‹ Frédéric Mistral, poete, moraliste, citoyenChapitre 21 sur 37 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

chef-d'œuvre de la vieillesse du poète, admirable guide de voyage aux rives du rhône. — philosophie du poème. l'industrie mécanique moderne et la civilisation humaine. leur conflit. leur conciliation.

— la vieille batellerie du rhône. maître apian.

— le prince d'orange. charmant romantisme de ce personnage. frère de geoffroy rudel et de gérard

DE NERVAL. l'aNGLORE. L'iMMORTBLLE ILLUSION DE LA BEAUTÉ. PATRES ET ROIS. — LE DRAC . LES VÉNITIBh UN TIF.POLO VIVANT. LA FOIRE DE BEAUCAIRB. — LA « REMONTE ». SOMBRES PRESSENTIMENTS DE L.'kQUII MALÉDICTION DE MAÎTi I SES BELLES NARRATIONS

HISTORIQUES. — SOUVENIRS DE PIE VII, DE NAPOl

— LA CATASTROPHE. LE TRAVAIL HUMAIN NE S'iNTKK- ROMPT JAMAIS. LES FORMES DE LA Bl

RENAISSENT AVEC CHAQUE AGE DU MONDE. — LA TRIQUE DANS LE POÈME DU RHONE.

Mistral avait soixante-sept ans (1897) quand il publia la quatrième et dernier, positions

épiques : le Poème du Rhône, que j'ai souvent ent

pl.iccr par des connaisseurs au-dessus de ton autres ouvrages et qui est, a coup sur, un des plus

plus graCieUI monuments de la poésie euro-

péenne moderne. Le grand âge où le poète l'a conçu et écrit s'y fait sentir par sa majesté, non par sa faiblesse. Entre les inventions de Mistral nulle ne porte le cachet d'une pensée plus large et plus sereine, nulle ne montre plus d'éloquence, de verve et de feu. « On ne fait pas, avant dit Lamartine, dans son article sur Mireille, deux chefs-d'œuvre dans une même vie. » La prédiction n'était pas juste et déjà Nerte la dément. Il eût mieux valu dire qu'on ne fait pas deux chefs-d'œuvre dans une même saison de la vie et que la plupart des poètes et des artistes n'ont qu'une saison. Mais il eût fallu aussi réserver le cas de ces mortels rares et divins qui, la fleur de leur jeunesse une fois donnée, gardent d'abondantes sèves et se renouvellent à plusieurs reprises au cours d'une longue carrière. Dans sa solitude animée de Maillane, dans les studieux loisirs de sa royale indépendance, Mistral a pu laisser chaque saison jiouvelle s'écouler lentement et parvenir à terme, sans en presser les fruits. C'est pourquoi il ne nous a donné guère que du parfait. Sa vieillesse, qui fut elle-même un chef-d'œuvre, a produit un chef-d'œuvre : le Poème du Rhône.

Je suis désolé de voir comme cette composition est peu connue, même de ceux qui ont une ferveur pour Mireille, qui l'ont lue et relue. Beaucoup ignorent jusqu'au nom du Poème du Rhône. Pour moi, c'est par là que j'abordai Mistral, il y a une quinzaine d'années. Je partais pour la Provence et je priai un de mes amis, Provençal d'élite, de me prêter un livre qui m'instruisît agréablement sur les lieux que j'allais parcourir. Il me mit entre les mains le Poème du Rhône. C'était répondre en perfection à ma curio-

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site. Car le Poème du Rhône est notamment un merveilleux guide aux rives du grand fleuve dont tous les sites, villes, villages, monuments et ruines y sont commémorés en tableaux admirables, où les souvenirs de l'histoire et de la légende se mêlent à l'évocation colorée des choses. Ce que mon ami m'avait laissé le soin de découvrir, c'était la richesse et la fraîcheur de la source de poésie, pour moi toute neuve, où j'allais m'abreuver. Je n'oublierai jamais cette journée en chemin de fer : le livre commencé à Melun et lu d'un trait jusqu'à Avignon dans l'émotion la plus grande. J'étais pourtant d'un âge où ayant eu déjà le temps de faire beaucoup de comparaisons, on n'est pas très facile à prendre, surtout à ce degré-là. Il y faut l'action d'un génie de première grandeur.

Plus tard, comme je me permettais de confier au poète, avec toute la pudeur convenable dans les termes, l'impression ressentie à ce premier contact de son oeuvre, voici ce qu'il me répondit du ton que ses familiers ont dans l'oreille : « Le Poème du Rhône ! Je l'ai composé, en me promenant, le soir, avec ma femme'. »

Avant de présenter l'analyse de l'œuvre, qu'il me soit permis d'en donner une sorte de commentaire philosophique et moral. Ce commentaire pourra i der un peu ce qui su lit à la lettre dans le poème luimême. Mais il ne comprend que des idées de pure inspiration inistralienne et je rassemble ici

i. Voici un intremotdé Mistral oui m'i Quand

il reçut sa propre statue monumentale destinée à l.i place' Saintlime d'Arles, OQ clic s'élève aujourd'hui, il toisa avec tranquillité* le Mistral de marbre et eut cette réflexion où il faut mettre la pointe d'accent : « Hé ! il ne lui manque que la valise. »

à cause de leur étroit rapport avec ce que nous suggère le thème de notre épopée.

Des esprits qui ont le culte du passé, mais chez qui ce sentiment n'est pas tout à fait sain et juste, en ce qu'il s'y mêle un parti pris d'aigreur contre le présent, pourraient être tentés de trouver dans Le Poème du Rhône une apologie des diligences, une doléance contre les chemins de fer. Ils se tromperaient. La poétique piété de Mistral envers les vieux usages qui ont appartenu à la civilisation pendant des siècles n'enveloppe aucune aversion contre les usages perfectionnés matériellement, qui s'y sont substitués au xixe siècle. Il voit bien le tort que le règne du machinisme a fait aux mœurs. C'est là une de ses préoccupations les plus suivies. Mais, à la différence de bien d'autres moralistes et poètes qui ont gémi sur ce mal, comme s'il était définitif, il le tient sagement pour transitoire. Il en mesure les ravages et il se garde de les juger tellement profonds qu'il soit au-dessus des forces de la nature humaine de les réparer par une reaction heureuse.

Son œuvre, consacrée au souvenir de l'ancienne batellerie du Rhône, dont la navigation à vapeur et le chemin de fer ont pris la place, nous montre au dénouement un tableau tragique qui ferait presque jaillir de nos lèvres un cri de colère contre le progrès moderne. Le premier navire à vapeur lancé sur le fleuve heurte un grand convoi de bateaux, tiré selon l'antique coutume par des chevaux de halage et, sous l'aveugle impulsion de sa force mécanique supérieure, Lasserre. 14

il le défonce, le brise, le disperse, précipitant au fond de l'eau tout ce qu'il contient, mariniers, voyageurs et marchandises. C'est, dis-je, la conclusion du poème. L'impression si grandement émouvante que nous en recevons tient à l'auréole de gloire et de poésie dont le long récit du poète a justement paré cette forme abolie de la navigation fluviale, le rôle qu'elle jouait dans la vie des peuples riverains et dans le commerce du monde, l'ensemble des liens humains, des formations sociales, des relations morales qui s'y rattachaient et qui ont sombré avec elle. Nous ne pouvons, dans notre émotion, ne pas nous demander si tout cela méritait de périr. Notre cœur, notre imagination, persuadés par de magnifiques peintures, que nous sentons n'être que le fidèle reflet de la noblesse et de la grandeur de l'objet luimême, protestent contre la fatalité d'un tel destin ; ils en sont affectés comme d'un grand malheur, comme d'une cruauté inhumaine. L'engin créé par la science, et dont l'apparition sonne soudainement et irrémédiablement le glas de cette vieille industrie vénérable, nous fait l'effet d'un monstre sans intelligent sans yeux, lâché comme un destructeur stupide au milieu de trésors dont il ne sent pas le prix. Des milliers de braves gens ruinés, contraints à ch.i de métier, à déserter la terre patriarcale, la vieille maisonnette de leurs pères pour s'exiler dans la grande ville OU, très probablement, ils perdront leurs ma leurs croyances et leurs vertus, voilà le désasti faut-il compter pour rien h ces de la machine,

la monotonie des mouvements automatiques remplaçant l'animation jo variée des gestes humains, • mes appels du sifflet mécanique déchirant l'ai:

habitué à retentir du cri rythmé des travailleurs, le soleil et le paysage subissant sans relâche l'insulte d'une fumée souillée ?

La locomotive à vapeur n'était que la première étape de cette immense transformation industrielle, qui s'est accomplie dans la civilisation moderne, qui lui a donné sa marque la plus distinctive, et qui constitue par son immensité, par sa rapidité, un phénomène sans précédent historique. Toutes les autres nouveautés que le machinisme a introduites, depuis soixante ou quatre-vingts ans, dans la vie humaine ont eu des conséquences sociales, morales, esthétiques analogues. Elles ont détruit des professions, des conditions, des activités de tout ordre qui comptaient des siècles d'existence. Elles en ont créé, suscité de nouvelles. Elles ont déterminé à l'intérieur de chaque pays d'immenses migrations d'hommes, bouleversé la distribution ancienne des populations, fait naître ce Léviathan : la grande ville. Ces conséquences, en se répétant, en réagissant les unes sur les autres, ont fini par tout atteindre. Elles ont pénétré toute l'économie de la société. Elles ont fait sentir leurs effets jusque dans les fondements spirituels de l'état social et de l'ordre public, dont le sort semblerait (en logique tout au moins) devoir demeurer indépendant des modifications survenues dans l'aménagement matériel de la vie commune, tout comme les règles de la morale familiale demeurent les mêmes, qu'une famille soit riche ou qu'elle soit pauvre. Elles ont changé les idées, les sentiments, les principes.

Ceux qui pensent que ces changements ont été mauvais et qu'ils se soldent, dans l'ensemble, par un

abaissement général, ne manquent pas de fortes considérations à produire à l'appui de leur thèse. Voici un aperçu de ce qu'ils peuvent faire observer.

L'homme a acquis des facilités nouvelles et comparativement fabuleuses pour créer les richesses matérielles. Mais l'énorme surcroît d'estime qu'y ont gagné celles-ci a eu pour contre-partie nécessaire la dépréciation, dans le sentiment de la masse, des valeurs qui ne tiennent qu'à l'esprit et au caractère et qui, dans le bon ordre de la civilisation, sont réputées les premières de toutes. L'augmentation de la production et du bien-être a multiplié et répandu les objets de jouissance qui s'adressent à tous, dont tous sont capables de profiter. Mais la vanité s'est emparée du contentement qui en résultait et de là est sorti un grossier dédain à l'égard des jouissances plus hautes qui sont réservées à une élite et qi foule savait du moins respecter autrefois, ce qui était pour elle une manière d'y participer. La disparition répétée des vieilles choses, des vieilles pratiqu entraîné celle des vieux respects; la diminution de la somme de respect a donné l'essor aux prétentions de la vulgarité, à toutes les insolences d'en bas. Le développement fantastique, le train de plus en plus rapide et bousculé des affaires, le pullulement parvenus du commerce et de la finance oni

ieilles délicatesses et prêté un air d'arch aux anciens rallinements de la politesse, du scrupule et de l'honneur. La hâte et la lièvre de l'existence ont rendu presque insoutenable la condition des individualités supérieures vouées aux œuvres délicates qu'on ne fait bien qu'eu les faisant avec désintér, ment et loisir. Les produits matériels eux-mêmes

ont pris, pour ainsi dire, plus de matérialité, en perdant, par la fabrication à la machine, le cachet de pensée et de goût qu'y pouvait seul imprimer le travail de main d'homme. Sous un tel régime de civilisation, l'honnête homme à l'ancienne mode, qui mettait au-dessus de tout la connaissance du vrai et le sentiment du beau, qui estimait les joies de l'action et de la pensée infiniment plus que celles de la fortune, qui préférait les douceurs de l'étude et du progrès personnel à celles du profit, le charme de vivre et d'aimer aux satisfactions de la vanité et du iuxe, ce type exquis apparaît présentement comme le Don Quichotte d'un vain idéal, égaré à ses dépens dans un siècle, non pas même de fer, mais de plomb. C'est cet ensemble de dégradations et d'obnubilations qui se présentaient à l'esprit de Renan, annonçant à ses contemporains l'ère nouvelle du « panbéotisme ». Flaubert exprimait la même idée par le mot de « panmuflisme ».

Est-ce avec ce pessimisme sans correctif que Mistral a jugé la civilisation moderne? A-t-il voulu nous laisser sur cette impression méprisante et désolée de l'avenir? A-t-il voulu nous montrer dans f? progrès matériel du xixe siècle un fléau qu'on est forcé d'accepter, mais dont il faut savoir tout au moins combien il a fait baisser le genre humain, répandu de laideur et de médiocrité sur le monde ? Cette attitude, motivée a tant d'égards, mais en somme stérile, serait peu en rapport avec tout ce que nous connaissons et sentons de sa large sagesse, de son généreux équilibre de pensée, de son amour puissant et calme de la vie. Prenons garde que les grands écrivains, les grands rêveurs qui nous ont parlé ce

langage amer, un Chateaubriand, un Vigny, un Ruskin, un Flaubert et (en certains jours tout au moins de fantaisie noire) un Renan, prenons garde qu'ils ne l'ont pas tant fait sur l'autorité d'observations réfléchies et décisives, de raisons sans appel, que sous l'empire d'une certaine humeur propre à assombrir leur vision. Le romantisme les avait touchés. Et le romantisme, entre autres caractères, offre notamment celui-ci : une sensibilité impatiente des duretés du réel moderne, cherchant un voluptueux refuge, loin du présent, dans le messianique mirage d'un avenir de bonheur humain ou bien dans la nostalgie du passé. C'est à ce second genre de rêverie que nous avons affaire, avec ces poètes, et certes il implique beaucoup plus de distinction d'esprit, beaucoup plus de culture que le premier; il n'offre pas, comme lui, une pure chimère, mais seulement l'abus d'un sentiment juste et bon, nécessaire, qui est le respect du passé, de ses grandeurs, de ses noblesses et des exemples qu'il nous propose. L'abus consiste à conclure de l'incontestable et cruelle lourdeur des temps ingrats que nous traversons, que ces noblesses et ces grandeurs anciennes ne renaîtront plus, que les jours sont à jamais évanouis pour les esprits déli< les choses exquises. Mais il faut songer à la disproportion démesurée qui existe entre une telle conclusion et les phénomènes récents qui la suggèrent. Ce qu'elle affirme, ce n'est pas un simple changement d'orien- •i et de tendances, mais une d< véritable,

un affaissement organique dans les parties i genre humain. 1 manifestation

notre nature, celles qui aimables, celles qu'inspirent uniquement la qualité,

la perfection, la douceur de l'objet auquel elles tendent, supposent le plus haut degré d'expansion vitale, la plus grande richesse d'être. Elles ont plus de rapport que toutes les autres avec la source mystérieuse de notre existence ; elles sont ce qui en nous prolonge et continue de la manière la plus directe le mouvement divin qui nous créa. Dire qu'elles sont destinées à déchoir définitivement de leur rang d'honneur et de leur crédit, condamnées à une déconsidération et à un étiolement qui ne pourront que s'aggraver, dire que l'humanité, écrasée par le poids de l'industrialisme et du mercantilisme, en, deviendra de plus en plus incapable, c'est dire que l'humanité est entrée dans la phase de la torpeur qui précède immédiatement la mort.

La gloire de Mistral et je dirai : son trait capital d'importance, c'est d'être demeuré, au milieu d'un siècle romantique, parfaitement indemne du romantisme. Ce poète, à la fois délicat et somptueux, volontiers platonisant, mais sans jamais perdre pied, était la santé même. Et la santé produit une confiance qui, jointe à une observation franche et libre de la réalité, est la plus juste des dispositions de l'âme. Rien ne lui est plus étranger que ce manichéisme maladif qui établit une sorte de contraste fabuleux entre les deux versants de l'histoire que sépare le temps présent. Il est vrai qu'il .a été grandement frappé des barbaries intellectuelles et morales inhérentes à la civilisation moderne. Son œuvre entière en respire le sentiment. C'était le fréquent propos de ses conversations familières. Mais il n'en a jamais parlé comme le médecin tant-pis, qui juge un peu vite le mal incurable, parce qu'il n'a pas au degré suffisant la sainte

passion de revoir le malade vigoureux. Il est vrai que tout ce qu'il a écrit est la glorification du passé. Mais il l'a glorifié dans un esprit de joie qui exclut par lui-même ces moroses perspectives sur le futur. Les grandes choses du passé les plus familières à sa connaissance et à son cœur l'eussent poétiquemem inspiré, du seul fait qu'elles étaient grandes. Que] surcroît d'enthousiasme et de vénération n'a-t-il paî éprouvé pour elles, devant les défaillances du présent ! Elles lui sont apparues comme de lumineux modèles, merveilleusement propres à éclairer le présent sur ce qui lui manque et à le lui restituer par une féconde contagion. La louange qu'il en a faite a été pour lui tout ensemble une satisfaction poétique et un moyen d'apostolat, sans d'ailleurs que l'ardeur de l'apostolat ait jamais pu, chez cet artiste d'un goût suprême-, troubler la pureté de la poésie. Il s'en est servi comme d'un inextinguible flambeau avec lequel on secouerait et écarterait un amas de cendres épaisses pour ranimer le feu assoupi, mais non éteint, qui couve au-dessous. La gloire du passé a été pour lui l'instrument de réveil de l'humanisme, l'instrument de réhumanisation de l'homme moderne.

Loin de lui d'ailleurs, loin de tout esprit sensé, l'idée que ce résultat doive s'achercr au prix d'un retour en arrière dans l'ordre matériel. Il n'y aurait pas de vœu plus chimérique et plus vide. La course des peuples vers la perfection de l'outillage mécanique et de l'aménagement économique ne s'arrêtera sur les objurgations d'aucun moraliste, d'aucun poète. Elle continiura d'un train plus rapide et plus fort, tant que les découvertes de la science appliquée lui fourniront un aliment, tant qu'elle n'en aura jus épuisé

LE POEME DU RHONE 2 ï

les applications. Ce mouvement est incompressible et fatal. Mais un jour viendra où l'on reconnaîtra qu'il n'a été que temporairement corrupteur. Un honnête homme, que l'héritage d'une énorme fortune, brusquement survenue, a étourdi, extasié, et fait sortir de ses mœurs simples et distinguées, n'a pas besoin de se réappauvrir pour redevenir ce qu'il fut. Il suffit que, mieux accoutumé à l'opulence, il la domine par le jugement et retrouve le sens des valeurs des choses et de leur hiérarchie. La même chose arrivera à une humanité où se seront conservées, dans les temps mêmes où la crise du matérialisme industriel se montrait le plus accablante, quelques centaines de personnes libres, fidèles aux anciens goûts, obstinées dans le culte discret de la vérité humaine, et qui auront su accepter tranquillement, sans amertume, sans mépris, sans raideur de stoïcisme, la condition de dispersion et d'exil où les jetait une époque singulièrement dure pour elles, mais qui avait sa place marquée dans l'histoire. Quand ce temps meilleur sera venu, la civilisation portera légèrement ce qui l'aura un moment comme écrasée. Les peuples et leurs gouvernements recouvreront à l'égard du prodigieux appareil de leur vie économique et de leurs communications, de leurs transactions, une liberté morale qu'il leur avait ôtée et dont l'aliénation leur aura fait faire tant de folies. Les exorbitantes plusvalues de la matière s'abaisseront par la perfection même avec laquelle on sera parvenu à utiliser la matière. Alors on comprendra que, si admirable que soit en lui-même le machinisme du monde contemporain, ce qui se crée par un élan de l'âme et de l'intelligence a plus de prix. La machine elle-même

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perdra l'insolence qu'elle ne tenait que de l'idolâtrie et de l'asservissement de l'homme. Elle regardera l'homme avec la même bonhomie que les instruments de l'ancienne batellerie du Rhône, que ces grands bateaux de chêne aux contours polis par le temps et par les eaux, que ces câbles, ces amarres, ces avirons et ces perches, lustrées par la main des générations.

Au jour naissant, ils vont partir de Lyon, — les voiturins qui régnent sur le Rhône. — C'est une race d'hommes aux muscles forts, — gaillarde et brave : les Condriots1. Toujours — debout sur les radeaux et les sapines, — le hàle du soleil, le reflet de l'eau, — leur dorent le visage comme un bronze. — Mais en ce temps, vous dis-je, plus encore — on y voyait colosses à barbe épi — grands, corpulents, membrus, tels que des chênes, — comme un fétu remuant une poutre, — de poupe à proue criant, jurant sans cesse — et largement, pour se donner courage, — au pot énorme humant le rouge piot, — tirant de beaux morceaux de la marmite. — Le long du fleuve une haute clameur, — du Nord au Midi s'entendait sans trêve. «« Proue en aval: Mo! Royaume I Ho!

Empire3 ! — Amont la proue ! Sur ! lais tirer la maille I. »

C'est le début et déjà il nous donne le moi ment, la couleur. Le premier chant est une large

i. Habitants de Condrieu, prés de Lyon.

2. Les mariniers du Rhône se servent du mot tmpèri (empire) pour désigner la rive gauche et du mot retourné (royaume) pour désigner la rive droite : souvenir des temps où la rive droite appartenait au royaume de France et la gauche au Saint-Empire

.unique.

3. La mailh, nom du cable de halage dans l'ancienne batellerie.

esquisse dominée par la figure de «Patron Apian », le plus fameux patron marinier du port de Condrieu, près de Lyon, tête de ligne du grand commerce fluvial. Type à la fois très personnel et très général d'autorité et de simplicité populaire, modeste et haut héritier de la majesté romaine et de l'humanité chrétienne, fertile en discours, mais n'y perdant rien de sa dignité, compagnon de ses hommes sans que la fermeté de son commandement en souffre, patron Apian est une des plus belles créations du poète. On peut le rapprocher de Ramon, le père de Mireille, dont il n'a pas le côté un peu dur, sans doute parce que le sentiment de la propriété est plus âpre chez les terriens que chez les hommes habitués à risquer leurs biens sur l'onde. Nous le voyons, au matin de ce départ dont l'importance est grande (car il s'agit d'arriver les premiers à Beaucaire, pour la foire) inspectant toute chose avec une vigilance calme et, de la maîtresse barque, le « Caburle », où il est posté, ayant l'œil aux attelages de plusieurs douzaines de chevaux qui s'ébranlent sur les rives et aux dix autres embarcations, différentes de formes, de destinations et de noms, qui composent le convoi.

Et chante coq ! l'aubette vient de poindre. — Pour démarrer, allons tous! appareillent — les voituriers qui vont à la descente. — En charge pour la foire de Beaucaire— y a cent bateaux, ce jour, sur le départ. — A toi ! à moi ! il s'agit pour chacun — de gagner le mouton : car, à la foire, — le premier bâtiment, tartane ou barque, — ou galéasse des côtes barbaresques — ou vieille coque ayant nolis en règle, — au pré de foire qui le premier arrive — et tire le canon, reçoit pour bienvenue — des Beaucairois, un superbe mouton ! — En hâte et en émoi

et pêle-mêle, — les portefaix, les nautoniers charrient — arrangent, amoncellent, font la chaîne. — Les pontons chargés craquent; les marchands — font leurs adieux à leurs gens, à leurs femmes : — « Y sommes-notrs-? » « Oui bien ! » Alors, les maîtres — vont détacher des organeaux de fer — chacun leurs nefs. Entre tous, maître Apian — soulevant son chapeau large, le bras en l'air — et faisant lentement le signe de la croix, — « Au nom de Dieu et de la Sainte Vierge, — au Rhône ! » il cric. Sa voix retentissante — dans le lointain brumeux, "entre les rives — du fleuve lyonnais, s'est entendue. — Les hommes avec lui, le chapeau bas, — se sont signés, trempant le doigt dans l'onde — de ce grand bénitier que, chaque année, — en belle procession, c'est la coutume, — on va bénir sous le Pont Saint-Esprit. — Les hommes rudement, avec les rames, — contre le quai font effort tous ensemble. — Patron Apian lui-même, sur la poupe — est à la barre, donnant la direction. — Il a des cheveux gris en longues cadenettes qui sur les tempes tress

retombent, — avec deux grands anneaux en or qui pendent — à ses oreilles. Il est haut d'entourchun. ses yeux luisants, sur chaque barque, — pendant qu'il voit si tout marche dans l'ordre, — de rime à l'autre, attachées à la file — par le long câble qui les réunit toutes, — en dérivant au clapotis de l'eau, ■ — toutes les barques à la suite s'entraînent.

Le poète, né en [830, a pu voir dans sa jeu train simple et magnifique se dérouler sur le g Meuve. Mais il a \ r le voir disparai:

il rêve à tout ce qui a disparu avec lui :

O temps des vieux, temps gais, temps de simples * OÙ sur le Rhône tourbillonnait la vie — OÙ nous venions, enfants, voir sur l'eau long::, fiera, tel

mains au gouvernail, — les Condrillots. qui du Rhône

faisaient — une ruche en travail, sonore, immense. — Cela pour nous est mort, muet et vaste, — et de ce mouvement, tout ce qui reste — c'est la trace rongée, c'est le sillon — que le câble a creusé contre les pierres. — Oui, ce sillon, c'est tout ce qui nous reste — des bateliers dont le cri fut : Empire ! — Mais des chars de triomphe le passage — ne laisse point voir sur les voies romaines — des traces plus nombreuses, plus profondes.

Un voyageur, fort intéressant et de rang élevé, prend passage à bord, le prince d'Orange, bon et délicieux jeune homme de vingt ans, qui se met tout de suite à adorer le patron et les hommes de l'équipage, qui se tient à quatre pour ne pas besogner et trimer avec eux, par fraternité, et qui écoute émerveillé leurs paroles substantielles et simples. Ces braves gens lui rendent son amitié et comprennent qu'il a un rayon de lune dans la cervelle. Le prince est un romantique, de cette espèce légère, fantaisiste et charmante qui n'a du romantisme ni la vanité, ni la sentimentalité, ni l'emphase, mais seulement l'illusion et pour qui rien n'est si doux que de se consumer à la flamme de quelque joli rêve. C'est un frère de ce Geoffroy Rudel qui courut les mers à la recherche d'une ravissante princesse, dont l'existence ne lui était attestée que par un conte, ou de Gérard de Nerval, autre quêteur de fantômes qu'il passa des années à poursuivre, tantôt aux rives de l'Oise, tantôt au fond des mystérieuses forêts allemandes.

C'est leur frère par l'ardeur de l'imagination et par la grâce du cœur. Mais moins fol que le leur est son rêve. Il représente au gentil pèlerin d'héroïques et de brillantes choses qui furent et sur lesquelles la loinaine perspective des temps projette un embellisse-

ment légitime. Il lui représente le berceau de la provençale lignée d'Orange, devenue flamande par le caprice de l'histoire; le généreux tumulte de ces époques d'action et de coups d'épée où « le vaillant homme pouvait, dans le ferment des troubles, se tailler librement un beau royaume » ; la magie empreinte aux lieux où les troubadours aimèrent et furent aimés ainsi que dans ce langage « en lequel Béatrix de Roman gazouillait ses beaux accents lesbiens, et la comtesse de Die composait ses lais d'amour avec Raimbaud d'Orange». Il lui représente surtout la séduction qui enveloppe et relève toutes les autres, la séduction de la beauté, insaisissable sylphide qui a élu demeure dans « l'empire du soleil » et dont la présence, affinant les esprits les moins travaillés, fait d'un pilote du Rhône un plus grand seigneur que le plus cossu des bourgeois d'Amsterdam. Voilà les visions, les mirages qu'éclaire aux yeux de l'aimable prince de Hollande le ciel provençal et qu'il y vient chercher.

En tête il a une folie d'amour, — lubie de prince chimérique, rêveur; — en tête il a de trouver en vo\v. Péclosion de la Naïade antique - et la fleur d'eau épanouie sur l'onde — où la nymphe rêvée se cache nue, — la Nymphe belle et pure et claire et vague, — que l'esprit conçoit, que l'esprit désire, — que le pinceau décrit, que le poète — dans ses visions, de tout temps, évoqu

voluptueuse, — qui, autour du nageur, au cours de l'eau, — laisse tl lie cheve-

lure — Ct se confond et perd avec les flots.

I.a fortune lui ménage un objet d'enchantement qu'on dirait fait à l'image de son poétique rêve. La

mariniers qui remontent ou descendent le Rhône, arrivés aux grèves qui avoisinent le confluent de l'Ardèche, y voient à chaque voyage une fillette avec laquelle ils se sont rendus familiers et échangent, en passant, de bons propos. Ils l'ont surnommée l'Anglore, ce qui veut dire : petit lézard gris, parce que son occupation préférée est de traîner au soleil sur le sable de la rive. Pourtant elle en a une autre. Elle recherche dans les graviers les rares et imperceptibles paillettes d'or que la rivière charrie après les pluies, ce qui se fait à l'aide d'une peau de mouton où les paillettes s'attachent. C'est ainsi qu'elle aide à vivre, pour sa menue part, une nichée de frères et de sœurs. Les années ont passé. L'Anglore est devenue une jeune fille, sans avoir pour cela cessé de mériter son nom, sans avoir cru bon de compléter son ajustement, de modérer la flamme malicieuse de ses yeux ni la piquante hardiesse de ses réparties. L'espiègle s'est transformée en un petit démon, plutôt dangereux. Le gros Jean Roche, timonier, la solidité, la ponctualité même, en est troublé, au point de donner de faux coups de barre, quand elle le regarde. Patron Apian fait, en la voyant, une moue sévère, grommelant à ses hommes de se méfier de ce diablotinlà. « Dans ses yeux de perdrix il était difficile de lire s'ils riaient par enfantillage ou d'allégresse folle ou bien par gausserie. »

L'enfant de la nature, dont on raconte au jeune prince ces troublantes merveilles, et celle qu'il contemplait et désirait en imagination se mêlent pour lui en une sorte de personnalité mystérieuse, vers qui son voyage le conduit. Tandis qu'il se livre aux délices de cette attente, il goûte la splendeur du jour

d'été et la lente fuite des beaux lieux qui bordent le Rhône, paresseusement descendu.

Des points de vue nouveaux qui l'environnent, — de l'admirable vallée, des ruines, — des rocs à pic aux ravines profondes, — des vieux châteaux emmantelés de gloire, — de la volupté de l'air lumineux, — Guilhcm a le cœur ivre et chez le prince — l'élan d'amour ne tarde point à naître. — « Je la verrai bien, songe-t-il, la divine,

— celle dont le charme, la beauté sauvage — me semblent étinceler sur le Rhône ! — L'Anglore, la jeune vierge inconnue — dont tout le monde ici me parle et rôve, — cette perle des grèves qui scintille — à la pensée comme au regard de tous — et qui, sais-je pourquoi ? sans l'avoir vue, — à moi aussi me danse par la tétc ! » — L'eau étincelle et rit; les poules d'eau, — les hirondelles, planant de l'aile, rasent — l'onde fuyante au gai soleil qui tourne; — et d'un moulin flottant sur une barque — quelquefois le meunier, ou les pêcheurs — tirant en Tailleurs filets à bascule, — à tour de bras de loin en loin saluent. — Mais dans le sang des vieux comme des jeunes

— la chaude après-midi met la paresse. — Or voila Saint- Yallier et ses terrasses : — apparition illustre, en haut miroite — Diane de Poitiers, l'ensorceleuse — du roi François Premier, grande duchesse — de ce Valentinois que Diôme baigne, — la comtesse d'Étoih M — qui d'amour enjôla la cour de France. — Mais

morte, en arriére elle luit — dans le mouvant tableau d( ce qui passe — autour des nefs qui vont comme alcyi

aujourd'hui 1' dont les pieds nus

foulent l'arène molle, l'Anglore, née d'hier, elle l vie, - l'avenir en vedette, l'iliusion - - de, VOnl au lil de l'on

Diane jadis, aujourd'hui l'Anglore, incarnations éphémères, illusions d'un jour, mais illusions immor-

tellement renaissantes, qui, en appelant tour à tour les générations humaines vers l'objet le plus désirable, la beauté, leur infusent vie, ardeur, enthousiasme. Nulle part, comme dans le Poème du Rhône, la poésie mistralienne ne s'épanouit ainsi en vues lumineuses sur la marche des choses. Ces vues sont les grands lieux communs de l'expérience humaine. Mais n'est-ce pas en illustrant de quelque manière sublime le lieu commun que la poésie s'élève le plus haut ? En voici un autre exemple. Le poète compare aux conquérants qui parfois franchirent les Alpes, au prix d'immenses travaux, les pâtres qui, à chaque printemps, les passent sans peine et en sont les vrais rois.

A l'horizon, — chaperonnés de neige blanchissante, — les sommets du Vercors piquent l'espace. — Et les troupeaux transhumants de la Crau — broutent sur les hauteurs les herbes drues, — le cytise fleuri, la pimpre- : — car c'est aux bergers d'Arles que l'usage — de toutes ces Alpes et cimes lointaines, — depuis des milliers d'ans est dévolu. — Ht jusqu'au Nivolet de la Savoie, — et "jusqu'au pic escarpé du Viso, — et loin, bien loin, jusqu'à ce mont Genièvre, — séparant les eaux d'Italie et France, — à eux tout appartient. De quoi se flattent

— les conquérants les plus ambitieux — qui tour à tour régnèrent sur le Rhône, — les Charlemagne avec les Bonaparte, — les Annibal et les César de Rome,

— pour avoir franchi toutes ces hauteurs, — lorsque, tous les printemps, en caravane, — lorsque, tous les étés et les automnes, — avec leurs grands boucs qui ouvrent la marche, — parmi la neige grenue des névés,

— suivis de leurs innombrables brebis, — le bâton à la main, jouant du fifre, — nos pâtres, eux, franchissent les montagnes !

Lasserre. i 5

Enfin on arrive au lieu où PAnglore a l'habitude de guetter les convois. Aujourd'hui, elle se rend à la foire de Beaucaire et, à peine embarquée, se trouve en présence du prince. Quel n'est pas son émerveillement ! A ce joli visage de jouvenceau, à cette chevelure et ce duvet blond, à cette fine grâce du corps et des gestes, à cet indéfinissable et irrésistible sourire, qui a-t-elle reconnu ? Le Drac en personne. Le Drac est le dieu d'amour redoutable et tentant dont rêvent les fillettes de Provence. Il a ses demeures au fond du Rhône, tapissées de rocailles et de verdures. Il rôde dans les eaux du fleuve, se gli d'onde en onde, avec une souplesse de lutin et guettant sa proie. Malheur aux jeunes baigneuses qui se sont trop avancées ou ont plonge imprudemment ! Il les enlace et, soit terreur, soit plaisir (qui le di: elles n'ont plus la force de remonter. On en cite plus d'une qui a disparu de la sorte. Et le Drac n'enlève pas seulement les jeunes tilk Selles

nourrices sont fort convoitées de lui ; car il en a besoin pour allaiter la progéniture née de

Oient qu'il ne réussit pas toutes les captures qu'il médite. Il arrive qu'il mette la main sur une belle qui n'est pas assez .1 portée, qu'on soit I: i être prise. Alors on n'a que le charme de l'aventure, mais il en reste une périlleuse tentation de la COU nouveau. L'Anglore a connu cela. Aux beaux jours de le contact de Tonde tiède et fraîche lui fut parfois réable qu'elle ne doute pas d'avoir été effleurée par le Dl : pourquoi elle adore le bain.

Le VIe chant du poème, qui a pour sujet et pour titre le Drac, est tout ruisselant de fraîcheur et de grâce. On pense à cette autre magique évocation des limpides profondeurs fluviales, dans le IVe chant dts Géorgiques, au commencement de l'épisode d'Aristée :

humida régna Speluncisque lacus clausos, lucosque soutîntes1.

En trouvant tant de charmes à un corps si frêle, le prince reconnaît dans l'Anglore l'exquise incarnation d'un pays où la nature même est beauté, où la beauté atteint en se jouant à ses réalisations les plus pures, sans avoir à se débarrasser, comme sous des cieux plus épais, d'un énorme faix de matière. Nos amoureux, lui, ardent, elle, sage et subtile en sa jeune folie, échangent leurs réciproques extases à la barbe du pauvre Jean Roche, et c'est ainsi qu'ils débarquent, enivrés l'un de l'autre, dans la ville de Beaucaire, où la foire bat son plein. A Beaucaire, errant au milieu des spectacles, des marchés étalés en plein air, ils épuisent la volupté, si chère aux amants, de se sentir seuls au milieu du tumulte humain. Leur bonheur s'empare de toute la joie qui retentit autour d'eux, et la fait sienne. Ce grand bruit de plaisir n'est pour eux que la symphonie de leur plaisir.

Mais n'allons pas si vite que nos amants et, avant d'entrer nous-mêmes à la foire de Beaucaire, attardons-nous aux jolis épisodes de la navigation. Celui

i. « .... le royaume humide, avec ses lacs entourés de grottes, ses bois pleins de résonnances. » J'insiste sur la beauté de ce chant VI. Je n'en cite rien, parce que j'aurais tout cité. Je ne me suis pas décidé à faire une coupure dans ce merveilleux tissu, fluide et rayonnant.

des « Vénitiennes » est ravissant de coloris et de gaîté.

Parmi les passagers pour la foire, il y avait un groupe plus animé et plus joyeux que les autres: des dames vénitiennes accompagnées de violonistes, guitaristes, mandolinistes et autres cavaliers. Ces dames et leurs camarades ont l'habitude de se rendre chaque année à Beaucaire pour désennuyer le public. Qui chanteuse, qui danseuse, qui tireuse de cartes, elles excellent dans tous les arts honnêtes par lesquels une personne de leur âge se rend profitables les gros marchands qui ont bien vendu leur denrée et qui, loin de Madame leur épouse, ne demandent qu'à s'ébattre. « Cela, mon Dieu, ne fait pas gourgandine ! — Mais il leur faut faire une bonne foire, — car, à trôler ainsi par monts et vaux, — pour l'entretien et pour la colophane, — ceci, cela, il y va de grands frais. » Leur babil amuse le prince. Elles racontent des histoires de Venise où les maris sont peu sourcilleux, les dames servies à merveille et les réjouissances du carnaval magnifiques. Il y en a une que les hommes de l'équipage prennent pour la duchesse de Berry voyageant incognito. C'est ton on goûte en ces scènes tout ce qu'il y a d< de naïveté dans l'art de Mistral. Combien de | (et je dis de poètes de talent), ayant à les traiter, n'eussent su mieux faire que d'apprêter ingénieusement les données d'une érudition pittoresque, OU bien de dissimuler sous un alibi de mise en scène dramatique la simple description d'un tableau de Tiepolo ! Ici nous avons le charme et la couleur d'un Tiepolo, mais, en même temps, une allure toute naturelle, parce que le poète joint à une ingéniosité

d'artiste cette bonhomie olympienne qui se fait un jeu d'entrer dans l'âme et l'humeur de toutes sortes de gens. Les Vénitiennes s'intéressent vivement au prince et, comme il fallait s'y attendre, l'Anglore et elles ne se regardent pas de très bon œil.

Parmi les tableaux qui ne cessent de se lever sous nos yeux au cours du voyage, on est un peu embarrassé de choisir. Je cite l'arrivée en Avignon — Avignon, toujours superbe et joyeuse inspiratrice du poète, — parce qu'il me semble que, même à travers les rudesses et les gaucheries de la traduction française, meurtrière de la splendeur du rythme et de la beauté des mots, ce morceau fait sentir comme un frémissement d'allégresse et de grandeur.

En l'ile d'Auselet, les oisillons — pépiaient tout le long des bords feuillus. — Le vent léger apportait des montagnes — la senteur des lavandes et des myrtes. — ... La fin du jour, à l'haleine plus tiède, — emplissait les cœurs de la nostalgie — qui gagne tout, lorsque le soleil baisse.

— A leurs regards, la Barthelasse verte — apparaissait, qui partage le fleuve, — et puis plus rien, que le tournant de l'onde. — Mais soudain, tel qu'un rideau de théâtre — qui en aval se tire à l'horizon, — les arbres du rivage, les collines, — tout va diminuant pour disparaître

— devant un colossal amas de tours — que le soleil couchant enflamme et peint — d'une splendeur empourprée et royale. — C'est Avignon et le Palais des Papes! — C'est Avignon sur sa roche géante ! — C'est Avignon, la sonneuse de joie, — qui, l'une après l'autre, élève les pointes — de ses clochers tout semés de fleurons ; — c'est Avignon, filleule de saint Pierre, — qui vit sa barque à l'ancre dans son port — et qui porta ses clefs à sa ceinture

— de créneaux; Avignon, la ville accorte — que le mistral trousse et décoiffe, — qui, pour avoir vu tant de gloire

luire, — n'a pour elle gardé qu'insouciance ! — Les bras se dressent tous ; et l'équipage, — les passagers, admirent Babylone — (ainsi la nommait l'Italien jaloux). — Puis, tout à coup, de la seconde barque — monte ce cri : « Venise ! c'est Venise ! — lorsque, entre ses dentelles, elle se couche — aux baisers du Ponant, dans sa lagune ! »

« Sonneuse de joie », pourrions-nous mieux dire decette poésie même, de la poésie de Mistral ?

Le cri de « Venise ! » excite à ce point l'enthousiasme du prince charmant, qu'il « ne fait qu'un saut » du bateau qui le porte à celui où voyagent les dames vénitiennes. Voilà qui n'enchante pas l'Anglore. Et de cette rivalité Va résulter une violente et amusante intrigue qui se déroulera la nuit dans les ruelles de Beaucaire. Le prince, qui se risque en tous lieux, est assailli par un inconnu, assez bon enfant pour l'assommer sans mettre ses jours en péril. C'est son rival malheureux auprès de l'Anglore, le bon timonier, Jean Roche, qui le ranime et le transporte au bateau.

Toute la peinture de la foire Je Beaucaire est d'un mouvement et d'une variété admirables.

La flotte de Maître Apian va maintenant remonter

le Rhône de Beaucair . Dans cette partie, Les

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