LOTS
est viable ou non sur le sol national, compatible ou non avec les caractères propres à la nation. Mais on peut objecter que l’industrie moderne notamment est internationale dans son essence, uniformément réalisable sous tous les climats, et c’est précisément contre cette uniformité que Patten veut réagir. Il constate que dans tous les pays évolués l'intelligence humaine parvient au même degré de création: Il faut donc, et l’on voit ici combien son système est philosophique, refuser catégoriquement l'entrée aux créations qui ne sont pas nationales, et qui par conséquent risqueraient de s’opposer au rôle propre que la nation doit jouer dans le monde.
Rien que sur ces considérations morales, une discussion peut s'établir. On peut en effet se demander si le vrai rôle de la nation est de replier tous ses efforts sur elle-même, de se refuser à tenir de la collectivité universelle des innovations dont elle peut avoir besoin, qui peuvent l’enrichir, et, par clause de réciprocité, de priver cette collectivité du fruit de ses propres découvertes. En définitive, Patten a une notion outrancière, et absolument opposée à celle des physiocrates, de l’ordre naturel des choses : les physiocrates veulent la liberté généralisée afin que cet ordre naturel ne soit pas entravé par des constructions humaines plus ou moins artificielles, et toujours suspectes de présomption et de témérité, cependant que Patten veut qu’une protection généralisée, pratiquée par tous les Etats, permette aux nations de remplir isolément la tâche économique à laquelle elles sont destinées naturellement, afin que chacune d’elles remplisse son rôle sans se compromettre avec ses voisines. L'ordre naturel, du point de vue international, c’est la conquête de la perfection économique et sociale dans chaque nation et en toute indépendance. On voit ici la grande différence avec les physiocrates : tandis que ceuxci veulent que les nations s’abstiennent d’agir pour laisser se réaliser un ordre naturel, Patten veut que les nations agissent, se défendent, édifient pierre à pierre leur économie nationale, pour réaliser ainsi l’ordre naturel. Maïs dans lun et l’autre cas, il y a à la base une croyance métaphysique, une croyance à une harmonie inéluctable des choses, qu’il faille la laisser s’établir ou travailler pour son établissement.
Si telles sont les bases philosophiques de la doctrine de Patten, il faut néanmoins lui trouver des bases plus pratiques. Patten est Américain, et il souffre de voir l’Amérique privée d’une tradition nationale comparable à celle des grandes puissances occidentales. Son pays a longtemps subi l’esclavage économique dans lequel le maintenait l’Angleterre. La réaction de Patten devant cette attitude de l'Angleterre est analogue à celle de List. Il a confiance dans le génie inventif propre aux Américains, qui lui semble assuré d’ailleurs par les origines mêmes de ce peuple. Dès lors, il songe avant tout à le tenir à l’abri des importations étrangères qui, malgré l’évolution de l’Amérique, malgré les données de l’économie moderne qui pousseraient plutôt à craindre le contraire, peuvent, un jour, handicaper les Etats-Unis.
Mais, surtout, Patten prête une grande attention aux crises que les Etats-Unis ont subies par la faute d’une production désordonnée et d’une politique folle de conquête de tous les marchés du monde. L’Amérique, pour éviter de semblables folies, a besoin de se mieux connaître, de se replier sur elle-même, d’apprécier ses forces de production et son pouvoir d’achat, de comparer ses possibilités de production et ses possibilités de consommation, afin de pouvoir organiser sa production avec plus de certitude et sans risquer de tragiques déconvenues. Pour cela, il est nécessaire de rompre les ponts avec les autres Etats. Et c’est par un appel au génie de la race que Patten croit pouvoir le mieux y parvenir. Il exalte ce génie de la race, ne voulant pas que les Américains abaïssent leur dignité jusqu’à se servir des produits internationaux! L’Américaïin doit vivre des ressources naturelles de l’Amérique, afin de demeurer proprement américain.
Ce sont là des idées qui paraissent un peu enfantines, et qui le sont en effet. Maïs elles le sont volontairement, car il s’agit, par des moyens très simples, de convaincre tout un peuple de l’intérêt que présente pour lui la consommation des produits nationaux. Nous ne disons pas que Patten manque de sincérité, et nous voyons au contraire une preuve de sincérité dans le désir qu’il émet de voir les Américains se créer un « type national ». C’est là un désir tout sentimental de voir enfin l'Amérique posséder une tradition, une civilisation définies. Et pour cela,
Une doctrine spécifiquement américaine
Impérialisme
Une caricature du programme
de List
Patten va jusqu’à dire qu’il est absolument nécessaire que l'Amérique, et d’ailleurs chaque pays, oblige ses habitants à s'habiller et à se nourrir selon les ressources naturelles du pays. C’est sans aucun doute par l’intervention de PEtat qu’on pourra réaliser cet idéal.
Mais Patten ne s’en tient pas à ces considérations qui, bien qu’elles s’adressent visiblement à l’Amérique, revêtent dans sa doctrine un caractère général, puisque cette doctrine prétend révéler à chaque nation son devoir et son intérêt. En effet, sans doute pour exciter le zèle des Américains, Patten leur propose d'acquérir, par cette méthode d'utilisation exclusive des richesses nationales, la force qui fait les peuples rois. En effet, il écrit qu’une fois arrivé à la création du « type national américain » on aura ainsi réalisé un type très supérieur à celui des autres nations, ce qui permettra aux Américains de « prétendre à exercer une influence prépondérante sur le sort des autres nations » et, qui plus est, « à les contraindre de renoncer à leur constitution économique actuelle pour s’adapter à un état social plus élevé » (1). On peut douter que de telles paroles soient favorablement entendues par d’autres que des Américains, et que les peuples étrangers, à qui Patten conseillait avec tant de bienveillance de pratiquer eux aussi le nationalisme économique pour se protéger de toute influence étrangère, acceptent de bonne grâce la volonté des Américains de les faire progresser, au besoin malgré eux, vers un idéal social et économique qui reste d’ailleurs à définir.
Comme List, Patten admet bien qu’il arrivera un moment où l’on pourra renoncer à la protection générale pour reprendre la liberté. Mais ce sera précisément lorsque les Américains seront parvenus à créer ce type national qui contraindra les types voisins à « s’adapter à un état social plus élevé ». Nous sommes loin des conclusions idéales de List, basées, elles, sur l’égalité des nations et leur manque d’intérêt à se fermer mutuellement leurs portes. Et, en fin de compte, le programme de Patten n'apparaît bien que comme une déformation quasi caricaturale du programme du nationalisme économique. Il n’a pas d’autre but que de permettre à un Etat d’atteindre une prospérité supérieure
(1) Fondements économiques de la protection (p. 210).
à celle des autres. S’il propose un actuel renoncement à la conquête des marchés étrangers, c’est toujours en faisant briller l’espoir d’une conquête plus complète et mieux réussie lorsque les conditions de l’équilibre intérieur seront connues et définies. On peut, à ce propos, se demander si, lorsque l'Etat, c’est-à-dire en l’occasion l’Etat américain, aura pratiqué pendant un certain temps cette nouvelle conquête des marchés internationaux, il continuera à bien connaître les conditions de son équilibre intérieur. Toujours est-il que le nationalisme économique tel que le conçoit Patten n’a pas d’autre but que de servir un impérialisme conquérant, absolument contraire aux désirs de List.
Ainsi, en Amérique, la pensée de List a été dénaturée. Déjà, avec Carey, malgré la prudence de celui-ci, on est entraîné vers la méthode autarcique. Avec Patten, nous sommes mis en présence, après une ère d'économie fermée, d’un programme de domination mondiale qui perfectionne encore celui que List reprochait à l'Angleterre d’utiliser à l'égard de l'Allemagne. Il est ainsi prouvé que les conclusions idéales d’un programme, c’est-à-dire celles que régissent des volontés morales, sont facilement oubliées, et les moyens que proposait l’auteur pour y parvenir sont utilisés à des fins absolument contraires.
Section deuxième L'INFLUENCE DE LIST SUR LES DOCTRINES EN ALLEMAGNE
L'Allemand Eugène Dühring, philosophe et économiste particulièrement fécond, se rattache, de son propre aveu, en philosophie, à Auguste Comte (et surtout à ceux qui ont tiré des données comtistes des conclusions matérialistes) et, en économie politique, à List et surtout à Carey, qu’il défendit dans son ouvrage de 1867 : Les Détracteurs de Carey et la Crise économique. Ce n’est pas un esprit clair, encore qu’il ait prétendu faire une œuvre de vulgarisation. Il est d’ailleurs très éparpillé, se consacrant de temps en temps non seulement à l’économie et à la philosophie mais encore à la morale sociale, à la physique, à la chimie, aux mathématiques. Dans sa Kritische Geschichte der Nationalôkonomie und des Socialismus, il reprend
Dübrirg
Le socialisme de la chaire
cette idée de List que le protectionnisme n’est pas destiné à caractériser une économie permanente, mais qu’au contraire il est une méthode transitoire permettant au pays, une fois arrivé à la prospérité, de revenir à la liberté. Nous avons déjà énoncé les difficultés du système (1). Dühring d’ailleurs se place beaucoup plus du point de vue de l’Etat que du point de vue international; le système de List lui semble seul capable d’assurer à une nation la possibilité d’obtenir la prospérité, et c’est là-dessus qu’il insiste, jugeant superflu un renoncement plus long à la liberté commerciale : cette liberté lui paraît tout à fait naturelle, et le protectionnisme n’est qu’une dérogation temporaire à la règle générale de la liberté, permettant à un Etat de se mettre à égalité avec les grands Etats producteurs. Pour pouvoir participer logiquement à la vie internationale, il faut que l’Etat ait un capital moral et matériel suffisant. Dühring ne voit rien de contraire à cela dans l’œuvre de Carey, que d’autres exploitent en vue d’un protectionnisme définitif. Mais s’il se rattache plus à List qu’à Carey par l’importance qu’il porte au retour à la liberté commerciale, il se rattache plus à Carey qu’à List par ce fait qu’il demande l’application du protectionnisme à l’agriculture, ce qu’il justifie par le caractère temporaire de cette phase exceptionnelle de protection. Ainsi, à l’inverse de Patten et de la majorité des disciples de Carey, l'influence doctrinale de List poussera Dühring vers le libéralisme commercial, aboutissement nécessaire des efforts nalionaux (2).
Tandis que Dühring prend en considération toute la doctrine de List, l’école allemande du socialisme d'Etat, cette association de professeurs allemands qui fut appelée d’abord par dérision, puis par habitude, enfin avec respect, l’école du « socialisme de la chaire », n’a retenu qu’une bien faible partie de sa doctrine, et il est curieux de remarquer que, dans l'opinion générale, ces socialistes de la chaire sont considérés comme les plus authentiques disciples de List, alors qu’eux-mêmes ont souvent eu à cœur
() Ibidem, 2 partie, ch. 3, p. 114.
me Cf. Dühring, Kursus der National und Socialôkonomie (Berlin, 1873).
de s’en distinguer. Nous avons vu cependant qu'ils ont subi certainement une influence déjà au point de vue de leur méthode, et que l’un d’entre eux, Gustav Schmoller, a rencontré List sur quelques points de doctrine. Le grand théoricien de cette école est Adolf Wagner.
On a quelquefois fait de Wagner une sorte de révolutionnaire ayant manqué de courage dans ses conclusions : au moment où l’agitation communiste de Liebknecht et Bebel, inspirée par Karl Marx et Engels, aboutit à la créalion du Socialdemokratische Arbeiterpartei, les Fondements de l’économie politique du professeur Wagner devaient paraître bien pâles. Mais il n’y a pas grand’chose qui - autorise une comparaison entre un Bebel et un Wagner : Wagner constate l’hostilité sans cesse plus grande entre la réaction patronale et l’élément ouvrier; bien loin de partager les conclusions du Capital, il cherche au contraire un moyen d'entente. Il n’en trouve qu’un : la soumission de tous à l’Etat incarnant l’intérêt général et imposant le respect de cet intérêt à ceux qu’animent des mobiles d’intérêt particulier. Il comprend que la lutte des classes et des partis ruine la grandeur nationale, et c’est pour cela qu’il fait appel à l'Etat. Celui-ci est à la fois « l’organe de la solidarité économique » et « l’organe de la solidarité morale » entre tous les membres de la nation. Sa fonction est donc double : d’une part, il doit protéger les éléments qui composent la nation contre le danger extérieur, et ceci aussi bien au point de vue militaire qu’au point de vue économique; d’autre part, il doit rechercher la prospérité pour tous les nationaux, et pour cela il doit d’une part leur assurer la richesse économique, d’autre part l’ordre social. On admirera avec quelle logique, quelle sagesse de déduction procède Wagner : pour la première fois on montre nettement que le nationalisme économique n’est qu’un des moyens du nationalisme tout court, conçu non pas sous une forme agressive, mais comme le meilleur moyen de procurer le bien-être aux membres de la nation. On voit donc, sans plus de commentaires qui nous entraîneraient trop loin de la simple recherche de l'influence de List, les différences sans nombre qui opposent le socialisme d'Etat de Wagner au socialisme marxiste. Un exemple typique de cette différence nous est notamment donné par la
Wagner
L'Etat
déclaration de Wagner (1) disant que le socialisme d'Etat ne doit pas tendre à la suppression d’une classe, mais se consacrer au plus grand bien de tous, et par conséquent relever la classe inférieure, ce qui ne peut évidemment se faire qu’au détriment de la classe supérieure. Mais une grande confiance est faite à la partie économique du programme national pour favoriser une amélioration facile du sort de l’ouvrier (2).
Ainsi, Wagner se rattache à List par le grand rôle qu'il attribue à l'Etat, par sa conception de l’intérêt général, par son admission du nationalisme économique (3) mais il s’en sépare par le peu d'intérêt qu'il porte aux groupements économiques, aux associations professionnelles, qui apparaissaient à List capables d’assurer le conseil nécessaire au gouvernement et la stabilité administrative. Il semble bien que si List avait vécu dans l’époque troublée où luttait Wagner, il n'aurait pas donné à l'Etat un tel rôle, par exemple dans les assurances sociales, qu’il aurait usé des mesures en faveur des travailleurs avec la modération qu’il emploie à l’égard des primes pour le commerce : il aurait d’abord pensé aux intéressés eux-mêmes, aurait donc vraisemblablement fait imposer par l'Etat aux employeurs des mesures humanitaires, sans faire intervenir systématiquement l'Etat lui-même. On peut dire que List a plus un programme national qu'étatique, alors que Wagner confond les deux notions et ne fait confiance qu’à l’Etat,
(1) In Finanzwissenschaft und Staatssozialismus.
(2) Adolf Wagner est tout de même conduit à dire, par sa conception de la morale sociale, qu’il convient « d’enrayer volontairement l'accumulation immodérée des richesses dans certaines couches et chez certains membres de la classe possédante ». Mais il spécifie qu’il ne le faut faire que quand « l’accumulation des richesses privées en un petit nombre de mains » est « arbitraire et illimitée », et surtout contraire « à l’équité et à l’utilité sociale ». Cest donc la simple réparation d’un préjudice immoral causé à la société. Wagner, sur cette question, raisonne plus en moraliste qu’en réaliste : c’est ainsi qu’il se prononce catégoriquement pour le maintien de: la propriété privée, disant toutefois que l'Etat doit chercher à « adapter plus exactement le revenu au mérite », « limiter à une juste mesure les profits
exagérés », tout en veillant au relèvement des salaires à un niveau
permettant une « existence humaine », toutes opinions qui, ainsi que
le fait remarquer M. Rist, sont une littérale reprise de celles de Sismondi.
(3) Il n’admet aucune compromission avec les efforts internatiovalistes que Marx veut justifier par la fraternité ouvrière,
en en faisant l’exécuteur plus que l’ordonnateur du système national. |
Comme List, Wagner fait un appel constant à l’histoire en faveur de son programme. Si ce programme conclut en faisant confiance uniquement à l’Etat, c’est parce qu’il apparaît comme historiquement prouvé à son auteur que seule l’activité de l’Etat a été, en matière économique et surtout en matière sociale, efficace, alors que l’action privée n’aboutissait qu’à des résultats nuisibles ou insuffisants. Ce n’est là, dit-il, une loi économique naturelle, qu’illustrent les leçons de l’histoire (1). On peut chercher à rapprocher cette tentative de justification historique du socialisme d'Etat des fameuses prétentions historiques de Karl Marx quant au « matérialisme historique » mais il ne s’agit pas pour Wagner d’une pareille vue de l’histoire sociale, mais au contraire d’une citation d'exemples historiques choisis, Les prétentions sont moindres et les résultats meilleurs.
Nous avons examiné déjà l’influence de List sur la méthode de Gustav Schmoller. Mais l’influence de List sur sa doctrine n’est guère moins importante. Ce qu’il faut surtout retenir de l’œuvre de Schmoller, en tant que disciple plus ou moins avoué de List, c’est, selon nous, d’abord une idée générale, puis deux points particuliers de ressemblance :
Premièrement, idée générale : Schmoller ne situe pas l’économie politique sur la science des richesses, au sens
(1) Pour bien faire comprendre la différence entre les lois naturelles de l’économie politique et les leçons de l’histoire, M. Camille Perreau prenait un exemple persuasif : une loi comme celle de Gresham, « la mauvaise monnaie chasse la bonne », est une loi économique scientifiquement démontrée. Cette loi est vraie en elle-même. Que les pays ne puissent pas se soustraire à ses conséquences, ce sont là des constatations historiques qui ne sont pas des démonstrations de la loi mais des conséquences fatales de celle-ci. Wagner ne conçoit l’histoire que comme une illustration par l’exemple des lois économiques.
De son côté, M. Gaëtan Pirou définit les lois comme « des dépendances nécessaires entre des possibilités » et reprend l’expression de M. Naville distinguant « l’histoire, étude de ce qui existe, et la science, étude de ce qui est possible », ce qui montre la supériorité de la science économique sur l’histoire, ou tout au moins des lois de celle-là sur les observations de celle-ci.
Schmoller
Schaeffle
classique du terme, ni sur une vue idéale de l'humanité. Il part du cadre étatique et examine les questions sociales en fonction de la réalité nationale. Il abandonne même le point de vue purement économique de List examinant l’industrie et l’agriculture en elles-mêmes pour ne s'attacher qu’à l’étude des forces sociales liées à ces branches de l’économie. Et ceci explique l'impulsion donnée en Allemagne par la jeune école historique à la méthode monographique qu'’illustrait en France Frédéric Le Play.
Deuxièmement, au congrès du Verein für Sozialpolitik, Schmoller confesse sa confiance en l'Etat conçu comme un lien de solidarité entre les citoyens et comme le protecteur nécessaire de l’économie nationale (1) et, d’autre part, sa foi dans le libéralisme agricole : il propose une association de l’Europe centrale pour la liberté des céréales, considérant que celle-ci peut être le point de départ d’une plus grande collaboration économique entre les signataires. S’il se distingue de List par cette confiance dans le développement imédiatement souhaitable d’une liberté généralisée (qui lui semble plus aisément réalisable par un Etat fort), il réalise son plus grand désir en cherchant à donner des bases officielles à la liberté agricole.
Troisièmement, dans différents articles qui nous ont été signalés très aimablement par M. Georges Blondel, il étudie la possibilité pour l’Allemagne d’accroître sa force économique par sa politique extérieure : il constate que la Russie, trop peu évoluée et étant en rapports économiques constants avec l’Allemagne, est liée par ces rapports euxmêmes; que l'instabilité politique de la France empêche ce pays de pouvoir gêner l’essor allemand; que seule l’Angleterre, cupide et réaliste, est un réel danger. Il souligne également la nécessité de bons rapports économiques et intellectuels avec la France, pour laquelle il a une amitié intéressée mais qui semble sincère, et celle de se méfier de
l’avidité et de l’intolérance anglaises.
Un autre socialiste de la chaire, Albrecht Schaeffle, s’ef-
() Schmoller a moins la notion du rôle éducatif de l'Etat que de son rôle protecteur : sans se rallier à un système déterminé comme List, il confie à l’Etat la garde de la nation, surtout observée sous le rapport de ses composants humains.
force de distinguer l’évolution générale de la société, et ses conclusions sont très voisines de celles d’Auguste Comte, encore qu’elles soient le résultat d’un travail beaucoup plus littéraire que scientifique. Schaeffle fait aboutir l’évolution historique à la domination sans cesse élargie de l'Etat. De vues plus avancées que Wagner, il demeure bien éloigné des théoriciens marxistes, son socialisme n'étant qu’un socialisme d’Etat sans autre programme que l’élargissement du pouvoir de celui-ci. Mais Schaeffle n’a pas la sincérité de Wagner et son observation de la société est déformée constamment à des fins théoriques. Pour avoir subi l'influence de List, ce littérateur n’a retenu de celle-ci que ce qui servait sa doctrine, et son ouvrage Bau und Leben des socialen Kôrpers n’est guère qu’une préface démesurée à sa Quintessenz des Socialismus.
En définitive, l’influence de List sur le socialisme d'Etat n’a rien de comparable avec celle exercée sur Carey et son école. Il faut cependant remarquer que l’école américaine et l’école allemande se retrouvent sur un point : la force accrue de l'Etat protecteur des intérêts nationaux. Mais on pourrait trouver quelques ressemblances secondaires, notamment, dans les deux cas, ce souci de la protection de la liberté individuelle au sein de l’Etat fort, souci qui est peutêtre affiché d’autant plus volontiers qu’on prévoit ainsi une objection dûment fondée. Presque seul, Patten fait bon marché de cette liberté. Carey a pourtant surenchéri sur la nécessité de cette liberté, considérée par List comme un stimulant à l’activité économique, comme une condition sine qua non de la prospérité nationale. Adolf Wagner va plus loin encore, et prend soin de se dire individualiste : cet individualisme tout philosophique, qui s’accommode d’un entier anti-libéralisme, est pourtant fortement tempéré par l'intervention possible de l’Etat. C’est qu’il ne s’agit pas pour Wagner d’un Etat tyrannique, mais simplement d’un Etat paternel, n’usant de ses pouvoirs que pour le service du bien commun. Et c’est ainsi que Schmoller insiste sur son loyalisme envers la monarchie héréditaire. Ici encore, nous revenons aux conceptions personnelles de List, et le programme du socialisme d’Etat est plus proche, à bien des égards, de programmes politiques actuels très modérés que du programme socialiste.
Conclusion
Toynbee
Les Webb
Primauté de l'industrie
Section troisième L'INFLUENCE DE LIST SUR LES DOCTRINES EN ANGLETERRE
Le nationalisme économique de Frédéric List a eu en Angleterre de nombreux adeptes qui lui ont donné une expression assez originale. Un mouvement, qu’on appelle quelquefois « école du nationalisme social » s’est créé sous l'impulsion d’un jeune économiste mort prématurément en 1883, Arnold Toybee. Nous n’aimons pas, pour notre part, l’appellation « nationalisme social ». Elle ferait, en effet, supposer qu’il y a rupture avec le nationalisme économique proprement dit, et l’on sait avec quel soin List précise, dans sa doctrine, la primauté de l’élément social dans les études économiques. Mais Toynbee surenchérit encore sur cette idée, et peut ainsi justifier en partie, les nécessités du classement aidant, cette terminologie.
A côté de Toynbee, on doit citer M. et Mme Sydney Webb, qui, comme Toynbee lui-même, gardent toujours une modération de langage qu’explique une volonté de démonstration scientifique. On ne trouve plus cette modération chez les syndicalistes agressifs du genre Cole et Hobson. On peut ratiacher encore au même mouvement ceux des travaillistes anglais qui, comme le major Attlee, restent résolument nationalistes. L'école du nationalisme social, si école il y a, est donc complexe dans sa composition, mais obéit cependant à un programme général dont nous trouvons les meilleures expressions chez Toynbee, auteur de T'he Industrial Revolution, chez Béatrice Potter (qui devint Mme S. Webb), parfois chez Cole, malgré la hardiesse de ses prétentions et de ses conclusions. Nous nous en tiendrens à l’exposé synthétique de ce programme fort intéressant qui, sérieusement repris aujourd’hui par la majorité des leaders travaillistes révèle, au moins pour une partie de l’opinion, la pérennité des doctrines du nationalisme économique, évoluant selon les conditions des temps modernes.
Tout d’abord, les nationalistes sociaux s’opposent, en reprenant les arguments de List, à la doctrine des libéraux,
et notamment d'Adam Smith, car cette doctrine leur ape parait comme une construction plus littéraire que scientifique en vue d’assurer la supériorité du commerce et la défense égoïste des intérêts commerçants. Nous avons déjà vu à propos de List ce qu’il y avait d’outré dans cette conception, et ce qu’il fallait penser de cette critique. L'Etat civilisé est amené d’abord à faire collaborer l’industrie et l’agriculture, mais l’industrie est la source première de la richesse du pays, et c’est elle qui, pour nos auteurs, doit tenir la place privilégiée dans l’économie nationale. lei se manifeste la confiance en l’impérialisme britannique : les Anglais conçoivent leur empire comme un tout, et dès lors il leur semble normal de sérier les activités économiques selon une méthode que List lui-même avait conseillée. Souvenons-nous que List approuvait les Anglais d’avoir empéché l’Inde de concurrencer la métropole dans le domaine de la manufacture, réservant ainsi à l’Inde un sort tout différent de celui qu’il réclamait pour les Etats-Unis. Toujours est-il que la métropole, dans l’aspect moderne de la doctrine, doit sans cesse s’industrialiser, et par conséquent donner à l’industrie une protection et des privilèges exhorbitants du droit commun. Cole va plus loin : la nation n’est vraiment riche qu’au jour où elle a abandonné l’état agricole pour parvenir à l’état industriel. Cette évolution à qui elle doit sa prospérité est donc l’œuvre des travailleurs de l’industrie. Dès que leur utilité nationale apparaît comme supérieure à celle des autres instruments de l’activité nationale, il est naturel de les privilégier. De son côté Toynbee avait déjà déclaré que l’économie moderne était caractérisée par l'accroissement de l’importance économique et sociale des classes ouvrières, et que par conséquent les principes qui régissaient les sociétés antérieures devaient être entièrement révisés, car, écrit-il, « l’économie politique a été transformée par les classes ouvrières » (1). Le but principal du nationalisme économique est donc « la protection de l’ouvrier, de ses droits, de ses intérêts, de son travail dont toute la nation bénéficie avec lui » (Hobson). Cole prétend que si l’ouvrier est défendu par le nationalisme économique, ipso facto tous les éléments sociaux sont protégés dans une certaine mesure, le rôle de
(1) In Ricardo and the old political Economy.
L'économie politique transformée par les classes ouvrières
Le but du nationalisme économique
Le programme
Exagération
de Cole
Opinion moyenne
l’ouvrier étant primordial et la-fortune de la collectivité dépendant du travail de l’ouvrier et des conditions d’exercice de ce travail. Il n'hésite pas pour justifier cette idée à faire appel à des considérations sentimentales et cherche à créer une mystique de révolution ouvrière.
Béatrice Potter est, au contraire, guidée par cette idée que seule une organisation nationale du travail ouvrier évitera au courant révolutionnaire de se manifester en Angleterre « d’une façon sanglante », et voilà pourquoi elle s’oppose vigoureusement aux propositions du socialisme international. Adoptant à peu près intégralement, ainsi que Toynbee et que Sydney Webb, la doctrine de nationalisme économique de List, elle ne la justifie que par des arguments tirés de l’exemple ouvrier : le nationalisme est nécessaire d’abord pour assurer à l’ouvrier un travail rémunérateur au sein de la nation. Pour cela, il faut que les entreprises nationales soient protégées contre la concurrence étrangère, afin d’être privilégiées sur le marché national, au besoin d’en avoir le monopole. Si List voulait une protection des entreprises nationales, c'était d’abord pour que celles-ci assurassent la prospérité du pays. Le premier signe de cette prospérité est, pour les Webb, la consommation par les nationaux de la production nationale. Il faut que le circuit économique soit complètement bouclé à l’intérieur de l’économie nationale. Il ne se prononce pas en faveur d’une économie rigoureusement fermée, conçoit la nécessité des échanges internationaux indispensables à la vie moderne, mais il ne veut pas que ces échanges puissent constituer une cause d’inégalité entre les nations, ce qui, selon lui, ne peut être réalisé que si l’économie nationale a porté ses fruits dans toutes les nations intéressées.
Les entreprises nationales ayant le monopole — ou à peu près — du marché national, la consommation portera donc exclusivement — ou presque — sur les produits nationaux, et la production pourra se régulariser selon les nécessités de la consommation. Hobson voit là les prémices d’une véritable organisation collectiviste, et Daves prévoit, dans ces conditions, la suppression de la monnaie et son remplacement par des bons donnés aux agents du travail national sur les produits des industries. Nous sommes là en plein communisme.
Bien entendu, l’école du nationalisme social ne va géné-