CHAPITRE VI MIREILLE
LE SUJET. SA SIMPLICITÉ. LA DONNÉE EN EST NATURELLE ET IDÉALE A LA FOIS. — INVOCATION AU « DIEU DES BERGERS ». LES PREMIÈRES SCÈNES. LA CHANSON DU BAILLI DE SUFFREN. LES RÉCITS DE VINCENT A MIREILLE. VARIÉTÉ DES MOUVEMENTS DE LA NARRATION CHEZ MISTRAL. — LES SCÈNES D'AMOUR. LEUR CARACTÈRE DE TENDRE PASSION, DE JUVÉNILE FOLIE, DE GAITÉ MALI- CIEUSE. — PURETÉ D'AME DE VINCENT ET DE MIREILLE. RAPPROCHEMENTS AVEC L'ANTIQUITÉ. — PUISSANCE DU SOUFFLE ÉPIQUE. LES PRÉTENDANTS. NOUVEAUX PROPOS d'amour. PRÉPARATION DE l'événement TRAGIQUE. LE COMBAT. LE CRIME. LA NUIT DE LA SAINT-MÉDARD. USAGE POÉTIQUE DU MERVEILLEUX. DEUX SORTES DE MERVEIL- LEUX DANS MIREILLE. L'UNE EST PLUS PRÈS DE LA NATURE ET SE FOND MIEUX DANS LE RÉCIT. — LE CENTRE DRA- MATIQUE DU POÈME. LA GRANDE SCÈNE ENTRE LES DEUX PÈRES. SA MAJESTÉ ET SA VÉRITÉ RUSTIQUE. — LE VOYAGE DE MIREILLE. PAYSAGES ET SOUVENIRS DE PRO- VENCE. APPARITION DES SAINTES MARIES. LA LÉGENDE DES ORIGINES CHRÉTIENNES EN PROVENCE. COMME ELLE TIENT ICI UN CŒUR DU SUJET. — LA MORT DE MIREILLE. MYSTICISME ET RÉALITÉ*.
On l'a dit bien des fois et le vieil Aristote en a
même fait une théorie : la littérature d'imagination ne dispose que d'un très petit nombre de sujets. Toutes les fables tragiques ou comiques qui se laissent imaginer roulent sur une demi-douzaine de situations, dont seuls les accessoires changent. Si l'homme prête beaucoup à pleurer et beaucoup a rire, il n'a pas beaucoup de façons d'y prêter. Il faut croire que l'exiguïté de ce fond n'est pas préjudiciable à la poésie, car on voit les grands poètes se plaire aux intrigues les plus simples, aux affabulations du type le plus général, alors que le souci de compliquer le sujet et de le particulariser à l'extrême est plutôt le fait des poètes de second ordre.
La donnée de Mireille est aussi simple que celle de Roméo et Juliette, à laquelle elle ressemble. C'est le désespoir d'un jeune amour contrarié par la volonté des parents. Dans Roméo, l'obstacle tient à une vieille haine de famille ; dans Mireille, à l'extrême inégalité des conditions. Mireille est la fille d'un riche tenancier provençal, homme rude, d'une sévérité toute romaine, intransigeant sur la coutume et sur les préceptes de la vieille expérience. Et celui qu'elle aime, Vincent, un petit artisan nomade, sans bien, presque sans foyer. Qu'il n'entre dans le toi et innocent amour de Mireille aucune coquetterie, que cet amour soit chose aussi pure que la sagesse et la raison même de cette enfant de quinze ans, qu'il tienne en elle aux libres de vie les plus dangereuses à blesser, voilà des raisons que le vieux chei de famille ne serait pas incapable d'entendre en son for intérieur: car il n'est pas inhumain. Mais sa fermeté rail à les mettre en comparaison avec les malheurs et les désordres OÙ la science de la vie nous
montre le fruit le plus ordinaire de ces alliances, pour lesquelles le penchant de la jeunesse a seul été consulté. Hélas! la plus sûre science humaine et la plus éprouvée est toujours courte par quelque endroit. En se dressant, la malédiction à la bouche, contre ce rêve adolescent, l'inflexible patriarche y perd le plus précieux de ses biens : Mireille elle-même, qui mourra de la blessure de son cœur.
Cependant ne bornons pas notre regard à cet aspect dramatique, d'ailleurs si noble, de Mireille. Ce serait ramener trop près de terre un poème, qui a une grande vérité de nature, mais qui a aussi les ailes de Platon et qui, dans sa douce surabondance de chaude réalité, s'anime d'un essor céleste. A la lettre, Mireille meurt par une conséquence de la rigueur et de la dureté paternelle. Peut-être comprend-on mieux les choses en pensant que c'est de son amour même qu'elle meurt et que le refus du père n'est que la pathétique expression des convenances supérieures qui veulent qu'aimant comme elle fait, elle ne traverse pas l'expérience de la vie. Son amour pour le gentil chemineau, beau de visage, aux bras forts, au cœur brûlant, est du plus entier naturel. Il respire toute la saine ardeur de son âge, tout le feu de son jeune sang. Mais il engage aussi toutes les forces, toutes les pensées de son âme ; il n'y laisse place à aucune réserve d'égoïsme, à rien de caché ; il en fond à sa flamme jusqu'aux dernières parcelles; il est le don complet et sans mélange. En cela, il est un sentiment humain et vrai ; mais il est ce sentiment à son degré de perfection. Et c'est pourquoi notre esprit, aussi bien que notre cœur, quelques larmes que nous arrache la mort divinement chantée de Mireille, repu-
gnerait à le voir mis au contact de l'existence réelle où il n'y a naturellement de place, même dans les cas humains les meilleurs et les plus choisis, que pour rien d'impur et de mêlé. Il faut que Mireille expire ou qu'elle épouse Vincent et l'énoncé seul de cette seconde hypothèse, qui nous montre un sentiment si beau exposé à tant de lendemains, a quelque chose qui offusque. L'amour qu'éprouve cette enfant de quinze ans est trop grand pour la terre ; déjà il nous la fait voir prématurément destinée à ce royaume du céleste amour, auquel elle croit et dont rêvent ceux qui n'y croient pas, quand ils voient de combien s'élèvent au-dessus du marécage de la vie humaine les meilleurs élans dont le cœur humain est capable.
« Je chante une enfant de Provence... » Ainsi le poète annonce-t-il dans la forme antique la matière de son œuvre. Avant de l'aborder, il invoque la divinité de la poésie. Pour lui, dont les chants « s'adressent aux bergers », ce n'est pas Apollon, ni la Muse. C'est le Dieu, inconnu d'Homère et de Virgile, « qui naquit parmi les bergers ». Il le supplie de favoriser son entreprise et il en peint la difficulté dans une image. Quand on fait la cueillette des fruits, il en reste toujours quelques-uns sur l'arbre. Il y a quelque branche trop haute, de périlleux accès, où n'osent s'aventurer les grimpeurs. Les fruits qu'elle soutient seront laissés pour les oiseaux, à qui une ingénieuse boute divine réservés. C'est cette part des oiseaux que le poète ambitionne. Les fruits de la poésie sont suspendus à un rameau perdu dans l'air du ciel, difficile à attein-
dre. Il demande à son Dieu de l'y aider et de bénir sa hardiesse. Fais, Seigneur, que je puisse monter plus haut que les autres. « Fais que je puisse saisir la branche des oiseaux ! » Fai que posque avéra la branco dis aucéu !
Nous voici sur une route de Provence où cheminent le vieux vannier, maître Ambros et son fils Vincent, en quête de travail. Ils habitent (si l'on peut dire : habiter) au bord du Rhône, parmi les peupliers et les saulaies de la rive, une pauvre maisonnette rongée par l'eau, d'où ils sont presque toujours absents et où il n'y a pas de ménagère pour les attendre. Maître Ambros fut de tout temps un libre compagnon ; Vincent, sa sœur Vincenette, aujourd'hui servante dans une ferme, sont nés de quelque passagère aventure. Le père et le fils courent la campagne, portant de longs fagots de scions d'osier. Ils s'arrêtent dans les fermes où les paniers ont besoin de réparation et ils y reçoivent le gîte. Vincent a seize ans à peine. C'est un beau gaillard, finement découplé; dévisage, un noiraud, mais qui n'en vaut pas moins : car terre noire porte bon froment et des raisins noirs sort un vin qui fait danser...
E sort di ras in nègre un vin que fai trepa.
Ils arrivent en vue du Mas des Micocoules ', le plus important de la contrée. Ambros en décrit à Vincent les richesses fameuses : oliviers, blé, vignes, pâturages, allées d'arbres bien plantées, bêtes et serviteurs. « Père, dit Vincent, tout cela est beau.
i. En provençal: lou Mas di Falabrego. La faïabrego est le fruit du micocoulier, en provençal falabreguii. On dit aussi en français: fabrecoulier.
Mais plus encore me plaît Mireille, la fille du maître .» Mireille, qui vient de donner la feuillée à ses vers à soie, se trouve en cet instant sur le seuil de l'habitation. Elle voit s'approcher les deux hommes et les accueille. Le poète nous la peint en traits rapides et purs, dans l'éclat de ses quinze ans. Il nous dit le rayonnement de ses yeux, la gaîté de son regard et de son sourire, ses noires tresses ondulées, le doux feu de ses joues, la splendeur naissante de sa poitrine. Si fraîche, s'écrie-t-il, était sa grâce, que « vous auriez voulu la tenir dans un verre, pour la boire d'un trait ». — C'est bien ce que nous faisons, ô maître. Nous la buvons, votre Mireille, dans le cristal delà langue où, corps et âme, vous l'avez fait vivre.
Voici le soir. Les laboureurs reviennent du travail. Ambros et son fils sont invités, selon la coutume, à partager le repas commun et à passer la nuit au Mas. Pour charmer la soirée, on demande a Ambros de chanter une de ces chansons dont il a la mémoire pleine. Il s'en défend. Bien vieille est sa voix. C'est « un épi égrené ». Mais comment ne pas faire plaisir à Mireille ? Le vannier, dont la jeunesse s'est passée dans la flotte, entonne une chanson de marin, inspirée par ces rudes et loyales batailles d'autrefois où se forgeaient entre adversaires honnêtes gens les liens d'une future et définitive amitié. C'est la chanson du bailli de SufTren. Il vaut la peine de la citer tout entière, même en français :
Le bailli Suffrcn. qui iur mu commande, au port de
Toulon a donné signal. Nous portons de là cinq cents Provençaux.
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De battre l'Anglais l'envie était grande; — nous ne voulons plus retourner chez nous, — que nous n'ayons vu l'Anglais en déroute...
Mais le premier mois que nous naviguions, — nous n'avons rien vu, sauf, dans les antennes, — le vol des goélands, volant par centaines.
Mais le second mois que nous courions l'eau, — voici la tempête, et combien de peine — pour vider, de nuit, de jour, le vaisseau !
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Mais le mois suivant, nous prit mâle rage : — le sang nous bouillait de ne rien trouver — que notre canon eût pu balayer.
Mais alors Suffren: « Petits, à la hune! » — Il dit, et soudain le gabier courbé — épie au lointain vers la côte arabe.
« O tron de bon goï! cria le gabier, — trois gros bâtiments tout droit nous arrivent. » — « Alerte, petits! canons aux sabords ! »
Cria aussitôt le grand chef de mer. — « Qu'ils tâtent d'abord des figues d'Antibes ! — puis servons-leur en d'un autre panier. »
A peine a-t-il dit qu'on ne voit que flamme ; — quarante boulets vont, tels des éclairs, — trouer de l'Anglais les vaisseaux royaux.
A l'un des vaisseaux ne reste que l'âme! — Longtemps on n'entend que les canons rauques, — et le bois qui craque, la mer qui mugit.
Or des ennemis un pas tout au plus — nous tient séparés: ô bonheur! ivresse! — Le bailli Suffren, intrépide et pâle,
Et qui sur le pont ne bougeait jamais : — « Petits, cria-t-il, que votre feu cesse! — Et oignons-les ferme avec l'huile d'Aix ! »
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A peine a-t-il dit, l'équipage entier — saisit hallebardes et vouges et haches-, — et, grappin en main, l'ardent Provençal,
D'un souffle unanime, crie : « A l'abordage!» — Sur le bord anglais nous sautons d'un saut, — et commence alors le grand pourfendage !
Oh! quels rudes coups! et que] grand carnage! — Quels fracas ils font, le mat qui se rompt - et, SOUS les marins, le pont qui s'effondre !
Plus d'un ennemi meurt au fond de l'eau; — plus d'un Provençal empoigne l'Anglais — l'étreint dans ses griffes et coule avec lui.
Les pieds dans le sang, dura cette guerre, — dura de deux heures jusques à minuit. — De vrai, quand la poudre n'aveugla plus l'œil,
A notre galère il manquait cent hommes; mais trois bâtiments coulèrent au fond, — trois beaux bâtiments du roi d'Angleterre !
Puis, quand nous rentrions au pays si doux, -
OuletsdariS notre carène — vergues déchirées, voiles en lambeaux,
Tout en plaisantant, le Bailli affable : — « Allez ! nous dit-il, de vous, camarades, — au roi de Paris il sera parlé. »
« O notre amiral, ta parole est franche, — lui répondons-nous, le roi t'entendra... — Mais, pauvres marins, que nous servira?
« Nous quittâmes tout, la maison, la baie, — pour courir sa guerre et pour le défendre — et tu vois pourtant que le pain nous manque!
« Mais souviens-t'en bien, si tu vas là-haut, — quand ils salueront, sur ton beau passage : — nul ne t'aime autant que ton équipage !
« Car, ô bon Suffren, si nous le pouvions, — avant de rentrer dans notre village, — nous te porterions sur le bout du doigt! »
C'est un Martégal qui, à la vêprée — tendant ses tramaux, a fait la chanson... — Le Bailli Suffren partit pour Paris,
Et, dit-on, les grands de cette contrée — furent envieux de sa renommée, — et ses vieux marins ne l'ont plus revu.
J'ai très vaguement essayé de faire pressentir le rythme si vigoureux, renonçant à rendra la rime, qui a elle-même beaucoup de plénitude et de foret (comme il convient à ce genre) et des rebondissements incomparables. Cette pièce est digne pour l'énergie, pour la perfection, de ce que Hugo a fait de plus éclatant. Et elle a plus d'âme, plus de naïveté, de candeur. Aux premières pages de son épopée agreste, Mistral révélait en passant des dons
que bien des connaisseurs placent au premier rang de ceux qu'il a possédés : les dons d'un grand lyrique. Naturellement, ce morceau, comme les deux autres morceaux lyriques que nous trouverons au cours de l'œuvre, ne sont pas écrits dans le mètre dont Mistral se sert pour son récit épique, mais dans un autre mètre approprié au sujet et au sentiment.
Les larmes font trembler la voix du vieillard, tandis qu'il termine son chant qui ' tient suspendus les garçons de labour et dont l'impression va longtemps les poursuivre.
Cependant Vincent et Mireille se sont assis à l'écart. Mireille, qui n'a jamais quitté le Mas que pour aller à la messe et aux vêpres, écoute avec délices les récits que fait, pour lui plaire, ce coureur de pays. L'histoire se passe avant le temps des chemins de fer. Le monde que Vincent connaît, et dont les confins ne dépassent pas Marseille, Avignon et Nîmes, est vaste et merveilleux pour l'imagination de la jeune fille. Le vannier lui dit avec fierté toutes les industries rustiques où il s'entend : la préparation de l'osier, la chasse à la cantharide, la pèche aux sangsues. — Il lui dit le pèlerinage illustre des Saintes-Mariés, où un peuple immense et toujours renouvelé de Provençaux s'assemble pour chanter et prier et où un miracle s'accomplissait, aux acclamations de la multitude, le jour qu'il y passa. C'est le refuge et le recours des malheureux. Que Mireille s'en souvienne, si jamais l'infortune s'abattait sur elle! Il n'y a blessure, maladie, ni chagrin dont les Saintes ne tiennent le remède. — Il lui dit Nîmes et sa superbe Esplanade où il prit part à une course à pied ; c'est là qu'il vit le vieux coureur Lagalante, qui, depuis vingt ans,
triomphait partout, subir sa première défaite et rendre tristement à son vainqueur, un débutant, le caleçon chargé de médailles et de sonnettes d'or.
Ces peintures, ces narrations enchantent par la gaité du mouvement et la saveur du coloris. Vincent s'est tu et s'est retiré, que Mireille l'écoute encore. Vainement sa mère l'appelle et lui parle de dormir. « O mère, la nuit est trop claire pour dormir, je passerais à l'entendre mes veillées et ma vie. » Les scènes si vives, le train si brillant .de ce chant premier s'achèvent et expirent dans une note de rêverie large et douce. On n'entend plus que les douces rumeurs du silence nocturne et les battements du cœur de la jeune fille. Mistral excelle à ces transitions d'un mouvement à un autre. C'est chez lui une vertu quasi musicale. Il a une inimitable manière pour passer du presto à Yandante, pour revenir de Yandante à Y allegro. Il en tire de puissants effets qui ne sont qu'à lui.
Et n'est-ce pas encore un trait de musique, d'enlevante musique, la strophe célèbre par laquelle s'ouvre le second chant, devenu le plus populaire du poème, le chant où éclate entre Vincent et Mireille l'aveu d'amour ?
Cantas, cantas, magnanarello !
Que la culido es cantarello !...
« Chantez, chantez, magnarelles ! chantez en défeuillant vos rameaux, ô jeunes filles répandues parmi les mûriers comme un vol d'abenics sur la Lasserre. 7
prairie. » De cette strophe, dont le français ne peut rendre l'harmonieux élan, le poète a fait comme un refrain, comme une reprise de symphonie. Cinq fois elle revient, chaque fois ramenée avec un imprévu plein de grâce, chaque fois s'imprégnant de la couleur et de l'émotion du développement qu'elle couronne ou qu'elle annonce, ici passionnée et hautement sonore, là murmurante et légère, selon que les deux enfants, dont ce chant répète d'un bout à l'autre le long dialogue d'amour, se livrent à l'espièglerie rieuse de leur jeunesse, ou bien que, leurs visages devenus plus graves, le cri de la nature jaillisse de leurs lèvres. Et ce qui donne à ce beau chant son plus grand charme, c'est justement le naturel avec lequel s'y épanouissent, s'y accordent les aspects variés d'une passion adolescente : la gaîté, l'aimable folie d'une part ; de l'autre, cette angoisse qui, même chez des adolescents, quand ils ont du cœur, ne peut pas ne pas se mêler à la naissance d'un ardent amour. Tour à tour malicieuse et chaleureuse, tantôt éclatante comme le bonheur (ou l'idée du bonheur), tantôt troublée d'un pressentiment tragique, cette idylle passe d'une note a l'autre avec une piquante ou une émouvante simplicité.
Les deux enfants sont sous le mûrier où Vincent aide Mireille à cueillir et ramasser la feuille pour les a soie. Voici que, dans l'ardeur de la commune ne, leurs doigts se sont mêk >US deux,
alors, tressaillirent. Leurs joues se colorèrent de la fleur d'amour, ils se sentirent brûlés d'un feu inconnu. Et comme Mireille sortait vivement la main de la fouillée, avec une sorte d'effroi. « Qu'est ce, lui dit « Vincent, bien troublé lui-même ? Uik ichée
« vous a piquée peut-être? — Je ne sais, rit-elle, à « voix basse en baissant le front. » Et sans plus, chacun se met à cueillir de nouveau quelque brindille, tandis qu'avec des yeux malins, ils s'épiaient pourtant, en dessous, à qui rirait le premier.
Mais un peu plus loin, quand, après une suite de menus incidents, délicieusement inventés et gradués, la jeune fille a laissé jaillir de ses lèvres l'aveu d'amour, l'étreinte que Vincent éprouve au cœur lui révèle la gravité des passions : « O Mireille, de ma pauvre vie encore heureuse n'allez pas vous jouer, au nom de Dieu ! Ne me dites pas des choses qui, dans ma poitrine une fois enfermées, seraient ensuite la cause de ma mort ! »
Cette ombre tragique de l'avenir ne fait que passer; elle cède vite aux rayons de la jeunesse, de la beauté, de l'ivresse présente. Le bonheur inspire Vincent :
Je t'aime, enfant enchanteresse, — tu dirais : je veux une étoile ! — il n'est ni traversée, ni bois, ni torrent fou, — il n'est bourreau, ni feu, ni arme — qui m'arrêtât! Au bout des pics — touchant le ciel, j'irais la prendre, — Dimanche, tu l'aurais, suspendue à ton cou.
Puis, c'est la comparaison du figuier que Vincent a vu un jour près de la grotte de Vaucluse : pauvre arbre, cramponné à la roche, si desséché et si maigre que les lézards gris trouveraient plus d'ombrage sous une touffe de jasmin. Une fois l'an, à la crue des eaux, il reçoit l'ondée qui le ranime et c'est assez pour prolonger sa vie jusqu'à l'année suivante. Tel Vincent si, une fois l'an, il lui était donné d'être aux pieds de Mireille et d'efHeurer d'un baiser tremblant le bout de ses doigts.
Je ne connais guère de pages qui mieux que celleslà réfutent le préjugé romantique et vulgaire d'une incompatibilité prétendue entre la fraîcheur de l'inspiration et l'ingéniosité d'un art savant et traditionnel. Ingénieux, jamais Mistral ne l'a été davantage ; jamais il n'a été plus jaillissant et plus naïf. Dans les épisodes de cette scène au cadre virgilien, l'humaniste qui se souvient de Y Anthologie, de Théocrite, de Catulle, trouve matière à des rapprochements délectables. Le parallèle balancé et cadencé auquel se livre Vincent entre les deux beautés de Mireille et de sa sœur Vincenette, la si jolie invention des mésanges que le gars subtil ôte de leur nid et qu'il persuade à Mireille d'abriter dans son corsage, l'énumération des inaccessibles trésors qu'il irait chercher sur un signe de Mireille, ce sont là des thèmes poétiques que les amants de la gracieuse antiquité reconnaîtront, au moins à un air de famille, et qui n'en semblent pas moins frais éclos. Car l'imitation en est spontanée de la part du poète de Maillane, nourri des anciens et respirant sous un ciel semblable au leur.
Qu'on ne cherche pas ici une analyse continue, ou du moins continûment détaillée, de Mireille. Je suis un simple guide qui ouvre rapidement quelques perspectives, afin de laisser à ceux qui lui feront confiance l'envie de parcourir eux-mêmes et à loisir le p.i
Je passe vite sur l'assemblée des femmes réuni. Mas pour le dépouillement des cocons. On l\n On fait des contes. La vieille Tavén, qui es; sorcière, gourmande les jeunes. Elle leur raconte udes
morales où l'on voit le vice puni par les puissances fantastiques. Les jeunes prêtèrent parler d'amour. Hlles décrivent celui qu'elles voudraient aimer, leurs
jolis rêves de félicité sur terre. Elles taquinent Mireille rougissante sur ce batteur de chemins de Vincent, qui ne voit pas que la fille de maître Ramon se moque de lui. L'une d'elles, Nora, pour charmer le travail de ses compagnes, chante l'aubade de Magali, immortel rajeunissement du vieux thème des métamorphoses amoureuses, modèle de perfection ailée sur lequel nous aurons à revenir en traitant particulièrement de Mistral, poète lyrique.
Entre les qualités qui forment le génie de Mistral, il y en a une que j'ai indiquée déjà, que je voudrais avoir fait sentir au cours de ce résumé et à laquelle je m'arrête ici, parce que les deux chants qui suivent, les deux chants conjoints des Prétendants et du Combat, sont un des endroits du poème où elle éclate avec le plus de magnificence : c'est la puissance du mouvement et du souffle épiques. C'est par là que Mistral s'apparente directement aux anciens, je ne dis pas cette fois aux Alexandrins, mais à de plus grands. La puissance des grands modernes, particulièrement des Français, s'est surtout montrée dans les genres dramatique et lyrique, celle des grands anciens dans le genre épique et narratif (la tragédie grecque n'est pas un drame au sens moderne). Ce sont deux natures d'inspiration différentes. Toutes deux demandent cette hauteur du cœur sans laquelle il n'est que des poètes incomplets, de petits poètes. Mais, tandis que la première est d'un artiste profondément saisi par les passions qu'il exprime et dont l'impérieuse impulsion, la logique ardente et pressante passent dans la flamme
de son discours, la seconde tient à la verve d'une imagination heureuse, heureuse de chanter et de peindre, heureuse d'animer et de colorer de son feu des objets très divers. L'épopée comporte une grande variété de matière. Elle est un récit mêlé de tableaux, de scènes, de narrations occasionnelles, de digressions que le poète doit pouvoir traiter largement, librement, à loisir. Cette matière ne saurait avoir l'unité logique et serrée d'un drame dont toutes les parties sont étroitement rattachées à un point central. Cependant, il ne lui est pas permis non plus d'être éparse et elle ne mériterait pas le nom d'épopée, elle ne serait qu'une collection de morceaux poétiques, plus ou moins bien joints, si la puissante continuité d'un mouvement unique ne la parcourait d'un bout A l'autre et n'en soulevait tous les éléments. Voilà le caractère que j'admire dans Mireille, le Poème du Rhône et dans cette œuvre plus légère, Nerto (Cakndal, d'ailleurs tout chargé de beautés, appelle à cet égard une réserve).
Trois prétendants, le pâtre Alari, le gardien de chevaux, Véran, Ourrias, le dompteur de taur. . viennent demander la main de Mireille. Tous trois nous sont présentés dans la gloire de leurs ricin de leurs talents et de leur vaillance. Alari po tant de brebis que neuf tondeurs mettent trois jours A les tondre.
A\\ ■ inds chiens blancs de parc, — qui le sui-
vaient aux pftti boutonnés dac
guêtre- . di' peau, — et 1'. I le h ont sage, — vous
croiriez le beau roi David — [uand, le soir, an puii
- il allait, me, Abreuver tes troupeaux.
Il n'a pas son pareil pour sculpter gracieusement sur un vase de bois des fleurs, des oiseaux, des figurines de pastoureaux et de jeunes filles.
Véran possède cent cavales blanches, cent cavales à la crinière franche du ciseau, merveilleuses à voir « dans leurs ardents élans » lorsque leur troupe au galop se déroule sous le ciel « comme l'écharpe d'une fée ». Elles sont de cette race, née de la mer, dont elle porte encore sur elle la blanche écume, et qu'on voit à l'approche de l'élément originel se précipiter en hennissant d'enthousiasme.
Le rude Ourrias, qui arrive de la contrée appelée « le Sauvage » — ou petite Camargue — n'est pas un
moins riche parti. « Elevé avec les taureaux, il en
a la structure et l'œil noir et l'âme farouche ». Il porte au front une énorme cicatrice, témoignage de sa brutalité et de sa vaillance. Triomphateur habituel aux ferrades, il a un jour vaincu sans peine, sous l'étreinte de ses bras, quatre taureaux; mais le cinquième a failli le vaincre, il lui a fait cette terrible blessure, avant d'être dompté et couché à terre comme les autres, au milieu des ovations de la foule.
La même variété heureuse qu'il a su mettre dans les personnalités et les portraits des trois prétendants, le poète s'en est servi dans les trois scènes de la demande et du refus. Ces scènes ont une grâce et une force toutes bibliques. L'ensemble du récit est mené d'une superbe allure, comme il était nécessaire pour que cette grande diversité de tableaux, de couleurs, de détails ne nous laissât pas sur une impression de pièces indépendantes, d'inspirations juxtaposées.
Alari et Véran ont accepté leur malheur avec dignité. Mais Ourrias s'en va, ivre de colère et de ven-
geance, jurant dans son âme la mort de son rival. Avant de mettre les deux hommes aux prises, le .poète nous a fait revoir Vincent et Mireille ensemble. Il le fallait. Il fallait nous faire entendre à nouveau le chant de leur passion, à cette heure où elle va produire des choses tragiques. Les amants ont l'habitude de se joindre le soir près de la haie d'aubépine qui borde l'enclos. Ils se parlent d'un côté à l'autre de cette haie qu'il n'est pas permis a Vincent de franchir. Leurs mains se joignent. Mais leurs lèvres ne se sont pas encore effleurées. Avec le feu qui les dévore, ils ont la chasteté du véritable amour jeune ; ils ont cette réserve de deux jeunes êtres nobles, pour lesquels il n'est de don digne d'eux que le don de toute l'âme, de toute la vie et qui sentent que celui-ci ne se cueille pas en un jour, en un moment ou en un éclair d'oubli et d'ivresse, mais qu'il faut le laisser fleurir et venir à point, avant de le consacrer par les divins serments. L'honneur de Vincent protège la vertu de Mireille. Mais Mireille exerce dans le détail une menue garde qui n'est pas inutile. Car l'honneur exclut bien sans doute les gros péchés ; mais il s'accommode de petits péchés de détail qui, en s'ajoutant, pourraient fort bien, à ce que prétendent les maîtres de la théologie, conduire jusqu'aux plus gros par un doux sentier. Ht elle trouve ses meilleures armes dans les saillies d'une malice vive et gaie qui, pour elle comme pour nous, vaut mieux qu'un front sévère, puisqu'elle lui donne une grâce de plus et oblige le bon Vincent à dépenser son ardeur en de ravissantes par'
« Mireille, je ne bois ni mange — tel est l'amour que tQ me donnes ! Mireille! je voudrais enfermer dans mon
sang — ton souffle que le vent dérobe ! — A tout le moins de l'aube à l'aube, — sur la bordure de ta robe — laissemoi me rouler, la couvrant de baisers ! »
— « Vincent ! c'est là un péché noir ; — les fauvettes, les pendulines — vont ensuite ébruiter le secret des amants. »
— « Non ! n'aie pas peur que l'on en parle, — car, demain, d'oiseaux je dépeuple — la Crau entière jusqu'en Arles! — Mireille! en toi je vois le paradis tout pur!
Mireille, écoute : dans le Rhône, — disait le fils de maître Ambroise, — est une herbe que nous nommons Yherbette aux boucles (Yerbeto di frisoun); — elle a deux fleurs bien séparées — sur deux tiges et retirées — aux profondeurs des fraîches ondes. — Mais, quand pour elles vient la saison de l'amour,
Alors l'une des fleurs, seulette, — monte au-dessus de l'eau rieuse, — laissant s'épanouir au soleil son bouton. — Mais, en la voyant si jolie — voici que l'autre fleur tressaille — et on la voit, pleine d'amour, — nager tant qu'elle peut pour lui faire un baiser,
De son mieux déroulant ses boucles — hors de l'algue qui l'emprisonne — jusqu'à ce qu'elle rompe, hélas! son pédoncule, — et, libre enfin, mais moribonde, — du bout de ses lèvres pâlies, — elle effleure sa blanche sœur...
— Un baiser, puis ma mort, Mireille ! nous sommes seuls! »
Elle était pâle; lui, en extase, — l'admirait;... la tête enivrée, — pareil au chat sauvage, il se dresse et l'enlace;
— mais la fillette effarouchée — vite, de sa hanche arrondie
— veut écarter la main hardie - qui déjà ceint sa taille; il la prend de nouveau.
... « Laisse-moi! gémit-elle, luttant et se tordant — Mais d'une caresse brûlante — déjà le jeune homme
l'étreint — joue contre joue; la jeune fille — le pince, se dérobe et s'échappe en riant.
Et puis après, vive, et espiègle, — de loin en se moquant: Lingueto! — Lingueto1! faisait-elle... et ainsi tous les deux — semaient ensemble au crépuscule — leur blé, leur joli blé de lune3, — manne fleurie, douce fortune — qu'aux manants comme aux rois Dieu donne en abondance.
Un soir, tandis que Vincent se dirige à travers la Crau, vers la maisonnette' paternelle, le bouvier Ourrias l'attend dans un sentier, se dresse devant lui, l'insulte et le provoque. Les rivaux s'invectivent longuement, comme les héros d'Homère, avant de se ruer l'un sur l'autre. Le texte de leurs injures n'a d'ailleurs rien d'archaïque ; il est de la plus pure authenticité rustique et provençale, et cependant quel style ! Mistral ne recule jamais devant la vérité, la familiarité du détail ; mais il la relève toujours, parce qu'il sent aussi noblement qutl voit librement, ce qui est tout le secret de l'art. La lutte furieuse que se livrent les deux hommes dans la nuit limpide, tandis que la jument du bouvier broute paisiblement les branches des chênes kermès, en faisant sonner les
i. « Lingueto! écrit Mistral dans ses notes, mot intraduisible qu'on répète en riant A quelqu'un, et en lui montrant quelque chose de loin ou de haut pour exciter sa convoitise. » Ce qui rendrait le mieux cette expression c'est : faire la nique. Mais si y est a peu pies, la nuance est tout autre | d'une
malice plus dure, sans ce tempérament de grâce. Nique est beauceron ou champenois. Lingueto est provençal.
2. Blé de lune. Au propre, faire de blad de lutte signifie dérober du blé a ses parents a la clarté de la lune, lllad de lune, au figuré, ne les larcins amoureux (Note de Mistral).
grands étriers de fer, est un superbe morceau. Et quelle suite!
Le bouvier massif, qui ne doutait pas de la victoire, a été abattu par les poings du gringalet. Dans sa rage, il devient criminel. Il saisit le trident dont il se sert pour harceler les taureaux et fond sup le vannier désarmé. Vincent tombe comme un jeune martyr. Ourrias saute sur sa jument et s'enfuit en galopant vers le Rhône pour le traverser. Parvenu au bord, il entrevoit une barque qu'il hèle et où il prend place. « La cavale, derrière le bateau, nageait, le licou attaché à l'cstrope. Et les grands poissons, vêtus d'écaillés, abandonnant leurs grottes profondes, remuaient les eaux calmes du Rhône et bondissaient, luisants, autour de la proue. » Mais, à peine l'embarcation a-t-elle reçu la charge de l'assassin, qu'elle commence à s'agiter et à faire eau de toutes parts. On dirait qu'une force surnaturelle la secoue. Et ce doit être. Car tout, en cette nuit de juin, est surnaturel. C'est la nuit de la Saint-Médard, la nuit où l'on voit les âmes et les ombres des noyés remonter sur la surface du fleuve, tenant en mains un cierge mortuaire. Elles défilent languissamment dans une procession brumeuse où scintillent des milliers de lueurs paies. Elles espèrent n'être pas rejetées dans le gouffre triste d'où elles viennent et il y en a, parmi elles, qui ne le seront pas : cette procession est un jugement annuel où le ciel examine les bonnes œuvres qu'elles ont pu accomplir pendant la vie et prononce si l'expiation de leurs fautes a été assez longue. Ce spectacle, ces apparitions fuyantes d'un autre monde ajoutent à la terreur du criminel qui s'épuise, comme un damné, à vider la barque, tandis que les trois
mariniers qui l'ont pris à leur bord l'excitent à la besogne avec un ricanement. Bientôt l'eau déborde et tout sombre. « Cette nuit-là, à Trinquetaille les Trêves dansèrent sur le pont. » — Trinquetaille est le faubourg d'Arles qui a donné son nom au pont qui le joint à la ville. Les Trêves sont, d'après l'annotation même du poète, « des lutins qui dansent à la pointe des ondes, quand le soleil ou la lune font miroiter les eaux ».
Tout ce merveilleux plaît ; je me permets de l'appeler excellent; j'y trouve la meilleure qualité poétique. Pourquoi ? Parce que la manière dont le poète l'a traité le relie en quelque façon à la nature. Ces visions ont une atlînité avec les images et les impressions du réel ; elles en sont comme l'agrandissement et l'épanouissement fantastique ; elles plongent dans la scène humaine qui vient de se passer; elles sont ce que doit voir ce criminel à Pâme simple, fuyant à travers la nuit le lieu de son crime, poursuivi par les imaginations populaires de la malédiction et du châtiment; pour nous, elles continuent et amplifient un frisson vrai. Autant dire que le jh\ fortement senti ce qu'il peignait dans le domaine du t c'est pourquoi il l'a animé dévie. La remarque que j'en lais est tendancieuse. Elle prépare une réserve que pourrait inspirer a la critique l'épisode int.
Vincent, laissé pour mort par le bouvier, respirant encore, a été relevé au petit matin par des hommes qui passaient et déposé au Mas des MÎCOcoules. Il y a reçu les soins de Mireille qui l'ont rappelé à la vie. Cependant la blessure est trop ùan-
faut porter Vincent au Trou des Fées où Tavèn, la sorcière, exerce son art magique, habile à guérir les plaies les plus horribles. Le vannier pénètre avec Mireille dans les cavernes de la sorcière, dont la description occupe la plus grande partie du sixième chant. Là régne un monde de diableries que le poète déroule à nos yeux et que j'appellerai des diableries de campagne, en ce sens qu'elles nous offrent la réunion de tous les êtres fantastiques, gros et menus, dont l'imagination des bonnes gens de Provence est hantée. L'antre tortueux de Tavèn est comme leur quartier général. Ils s'y présentent à l'arrivant sous la forme visible de vagues fantômes ou sous celle, invisible, de lutins qui vous soufflent au visage, qui vous harcèlent les membres, qui vous font tourner sur vous-même. Tavèn, en proie à l'ivresse de son état et bondissant de tous côtés comme une chèvre folle, les nomme, explique leurs attributs et leurs pouvoirs, par exemple ceux du Fantasque, esprit, tantôt serviable, tantôt contrariant, qui, selon ses humeurs, balaie la cuisine, triple les œufs de poules, attise les sarments ou bien empêche le feu de s'allumer, souffle la lampe, cache les vêtements, tire la nuit la couverture des jeunes filles pour savoir si c'est de deux noisettes ou de deux grenades que la vue va le réjouir. Pour moi, cette érudition m'enchante et je suis ravi de faire connaissance avec les Follets, la Lavandière du Ventoux, la Messe des Morts, la Garamaude, le Gripet, la Bambaroche, le Cauchemar, les Escarinches, le Drac, le Chien de Cambal, l'Agneau noir, le Baron Chatillon et la Chèvre d'Or. Mais il faut bien convenir que tout ce merveilleux fait, dans une lecture suivie de l'œuvre, moins bon effet que
celui de la nuit de la Saint-Médard. Plaisant en luimême, il ne favorise pas, à la place où il intervient, la progression de l'émotion et de l'intérêt. Il la couperait plutôt un peu sèchement. 11 interrompt le doux et chaud courant de nature qui circule à travers tout le poème, y répand la vie, y fait germer mille fleurs. Le merveilleux de la Saint-Médard agrandit la poésie et le pathétique par son harmonie morale avec les pensées que les événements nous inspirent. Plus loin, le merveilleux des légendes chrétiennes nous offrira une incarnation des idées célestes auxquelles l'âme de Mireille rapporte tout ce qu'elle a de pur et de grand. Mais pour ce petit sabbat — où je goûte un humour de paysan malicieux — je ne vois pas trop par où il s'insère dans nos pensées, nos sentiments ou dans ceux des héros. Il me semble que le poète l'a un peu mis là pour l'y mettre et c'est pourquoi sa présence pourrait n'y point paraître sans froideur. J'en dis mon impression.
C'est ici, au milieu de son poème, qu'ave. grande maîtrise dans l'art de composer. Mistral a su amener la scène qui en forme comme le nœud: la scène, où Ambros vient demander à maître Ramon la main de Mireille pour Vincent. L'endroit était propice pour dresser à nos yeux la haute ligure rustique du vieux chef de famille. Le poète en trace un portrait qui ressemble à celui de son prO] dans cond chapitre des hiémoii Us. Mais plus e que dans les lignes de ce portrait, c'est dans l'action d eue majestueuse et rude que Ramon