analogies, permet de s'orienter vers la découverte des lois et de concevoir ce qu’il y a dans l’économie de supérieur aux volontés propres des nations. Ce travail permet d’avoir de la société une conception scientifique. En effet, ceux qui ne pratiquent pas la méthode historique doivent se forger à eux-mêmes une notion de la société qui, considérée ainsi sous un aspect idéal, est absolument différente de ce qu’elle est en réalité. Celui qui part au contraire de la réalité des nations travaille en matière vivante, ne s’égare pas dans la création d’entités mystiques, conçoit la société non pas comme un instrument de doctrine, mais comme une association de collectivités. Ces collectivités ne se trouvent pas dans la même situation physique et morale, n’ont pas atteint le même degré d'évolution, s’orientent vers des avenirs différents. La société, dès lors, au lieu d’être une entité abstraite qui justifie tous les raisonnements idéaux, est bien une réalité concrète, soumise aux actions et réactions différentes, aux courants associés ou antagonistes de ces facteurs constitutifs,
La méthode historique apparaît done comme la seule qui puisse sauvegarder le caractère concret de l’économie politique, la ramener au rang des sciences d’observation et en faire une science utile puisque, du point de départ jusqu’au point d’arrivée, elle ne se sépare à aucun moment, sous la justification apparente d’études supérieures qui ne sont au fond que métaphysiques, des éléments observés.
Mais ne peut-on pas prétendre qu’ainsi Schaeffle va faire partir la science économique d’un postulat erroné, qui consisterait à dire que la société n’est rien de plus que la somme des nations, ce qui serait aussi inexact que de prétendre que l'Etat est la somme des individus, et que l'intérêt général est la somme des intérêts particuliers? Schaeffle a parfaitement paré l’objection : ce qui est inexact, ce n’est pas de prétendre que l'Etat est la somme des individus (l'Etat est pris ici au sens de collectivité nationale organisée), c’est de prétendre que l'Etat n’est que cette somme. En fait, l'Etat est lui-même une personne, dont les intérêts peuvent parfaitement différer des intérêts additionnés des nationaux. Et nous sommes ici en plein accord avec List. Mais de même qu’il est impossible de prendre connaissance, scientifiquement parlant, du fait de l'Etat, sans prendre connaissance auparavant du fait de l'individu, de même il est impossible de prendre connaissance du fait social sans prendre connaissance du fait de l'Etat. Si ces intérêts ne sont pas obligatoirement concordants, il y a tout de même entre eux d’une part un lien de nature, et d’autre part un ordre hiérarchique. Par conséquent, l'Etat étant le groupement naturel des individus et la société étant le groupement obligatoire des Etats, la méthode historique s’applique aux uns comme aux autres, sans préjudice de leur caractère particulier, et permet seule ainsi non seulement d’étudier chacun d’eux scientifiquement, mais encore d'étudier scientifiquement les liens qui les unissent.
Le raisonnement profondément philosophique de Schaeffle montre à quel degré d'évolution est parvenue la méthode historique pour arriver jusqu’à de telles considérations justificatives. On doit noter le souci avec lequel Schaeffle rend hommage aux premières manifestations de la méthode historique, celles qui, à la façon de List, ont concu l’économie nationale comme le premier champ d’expérience de cette méthode, à la fois pour une étude inté-
La hiérarchie des groupements sociaux
Wagner
Retour à la méthode illustrative
rieure de la nation et pour une étude internationale basée sur le respect des intérêts des nations (1).
Cependant que Schaeffle justifie la méthode historique par les considérations les plus hautes et les plus désintéressées, Adolf Wagner, se séparant d'ailleurs sur beaucoup de points de Gustav Schmoller et de l’école historique, mais généralement rattaché cependant à cette école, refuse à la méthode historique un rôle aussi scientifique. Pour lui, les méthodes qu’à la suite de Schônberg et de Mertens nous appelions « méthodes de révélation » sont absolument impraticables. Elles peuvent être considérées comme un moyen idéal de parvenir à la vérité économique, mais elles nécessitent de la part du savant une attitude de désintéressement qui nuirait par ailleurs au caractère forcément constructif de sa science. En définitive, Wagner, délibérément, rejette de la méthode historique tout ce qui n’est pas simplement procédé illustratif. Ce qui le pousse à rejeter ainsi les prétentions absolues des historistes, c’est tout d’abord qu’il admet un minimum de méthode purement introspective. C’est par le raisonnement, par la déduction, plus, et mieux que par tout examen des faits historiques, qu’on découvre le vrai mobile de toutes les actions humaines : c’est-à-dire l’égoïsme. Et dit-il, ce mobile égoïste doit être « le point de départ de la méthode de déduction en économie politique » (2).
Mais Wagner déclare qu’une science qui ne serait basée que sur le raisonnement et la déduction (en définitive : une économie pure), serait par là même, et malgré ses fondements essentiellement psychologiques, inhumaine et inutile. Il n’a donc recours à la méthode historique que pour compléter les données de la méthode théorique. Aussi estil purement illustratif. Et, à la vérité, il semble bien avoir subi l'influence de List plus fortement que les autres. Il
() Les idées de Schaeffle ont été reprises notamment par tous ceux qui se ralliaient aux méthodes historiques en considérant que leur application à l'Etat n’étaient plausibles que si l’on pratiquait également son application à l’individu, c’est-à-dire si on se livrait également aux études monographiques. La monographie ainsi considérée est « l’application de la méthode historique à la famille et à l'individu » (Jacques Valdour).
(2) Adolf Wagner, Fondements de l’économie politique (Grundlegung), 8 67,
refuse de dépasser le degré atteint par List dans la méthode historique. Il revient aux formes élémentaires de cette méthode. Et si l’on peut le rapprocher de List à cet égard, on doit lui rendre cet hommage qu’il est beaucoup plus catégorique que List : quand List nous expose l’histoire économique, il ne nous dit pas, bien au contraire, qu'il s’agit là d’un justification recherchée de ses propositions doctrinales et, quelles qu’aient été ses prétentions, il nous propose un plan tendant à nous faire croire que son travail historique a précédé son travail doctrinal. Avec Wagner, aucune confusion de ce genre n’est à craindre : il analyse l'Etat tel qu’il le conçoit, définit les attributions que selon lui il doit exercer, et, subsidiairement, pour démontrer que ces attributions sont normales, que l’Etat est capable de les exercer, que cet exercice sera pour tous les nationaux un sujet de prospérité, il choisit des illustrations historiques soulignant le bien-fondé de ses propositions.
Il est donc curieux de constater que simultanément deux courants parfaitement opposés se dessinent dans l’école historique (à laquelle Wagner, si l’on excepte toute considération de doctrine comme on doit le faire, n’apparlient guère qu’en raison de la fréquence de son appel à la méthode illustrative), l’un donnant à cette méthode une justification historique excluant la pratique des autres méthodes, et l’autre au contraire la réduisant au rôle d’auxiliaire de la doctrine sans justifier aucune de ses prétentions proprement démonstratives.
Karl Bücher, bien qu’il soit d'ordinaire catalogué parmi les membres fidèles de l’école historique, partage à peu près toutes les opinions restrictives d’Adolf Wagner, mais, et c’est là sa principale originalité, il ressuscite le projet d'Hildebrand de découvrir les lois générales de l’évolution de la société. Il utilise pour cela une méthode mixte de raisonnement et de démonstration historique. Parmi les auteurs allemands secondaires qui se rattachent au mouvement historiste de Schmoller, on peut encore citer Gothein,
Mayer, Todt.
En définitive, l’influence de List sur les méthodes a alimenté en Allemagne la « querelle des méthodes ». Cette
Bücher
La querelle des méthodes
La fin de la querelle
querelle des méthodes a pris des proportions considérables et a passionné pendant des années les économistes du monde entier et plus particulièrement ceux de langue allemande. Il est inexact de dire que la querelle des méthodes cache une querelle des doctrines. Si elle a pu en prendre l'aspect dans certaines phases de son évolution, il ne faut pas oublier que les premiers propagandistes de la méthode historique, List l’ayant pratiquée sans s’en faire un drapeau, sans même réaliser peut-être l’importance qu’on attacherait à cette partie de son système, étaient des libéraux qui voulaient justifier par cette méthode les propositions des classiques. Sans doute, le fait que de nombreux membres de la jeune école historique aient été parmi les théoriciens du socialisme de la chaire, prouve qu’en dernière analyse ceux qui ont subi l'influence systématique de List ont également subi, d’ailleurs a des degrés différents, son influence doctrinale, au moins quant à la conception de l'Etat. List a peut-être été moins l’inspirateur d’une méthode que l’annonciateur du renouveau d’une méthode oubliée. En tous cas, c’est, directement ou non, à lui que l’on doit un des éléments les plus féconds de la discussion économique, cause sans doute de tiraillements nombreux, mais ayant en tous cas fait faire à l’économie en général, à sa conception scientifique et à son histoire en particulier, les plus grands progrès. )
M. François Perroux, étudiant à l’Ecole des Hautes Etudes les positions respectives de l’école allemande et de l’école autrichienne, déclare close la querelle des méthodes. Avec Joseph Schumpeter, il constate que c’est à tort que nous croyons à l’existence d’une école autrichienne théorique et d’une école allemande anti-théorique. Dans les Jahrbücher dirigés par Schmoller, Schumpeter prenant au hasard 100 articles, remarque que 36 d’entre eux sont théoriques, 9 méthodologiques, 16 sociologiques et 39 purement descriptifs. L'intérêt pour la théorie est aussi grand en Allemagne qu'en Autriche. M. François Perroux. observe qu’aucune des deux écoles n’a réalisé ses promesses, ni réalisé cette volonté de domination tendant à faire triompher une méthode au détriment de l’autre, volonté anti-scientifique par essence. Avec Schumpeter, il déclare que la description des faits historiques elle-même, et à plus forte raison la comparaison et la généralisation, nécessite un mini-
mum de théorie. D’autre part, la théorie a toujours besoin du secours de l’histoire. Dans les temps modernes, la querelle des méthodes n’existe plus, n’occasionne pas d’excommunications réciproques : l’économiste est maître de sa préférence, mais c’est de la collaboration des deux méthodes que la science tire son plus grand profit. Et nous disons ceci moins pour conclure sur l’école historique et la méthode historique que pour constater que, dans cette salutaire combinaison des méthodes que l’on constate dans la science moderne, l'influence de List se perpétue, puisque c’est de son œuvre qu'est né un des deux courants qui s’associent aujourd’hui. Il nous faut cependant remarquer que List n’est pas responsable de l’utilisation que l’on a faite de son œuvre, et que celle-ci révèle au contraire beaucoup plus une association des deux méthodes qu’une opposition : c’est la nouveauté, ou, si l’on préfère, le renouveau de l’emploi de la méthode historique à côté de la méthode théorique qui surprend tous ceux qu’enthousiasment surtout les innovations hardies. List, dans sa modération créatrice, est plus près sur ce point des auteurs modernes que de ses successeurs immédiats : le constater est rendre un nouvel hommage à son génie.
Hors d’Allemagne, et exception faite des Américains Carey et Patten, qui n’ont subi cette influence méthodologique qu’à la suite de leur admission de la doctrine de List, l’influence de celui-ci sur les méthodes ne s’est exercée d’une façon quelque peu perceptible qu’en France et en Angleterre (1). Nous sommes en cela d’accord avec la quasi unanimité des historiens des doctrines qui, comme M. Charles Rist et M. Gonnard, veulent s’en tenir à
la recherche des influences réelles et non occasionnelles, :
accidentelles, purement apparentes ou même fantaisistes.
(1) Il ne nous semble pas qu’on puisse découvrir une influence de la méthode de List, ni de la méthode historique en général, sur l’œuvre de V. Pareto, utilisateur des procédés historiques occasionnel et sans idées préconçues qui, dans son Manuale di Economica Politica (p. 24) affirme la vanité des discussions sur la méthode,
Influence de List sur les méthodes en France
Quelle a été en France l'influence de: List sur les méthodes? Elle semble très réduite. Evidemment, on doit tenir compte d’une certaine influence indirecte transmise par l’école historiste qui n’a pas été sans avoir un vif Succès auprès des économistes français. Mais ce succès s’ést surtout traduit par une admiration pour une méthode dont°on concevait ce qu’elle avait d’intéressant, maïs à laquelle on contestait judicieusement ses prétentions à l’autorité absolue. Dès la création de l’enseignement officiel de l’économie politique dans les Facultés françaises, en 1878, « cet enseignement, de son contact même avec les disciplines juridiques, prenait un caractère nouveau, tout pénétré d’esprit historique, en même temps les historiens de profession s’intéressaient de plus en plus aux problèmes d'histoire économique, et venaient ainsi apporter aux recherches des économistes un concours précieux ». (Rist.) Mais cette collaboration entre économie et histoire, toute naturelle au moment où commençait en France l’enseignement de l’économie politique, est loin de suffire à prouver une réelle influence du système de Frédéric List. Avouons d’ailleurs, ainsi que l’ont constaté, en des occasions différentes, MM. Blondel, Pirou et de Guichen, pour ne citer que ces trois économistes, que List est très peu connu des économistes français, trop peu pour pouvoir exercer une notable influence directe, surtout une influence de méthode.
Il serait inexact, à notre sens, de chercher dans les auteurs français d’histoire économique l'application d’un système quelconque : nous devons observer que; le plus souvent, ces études d’histoire économique sont nettement distinctes des études purement économiques, voire rédigées par des techniciens, des spécialistes. Ils fournissent ainsi à l’économiste général les exemples dont il a besoin. Mais l’économiste appuyant sa construction théorique sur des bases historiques comparables à celles de List demeure une exception.
On aurait cependant pu croire que l'école historique, par l'intérêt porté à sa méthode en France, attirerait une attention accrue sur l’œuvre de List. La jeune école historique n’a pas caché son admiration pour Auguste Comte, dont nous avons signalé les rapports de méthode avee List. Mais l’école positiviste française est surtout composée de sociologues qui laissent l’économie politique à des. spécia-
listes (1), et: de philosophes. qui s’adonnent surtout aux études psychologiques: Sur les économistes. enfin, il semble: que seule (2) l'influence de Comte soit de quelque poids au point de vue: systématique, et cette influence n’a, en effet, aucune nécessité d’être corroborée par celle de List, malgré les ressemblances de méthode qui peuvent exister entre: les deux: auteurs.
Il est curieux de remarquer qu’en France l'influence doctrinale: de Frédéric: List sera plus forte, incomparablement plus: forte que l'influence systématique. C’est que la France a ses méthodes particulières de travail, qu’elle tire ses: systèmes de ses penseurs et de ses savants nationaux, qu’elle:est généralement modérée dans son admission d’une méthode nouvelle, qu’elle confond en un ensemble harmonieux les influences diverses plus qu'elle ne s’en enthousiasme. Ceci, qu’on a expliqué souvent par le fait que la plupart des grands économistes français sont des universitaires, par conséquent des hommes de méthode et de science, n’a pas peu contribué en France à la grandeur de: l’économie politique, qui atteint rarement à l’étranger pareiïlle impartialité, pareille modération, pareille clarté, pareille solidité.
Certains auteurs nous proposent, comme écrivains ayant subi en France l'influence de la méthode historiste et par là, à des titres différents et dans une mesure différente, celle de List, Paul Louis, auteur d’une Histoire du Socialisme français; Levasseur, auteur d’une Histoire des classes: ouvrières en France; Jacques Valdour, qui fit un cours de science sociale à la Faculté catholique de Lille; Jean Bourdeau, auteur de l’Evolution du Socialisme:; M. Henri Hauser, auteur de La nouvelle orientation économique. Nous confessons notre scepticisme, et nous ne pouvons pas discerner dans ces ouvrages, pour la plupart consacrés: non pas à des études économiques générales maïs à la seule étude du mouvement ouvrier ou du mouvement
(1). Notons que des économistes comme MM. René Maunier et Gaëtan Pirou voient en l’économie politique la branche principale des études sociologiques.
(2): Cf. Pirou,.cours: cité, 1934-35, p. 92:
M. Blondel
M. Siegfried
L'influence de List sur les méthodes en Angleterre
JO — révolutionnaire, une réelle influence des méthodes de la démonstration historique en économie politique.
S'il nous faut absolument relever une influence de la méthode de List chez les auteurs français, nous citerons peut-être, et non sans réserves, M. Georges Blondel et M. Siegfried. M. Georges Blondel, dont « la connaissance de l'étranger est non seulement celle qu’on peut acquérir dans les livres, mais celle qu’on puise au contact de la réalité, des choses, et des hommes », et qui « a poursuivi, en particulier du côté de l’Allemagne, ses investigations avec une clairvoyante ténacité » (Mestre), est un des économistes français qui connaïssent le mieux la littérature économique de langue allemande. Ses préoccupations ont été comparables à celles de List, ainsi qu’en témoignent notamment ces ouvrages sur L’essor industriel et commercial du peuple allemand et L'éducation économique du peuple allemand. Son constant appel aux leçons de l’histoire comme moyen d'explication et d'illustration est la source première de sa doctrine, mais celle-ci n’est pas comparable à celle de List, parce qu’il ne s’agit pas de propositions doctrinales autant que de constatations permettant seulement l’émission de jugements, voire de conseils. Si donc il n’y a pas utilisation de l’histoire au bénéfice de l’économie politique, il y a plutôt dégagement d’une certaine doctrine venant de la confrontation des faits historiques. Si l’on peut parler d'influence, et nous rappelons avec quelle réserve nous le faisons, il s’agit donc exclusivement d’une influence méthodologique, les conceptions économiques du professeur Blondel étant fort différentes de celles de List. Nous avons employé, en l’entourant d’actes de prudence, le mot « influence », alors que « ressemblance » conviendrait peut-être mieux.
C’est avec la même réserve que nous pouvons croire à une certaine influence exercée par la méthode de List sur celle de M. André Siegfried, encore que celui-ci ait poussé jusqu’à les confondre l’histoire économique, surtout dans son aspect contemporain, et l’économie politique.
De même en Angleterre, il est difficile de trouver les traces d’une profonde influence systématique de List. L'école historiste y a pourtant eu un vif succès, et, tandis
qu’Arnold Toynbee, sans faire de l’égoïsme l’unique mobile des actions humaines, donnait sur la méthode historique une appréciation voisine de celle d’Adolf Wagner, Cliffe-Leslie (1) prétendait que la méthode historique, à l'exclusion de toute autre méthode, était scientifiquement applicable aux études économiques.
Parmi les œuvres que quelques-uns groupent sous l’étiquette d’ « Œuvres d’observation historique », on peut citer avec M. Rist (1) Grewth of English Industry and Commerce, de Cunningham; Histoires et doctrines économiques du moyen âge, d’Ashley:; Histoire du Trade-Unionisme et Industrial Democracy, de M. et Mme Sydney Webb; Life and labour of the people, de Booth.
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C'est sans amertume qu’il faut constater le peu d’influence, directe ou indirecte, exercée par List sur les méthodes hors d'Allemagne, en Angleterre et particulièrement en France : les méthodes impartiales de la science moderne, utilisant sans excès mais avec efficacité ce qui leur semble admissible des grands systèmes proposés par les auteurs les plus différents, ont bénéficié dès leurs premières applications des avantages du système historique sans exclure les avantages des autres systèmes, et cette fusion a puissamment contribué à assurer l’équilibre remarquable de la pensée économique française.
(1) Dans ses Essays on political and moral Philosophy, où il répondait au Character and logical method of political economy de Caïirnes.
(2) Cf. Rist, in Histoire des doctrines, op. cit., p. 461 de la 6° édition (Sirey). M. Rist note l’estime de M. Marshall pour les historistes (p. 459) et, à propos du relativisme des lois économiques exposé par eux, écrit : « Les économistes modernes ont jugé les critiques des historistes assez fondées pour chercher par des précisions plus grandes à se mettre à l’abri de reproches semblables. M. Marshall, entre autres, reprenant l’énoncé de Mill, définit les lois économiques comme un énoncé de tendances » (p. 467).
Conclusion
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