Mon 1 an peu librement avec l'ordre du
parce que, d.ms sa composition quitte et
thèmes avec la plus d'un voyage que
l'on tait pOOf le plaisir. J'ai .1 parfois grouper de qui dans le texte figur tes pa'lies différentes.
choses de la navigation, le travail et la personnalité des hommes, l'autorité toujours en éveil du patron occupent le premier plan. Pousser contre le courant un convoi de dix gros bateaux est une beaucoup plus rude affaire que de le leur faire descendre. Il y faut une armée de chevaux avec des conducteurs endiablés pour les tenir en haleine aux passages difficiles. Les mariniers, non plus, n'ont pas le temps de muser.
Une vague inquiétude les assombrit. Déjà, à la descente, nous les avons entendus s'entretenir d'une sinistre rumeur qui circule. On parle de bateaux étranges, nouvellement lancés, qui marcheraient à l'aide du feu et menaceraient de faire perdre leur pain à tous ceux qui vivent de la vieille batellerie séculaire. Maître Apian n'en veut rien croire. Mais il y pense plus qu'il ne voudrait. Le mystérieux objet de cette anxiété générale l'obsède.
Les bateliers ne riaient plus ; sur les berges, — de loin en loin il courait des rumeurs — d'assez mauvais augure. Sur la barque — les messieurs de Lyon parlaient déjà — de gros bateaux à feux qui, par machine, — sans chevaux haleurs, sans câble ni traille, — remonteraient contre eau. « Allons donc ! quelques sots — pourraient croire à ces balivernes ! » — criait Maitre Apian, lorsque l'on causait de ces inventions. « Si ça pouvait être, — que deviendraient tant d'hommes et tant d'hommes — qui vivent du travail de la rivière, — les bateliers, les charretiers, les aubergistes, — les portefaix, les cordiers, tout un monde — qui fait le tumulte, le bruit et la foule, — la vie animée, l'honneur du grand Rhône? — Mais ne croyez-vous pas que ce serait assez — pour assommer, bougre ! à grands coups de gaffe — tous ces vauriens d'exploiteurs du peuple — de perturbateurs et de philosophes
Il existe une certaine vulgarité servile qui se réjouit des inventions modernes, moins pour ce qu'elles apportent en elles-mêmes d'avantages pratiques que pour ce qu'elles détruisent, en fait de mœurs et d'autorités anciennes. Cette vulgarité peut hausser les épaules aux invectives de Maître Apian contre « le progrès ». J'y trouve pour ma part un grand sens. Je me réjouis des conquêtes de l'industrie mécanique avec la modération de sentiments qu'il est juste de garder à l'égard de biens qui ne sont que matériels et j'attends, pour en féliciter les hommes, qu'elles aient, en devenant .1 leur tour des choses un peu vieilles, produit autour d'elles cette bonne vie, ces bonnes mœurs qui se rattachaient à la pratique des industries d'autrefois.
Apian, dans la simplicité de son esprit et de son instruction, a de hautes vues sur les choses humaines. Par un effet de sa noblesse de race, et bien qu'il n'ait pas lu de livres, il a saisi la grandeur des événements historiques dont quelque phase s'est accomplie sous ses yeux. Dans ses récits au prince, il en évoque le souvenir sur un ton tout populaire et pourtant digne du sujet. « Sur la rivière, prince, tout peui c'est l'ornière du monde. » Apian a vu deux (ois le pape « tout habillé de blanc et qui de sa main droite bénissait le peuple hors de son carrosse » L'une, quand on l'avait enlevé de Rome pour remmener
• nnier à Paris; l'autre, quand Bonaparte l'en mander pour son sacre et que, de gré ou de fi il lui fallut s'y rendre. Apian a vu aussi Bonaparte emmené à l'île- d'Elbe et la foule se pressant sur son pour le maudire.
Il y avait là des femmes, des malheureuses — qui,
leurs enfants étant — du chemin lui
criaient : « Mangeur de monde ! — rends-moi mon fils! » Au milieu des villages — les paysans, tenant aux doigts, terribles, — un écu de cinq francs pour le connaître, — le poing en l'air, braillaient ainsi : « Au Rhône — le châtaigner! le tondu! » Misérables! — cela faisait frémir... Daus son malheur — frappé, muet, tel qu'un Ecce-Homo — lui regardait là-bas comme insensible — le Rhône, qui dans la mer s'allait perdre. — A un relais de poste, au changement — de l'attelage, les cheveux hérissés, — le couteau à la main, une hôtelière, — saignant une volaille sur sa porte, — profère ce cri : « Ah ! le sacré monstre ! — si je le tenais là ! En pleine gorge — puissé-je ainsi lui planter mon couteau ! » — L'empereur, d'elle inconnu, s'avançant. — « Que vous a-t-il donc fait ? » dit-il. « J'avais deux fils, — répond la mère en deuil, qui se courrouce, — deux beaux garçons taillés comme deux tours ! — Il me les fit périr dans ses batailles !» — « Leurs noms ne périront pas dans l'histoire » — lui dit Napoléon avec tristesse. — « Et que ne suis-je moi tombé comme eux ! — car ils sont morts pour la patrie, au champ de gloire ». — « Mais vous, qui êtes-vous ?» - « L'Empereur. » — Aïe ! bonne femme ! (je vous demande, prince !). — A genoux à ses pieds, elle, éperdue, — la pauvre mère lui baise les mains, — lui demandant pardon, et toute en larmes !
C'est par de telles narrations (dignes de toutes les anthologies) qu'Apian illustre les endroits des rives du Rhône où de grandes figures de l'histoire ont passé.
Et voici la catastrophe pressentie. Parvenu près du confluent de l'Ardèche, Maître Apian perçoit au loin un bruit étrange. C'est un sourd bourdonnement qui tantôt se perd, tantôt augmente. On eût dit « le clapet d'un moulin farouche qui serait descendu par la
rivière ». Puis c'était « une toux sournoise, une toux saccadée qu'on eût cru d'un taureau ou d'un dragon... » Mais le fleuve lui-même s'émeut. Des ondes d'une puissance inaccoutumée le parcourent et font sursauter la batellerie. Un horrible flot de fumée obscurcit le ciel, rendant presque invisible le monstre qui approche. Soudain une voix brutale, très peu éloignée, s'élève, voix humaine et pourtant d'une rudesse inhumaine, tout à fait nouvelle aux oreilles de Maître Apian, qui n'a jamais entendu les hommes de son temps s'apostropher sur ce ton, même pour les avertissements les plus impérieux. Cette voix crie au patron de se ranger et de faire place un peu vit « Mandrin ! que le Caburle (c'est le nom de la mai tresse barque) s'écarte devant toi ! Le Rhône est nôtre, le Rhône est libre... et fais tirer la maille, mille dieux ! » (Tirer la maille, c'est l'ordre d'activer la marche, lancé aux conducteurs des chevaux). Apian n'a pas eu le temps d'achever son cri de chef. Brusquement, un long bateau à feu se découvre. Il est déjà sur le convoi. Des craquements retentissent. Le désordre se met dans les bateaux attachés à la file. Le monstre avance, cassant, défonçant tout. Les câbles d'atu Se tendent sous la pression formidable et les chevaux, dont la furieuse résistance est vaine, sont entraînes dans la rivière. Apian et ses compagnons échap] a la mort. De la rive, ils contemplent leur atroce Infor tune, actifs pourtant, comme toujours, et ramassant paves que l'onde rejette sur la lui
Atlaissc . frappant du pied la tei
vieux patron geignait: : pas juste1 Ah!
nés beaux chevaux h.ileurs ! Voir tout cela foudroyé, en ruine! — C'est la fin du métier...
Pauvres collègues, — vous pouvez dire : Adieu, la belle vie ! — Il a crevé pour tous aujourd'hui, le grand Rhône. » — Et de l'épaule au tour de la ceinture — ayant enroulé sur leur corps les câbles — les restants d'agrès qu'ils ont recueillis, — à pied, la troupe, suivant le rivage, — marche vers Condrieu, sans autre plainte.
Moins heureux que l'équipage, le joli prince et l'Anglore, malgré les efforts du bon Jean Roche pour les arracher au gouffre, ont été noyés. Tel devait être leur sort. Apian et ses hommes survivent, parce qu'ils sont le travail humain, qui ne s'arrête jamais, qui, détruit sous une de ses formes, recommence sous une autre et mord de nouveau à la tâche. Mais le couple gracieux, qu'est-il ? La fleur de beauté produite par la civilisation d'un certain âge du monde et destinée à périr avec lui, laissant aux âges suivants un souvenir mystérieux et charmé.
J'ai présenté, au début de mon analyse, les hautes et sages idées, qui, chez un esprit comme Mistral, tempèrent la mélancolie tragique de ce dénouement et nous invitent à l'accepter, nous aussi, « sans autre plainte ».
Il faut très vivement appeler l'attention sur la facture métrique du Poème du Rhône. Elle constitue à cette composition une physionomie unique, non seulement dans l'œuvre de Mistral, mais dans l'ensemble de la poésie moderne. On ne peut en parler d'une manière plus intéressante que ne l'a fait M. José Vincent : « A ne considérer, écrit-il, que sa versification, le Rhône est une bien extraordinaire gageure. La tra-
ditionnelle technique franco-provençale n'y est, pour ainsi dire, plus respectée. La rime en est absente. Toutes les terminaisons des vers y sont féminines, et les césures non pas libres, comme l'a étourdiment prétendu l'allemand Rack,... mais mobiles : tantôt au 6e pied, tantôt au 4e. Le seul Mistral pouvait pour une fois lancer un tel défi à la tradition. Au cours d'une pareille tentative tout autre se serait infailliblement noyé, comme le Saint-Amant du Moïse sauvé. De ce mètre encore plus dégagé que celui de ses autres poésies, de ce mètre si périlleusemcnt voisin de la prose et, comme eût dit Sibilet, « autant estrange en notre poésie..., comme serait en la grecque et latine des vers sans observations de syllabes longues ou brèves », Mistral, en revanche, a su tirer les plus ingénieux ou les plus magnifiques effets1 ».
Je ne verrais qu'une précision à joindre a ces indications excellentes. Etrangère, comme le dit M. Vincent, à la tradition des troubadours et de l'époque classique française, la métrique du Rhône n'est pourtant pas sans tradition. C'est, a quelque chose près, la métrique de toutes nos chansons de geste de la langue d'oïl et, pour prendre un exemple familier à tous, c'est celle de la Chanson de Roland. Ce qui accroît la ressemblance, c'est que le Rhône, comme la Chanson, est divisé en laisses de longueurs inégales, coupées comme la matière même du récit. Un 1 loppement, une laisse. Celui qui se souvient des chansons de geste, ei qui aborde le Poème du Rhône, retrouve en ce point une impression fanni
Une différence très importante, c'est que, dans la
Chanson de Roland, les laisses se distinguent en deux genres, selon que l'assonance y est masculine ou y est féminine.
Premier cas :
Pois, sunt turnet Baivier et Aleman
E Peitevin, e Bretun e Norman
Sur tuz les altres l'unt otriet li Franc
Que Guenes moerget par merveillus ahan '.
Deuxième cas :
Quant l'Emperere ad faite sa justise E esclargiée est la sue grand ire, En Bramimunde ad chrestientet mise, Passet li jurz, la noït est aserie...2.
Chez Mistral, toutes les laisses sont en vers à terminaison féminine :
I aviè defemo, — anen, de malurouso, — Que sis enfant estent mort au service, Dou camin iè quilavon : « Manjo-mounde ! Rende-me-lou, mounfieu! » Dins livilage, Li ped-terrous, quichant i det, terrible, Un escut de cinq franc, per lou conneisse, Lou poung en l'èr, je bramavon : « A Rose...).
i. Ch. de Roland, éd. Gautier CCCXIX. « Là-dessus les Bavarois et les Allemands s'en vont, — avec les Poitevins, les Bretons, les Normands. — C'est l'avis de tous, et plus encore l'avis des Français, que Ganelon meure d'un extraordinaire supplice. »
2. Ibid., CCCXXI. « Quand l'Empereur eut fait justice; — quand sa grande colère se fut un peu éclaircie ; — quand il eut mis la foi chrétienne en Bramimunde, — le jour était passé, la nuit sombre était venue... »
3. Début du récit sur le départ de Napoléon, qui a été cité plus haut.
Il est extraordinaire d'avoir concilié, sur le long espace de quatre mille vers, ce que Mistral a su concilier ici : d'une part, cette persistance continue d'une seule sorte de rimes ; de l'autre, la variété de mouvement, de rythme, de coupe et de coloris qui répand dans toutes les parties du Poème du Rhône une animation et un éclat prodigieux. M. José Vincent a raison de saluer dans cette œuvre une « merveille de dextérité, de doigté, de science ». Mais il remarque aussi « qu'il valait mieux que Mistral ne s'y risquât pas deux fois, tant nos oreilles françaises demeurent éprises, malgré tout, des habitudes rationnelles de notre vieille métrique ».
Pour ce qui est de la césure, la place la plus normale dans le décasyllabe, c'est le 4e pied. C'est celle où le mouvement du vers semble l'amener le plus naturellement :
Par son retour — la saison la plus belle Annonce en mille endroits la guerre et ses tureu: Fais qu'en ces lieux — l'amour se renouvelle.
11 s'est perdu ! - Je me perdrai moi-même.
Si les bergères de ces rives
Ne loin régner — que de chastes désirs.
Fontaine,
C'est sans doute pour cette raison qu'on lit dans Us études consacrées a nos anciens po*. chevaleresques, au chapitre de la métrique, qui qUi y sont employés « ont une j intérieure après leur quatrième syllabe sono;
neralcment vrai, parce que les poètes du m.
. du moins en langue d'oïl) n'ont pas cette et cette virtuosité poétique propres aux m..
des bonnes époques, qui savent varier en cent façons la coupe du vers. Mais ce n'est pas toujours vrai :
Et dit à l'Cunte : — « Jo ne vus aim nient ; « Sur mei avez turnet — fais jugement.
Dans le second vers, la césure tombe après la 6e syllabe. Et l'on peut dire qu'après la césure à la 4e, c'est cette coupe qui est la plus naturelle, s'il est permis de juger du naturel d'une chose par la fréquence avec laquelle elle se répète. Ne nous étonnons donc pas que chez Mistral la césure soit au 4e ou au 6e pied et plus souvent au 4e qu'au 6e. M.Vincent l'a très justement observé. Mais ne va-t-il pas un peu loin en affirmant qu'elle n'est « jamais ailleurs » ? Dans le second de ces trois vers :
Passon lou bourg, — que sant Andiou, — lou diacre fescounjuré — lou dieu Mitra; — descuerbon Apereila — lou mount Ventour que gibo... '.
n'y a-t-il pas deux césures, l'une à la quatrième, l'autre à la huitième ? Je pense bien que, sur les quatre mille vers du Rhône, on trouverait quelques autres exceptions à la thèse un peu absolue de M. J. Vincent. Mais ce sont des vétilles et puis la manière dont il faut scander certains vers n'est pas d'une certitude mathématique2.
1. Ils dépassent le bourg où saint Andéol exorcisa le dieu Mistra; ils découvrent le mont Ventoux qui s'élève au loin.