ET VÉRITÉ. — SIMPLICITÉ ET GRANDEUR. MISTRAL
ET LA DISTINCTION DES GENRES. — LES ODES, LES CHAN- SONS, LES « ROMANCES », LES « RÊVES ». — EXTRAOR- DINAIRE PERFECTION DE LA MÉTRIQUE.
L'œuvre lyrique de Mistral n'est pas son moindre titre de gloire. Formée de pièces écrites à toutes les époques de sa vie, elle a été réunie en deux recueils : lis Isclo d'Or (les Iles d'or) parues en 1875 et qui partagent, jusqu'à un certain point, auprès du public, la popularité de Mireille ; lis Oulivade (les Olivades) publiées en 19 12. Mistral ne fût-il l'auteur que de ces deux ouvrages, ils suffiraient à lui assurer une place éclatante au rang le plus élevé de la poésie moderne.
J'ai déjà noté (et c'est là un fait qui doit implicitement ressortir de toutes les pages de ce livre) la profonde différence d'inspiration qui existe entre la poésie mistralienne et la poésie de nos grands romantiques français du xixe siècle. Ce sont deux fleuves, Lasserre. 16
issus de sources tout à fait opposées et arrosant des pays aussi divers, aussi éloignés l'un de l'autre que peuvent l'être les antipodes du monde moral. Tous deux sont puissants. Mais il en est un dont l'eau est plus limpide et le cours plus favorisé des feux du soleil. Lequel ? je n'ai pas besoin de le dire.
En dépit de l'hommage qu'il savait rendre à des pairs illustres, Mistral avait la plus claire vue de sa pleine indépendance à leur égard et se connaissait prince d'un autre royaume. M. José Vincent nous rapporte à ce sujet un propos mémorable : « Comme un jour devant Mistral quelqu'un se croyait autorisé à constater que ni dans Mireille, ni dans les Iles d'Or, ni dans Nerte, ni dans le Rhône, ni dans les OUvadts ne se manifestait à aucun degré l'influence des grands romantiques : « Vous avez raison, affirma catégoriel quement le maître. Pour moi, c'a été exactement « comme si ces poètes n'avaient jamais existé. »
Nulle part cette indépendance et cette opposition n'éclatent en traits aussi précis que dans le domaine du lyrisme.
Pour le lyrisme romantique, le foyer le plus familier et le plus fréquent de l'inspiration se trouve dans motions de l'individu humain replié sur luimême. Le poète se pose à part des hommes et des choses, faisant autour de soi une sorte de solitude morale. Il se met en face de ses désirs, d .rets,
Il médite .111 sort, le plus souvent impile, que leur ménagent l'hostilité ou l'ini rence des impersonnelles puissances qui enveloppent Hivernent notre condition mortelle: la nature, l'histoire, la fatalité, le destin. Une poésie ainsi inspirée doit avoir pour notes dominantes la trisu
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la plainte, la mélancolie, le désespoir ; les accents mêmes de l'espérance, qui, sous l'impression d'une pensée religieuse ou d'un éphémère sourire de la fortune, la traversent quelquefois, y ont quelque chose de désolé.
Cette orientation introspective n'était guère compatible avec un genre d'exaltation poétique qui passait, aux yeux des anciens, pour le principal et le plus puissant aliment du lyrisme : je veux dire l'exaltation communiquée aux sentiments du citoyen et du patriote par les grands événements publics, par la célébration des fêtes de la patrie, la commémoration de ses héros, de ses gloires, de ses origines. On sait que le plus grand lyrique de l'antiquité, Pindare, n'a guère traité que des sujets de ce genre et quelle part importante Horace leur a donnée dans ses Odes. La tradition en était d'autant plus forte chez les anciens que, pour eux, l'inspiration politique ne faisait qu'un avec l'inspiration religieuse et que la même ferveur s'adressait à la patrie et aux dieux. Cette tradition s'est affaiblie, ou du moins la place s'en est réduite dans l'époque moderne, parce que la religion et la nationalité y sont devenues des choses distinctes et que les hommes y professent des religions qui ne sont plus le propre d'une cité. Cependant tous nos lyriques classiques l'ont continuée dans cette voie plus restreinte ; quelques-uns des plus beaux chefs-d'œuvre de Malherbe (pour ne citer que lui) s'y rattachent. Pour ce qui est des romantiques, on ne peut dire, a la lettre, qu'elle leur soit devenue étrangère. Mais ils en ont profondément changé l'esprit. Victor Hugo et Lamartine ont chanté les grands événements nationaux de leur siècle. Mais ces chants ont été de leur part
de pures manifestations de poésie, et non pas ce qu'ils étaient de la part des anciens et de nos classiques : à savoir, l'accomplissement d'un office public au service de la communauté nationale. Ils y ont porté un enthousiasme exclusivement poétique et rêveur plutôt que cet enthousiasme actif et, pour ainsi dire, militant, qui était jadis inséparable du genre et qui n'offrait pas (bien s'en faut !) moins de poésie. Ces événements ont été pour eux des spectacles qui parlaient très puissamment à leur imagination (non sans émouvoir certes leur cœur de Français) plutôt que les moments d'un drame où ils avaient à intervenir personnellement. Ils ne les ont pas conçus comme autant de phases, heureuses ou malheureuses d'une action nationale toujours continuée, toujours en marche, à laquelle le poète doit s'associer de son souffle pour la soutenir et l'exalter, à la manière de Tyrtée, entraînant les guerriers au rythme de ses chansons. Ils les ont vus comme des événements reculés, lointains (proches seulement par l'intensité de la couleur) complètement achew consommés, tombés, pour ainsi dire, dans la nécropole de l'histoire.
Une telle disposition ne doit pas surprendre. grands événements du xixe siècle français y portaient d'eux-mêmes. Ils avaient ce commun caractère de se mer comme le rapide Mugissement de quelque grandeur éblouissante, bientôt frappée d'un écroulement tragique et irrémédiable : grandeur et écroulement de la Révolution, grandeur et écroulement de « l'épopée » impériale, grandeur et écroulement des utopies sociales par lesquelles on s'était imaginé un instant régénérer le monde et faire le bonheur de l'hu-
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raanité. Ce caractère des faits eux-mêmes, joint à celui de la sensibilité romantique (qu'il expliquait d'ailleurs, pour une part) était de nature à répandre jusque dans la poésie publique et civique de ces poètes la note du pessimisme et cette mélancolie qu'inspirent les grandes ruines. La Marseillaise de la Paix de Lamartine est exceptionnellement un hymme d'espérance. Mais l'idéal à la réalisation duquel elle convie les Français est un rêve faux et dangereux. Malgré la splendeur des vers et la beauté du mouvement, comment le cœur serait-il enlevé, quand la raison a tant de réserves à faire ?
Enfin il est une autre source de poésie, la plus douce au cœur des hommes qui sentent d'une manière naturelle et chez qui une imagination plus ou moins raffinée ou perverse n'est pas venue troubler, compliquer le cours normal des penchants et des affections. Je parle de cette poésie qui réside dans les sentiments et les actions d'une vie honnête et commune, d'une vie qui a connu et éprouvé, à son heure, tout ce qu'il est humain d'éprouver, depuis les émotions et les tendresses heureuses de la piété filiale jusqu'aux soucis, mêlés de consolations, de l'âge où l'on est père et grand-père à son tour ; d'une vie qui a passé des ardentes folies de l'adolescence, au calme d'une vieillesse respectée, par la route virile du travail, du devoir et des nécessaires renoncements. Le lyrisme antique et le lyrisme classique ont toujours exploité aussi cette matière dont le pathétique est en profondeur. Et les épisodes qu'elle leur fournissait, ils les ont généralement placés dans le cadre de la campagne. Là, sur le fond de permanence des choses et des mœurs, les lignes générales de l'existence lui-
24e FRÉDÉRIC MISTRAL
maine se dessinent mieux, et la noblesse des gestes du travail favorise la beauté et l'harmonie de l'expression poétique. Mais pour sentir et dégager largement cette poésie, il faut une fraîcheur, une naïveté, une sérénité, une santé de l'imagination et de l'Ame môme, qui n'étaient guère à attendre des romantiques : car le romantisme est, pour ainsi dire, la négation de ces vertus. C'est pourquoi il n'a guère exploité cette veine. Lamartine s'y est essayé et y a porté le plus beau sentiment. Mais ce n'est pas là qu'il a été le plus heureux; des épisodes comme celui des Laboureurs dans Jocelyn sont bien loin d'atteindre en suavité, en mélodie, en enchantement, ces immortelles pièces élégiaques : l'Automne, l'Isolement, le Lac.
On n'aurait, en quelque sorte, qu'à renverser l'ordre de ce tableau et l'importance relative de se raents pour avoir le tableau des inspirations lyriques de Mistral. Une très petite part y est Élite à la rêverie, .1 la nostalgie du poète s'arrètant à contempler un instant sa vie personnelle et soupirant (une telle contemplation se résout toujours en soupirs) api qu'elle aurait pu être, après ce qu'elle aurait pu lui donner. Un livre, le moins étendu, des Iles </'■ pour titre : les Plaintes. On y trouve quatre j portant ces noms: Découragement, Ennui, 1 Rancoeur. Elles sont courtes. Il y passe un souille de mélancolie romantique si léger, si adouci, qu'il eût pu
chaler de la Muse de Catulle.
Ce qui, à part ces fugitives exceptions, soulè-
met en bnml< Mistral, ce sont les
sentiments les plus propres à unir les hommes, a les
mouvoir et vibrer isemble, d'une même
;inie. je ne il' ■ hommes (eu ce qui est
moralement commun à tous les êtres à face humaine doit se réduire à quelque chose de bien pauvre et sans intérêt), mais les hommes d'un peuple, d'une cité, d'une race, d'une civilisation. Les objets dont il suffit de faire resplendir à leurs yeux les images glorieuses, de faire résonner à leurs oreilles les noms et les attributs sur la corde d'airain pour les transporter d'ardeur et de foi et remplir leur pensée d'une lumière, voilà ce qui inspire notre poète. Provence, France, race latine, civilisation méditerranéenne, c'est à ces êtres historiques que se rapportent les thèmes de son grand lyrisme. Il dit à ses compatriotes ce qu'ils doivent à ces mères illustres et ce qu'elles attendent d'eux pour assurer leur avenir et continuer leur œuvre humaine sous le ciel. Le verbe dont il les célèbre est d'une superbe éloquence ; il a de merveilleuses progressions de mouvement et de rythme. Mais il importe beaucoup de dire qu'on n'y sent (au mauvais sens moderne du mot) rien d'oratoire ; il est sobre dans sa splendeur et ciselé dans sa fougue. C'est que ce verbe admirable est tout plein des choses elles-mêmes. Il les représente fidèlement ; il en rend l'essence et la forme; il en suit les contours; jamais il ne les dépasse ; jamais il ne s'enfle et n'écume au-dessus d'elles, comme il arrive si souvent chez les maîtres romantiques. C'est un des plus frappants caractères du génie de Mistral que cette alliance d'un enthousiasme exubérant avec une forme d'esprit tout à fait concrète. Jusque dans les plus hauts emportements de la verve poétique, ce qu'il énonce est toujours pris de l'objet ; on dirait qu'il n'y ajoute absolument rien. Nous montrions dans son Poème du Rhône un excellent guide du voyageur sur les rives du fleuve. Mireille et Cakndal
sont aussi des guides en Provence. De même les poèmes patriotiques de Mistral sont des cours d'histoire. Et ces cours d'histoire sont en même temps des monuments de beauté, la beauté y naissant de la pureté et de la majesté du trait exact sous lequel les réalités historiques y sont produites et de l'ordre dans lequel elles se disposent.
Cette faculté d'abandon à l'objet explique la variété singulière de la Muse lyrique de Mistral ; variété qui est celle des émotions, des affections et des impressions de l'homme dans une race particulièrement fine et civilisée et d'une vivacité de sens supérieure. Mistral a toutes les notes, parce qu'il a toutes les humeurs, celles du moins qui correspondent à un mode épanoui de l'âme, comme la foi, l'héroïsme, l'amour, la gaîté débordante ou malicieuse, la jovialité généreuse el cordiale. Il est vrai qu'il n'a pas écrit de poèmes philosophiques proprement dits, bien que la philosophie ne soit pas ce qui lui manque. Il est vrai que quelques poèmes religieux ne font qu'exprimer en vers admirables la prière et la confession de croyance d'une humble femme qui ne sait que son catéchisme, ce qui est d'ailleurs plus profondément poétique, plus touchant et a même plus d'esprit que les plus belles paraphrases. Mais il est chez lui dans tout ce qui tient à la nature et la manifeste naïvement. Il y .1 comme un fond universel de simplicité, commun à ses grandes odes pins légères, ode
lcttes, élégies, romances ou chansons. Quelque émotion qu'il chante, il la chante comme feraient les plus simples entre les êtres qui en sont touchés personnellement, s'ils savaient chanter. Sa poésie ne gOUtte à gOUtte dans la solitude; elle
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vit et circule au milieu des hommes. Les Allemands nous ont mis dans la tête l'idée d'une prétendue poésie populaire qui serait l'œuvre anonyme de la foule. Cela n'existe pas : la plus fruste production de l'art a nécessairement un auteur volontaire et déterminé. Mais si cela existait, s'il y avait une poésie qui jaillit spontanément et toute faite de l'âme des hommes assemblés sur la place publique par les victoires ou les malheurs de la patrie, s'il y avait une poésie qui se^ forme spontanément sur les lèvres des amoureux échangeant dans le crépuscule l'aveu mutuel de leur passion et de leur bonheur, s'il y avait une poésie qui naît spontanément des rires et de la joie des buveurs choquant le verre sous la treille en un jour de fête, ou qui s'échappe du souffle des travailleurs besognant en cadence au rythme de quelque refrain, cette poésie serait celle de Mistral. La vraie poésie populaire, c'est lui qui l'a réalisée. La vraie poésie populaire je la trouve dans cette poésie d'un grand poète, si élaborée, si cadencée, si savante !
Savante ! Il faut y insister. J'ai déjà dit l'extraordinaire maîtrise de Mistral dans l'art des vers. Ce don (qui fait de lui le digne continuateur des vieux troubadours, grands virtuoses de la métrique) rayonne à toutes les pages de son œuvre, mais nulle part sous des aspects aussi riches et incessamment renouvelés que dans son œuvre lyrique. Elle est, à ce point de vue, une vraie fête de l'esprit et un sujet d'étude ou, pour mieux dire, un objet de délectation inépuisable. A peu d'exceptions près, les mètres dont se sert Mistral sont, ici comme ailleurs, les mètres français classiques et traditionnels. Mais il les rajeunit, soit du seul fait de leur communiquer, tout en en respectant les lois, la
cadence, neuve pour eux, de sa langue provençale et de son rythme personnel, soit par sa manière hardie et réussie à miracle de les grouper dans des formes strophiques sans précédents. C'est surtout dans les poèmes légers, les mètres courts, les mouvements rapides et allègres, les refrains vivement frappés, qu'il est inimitable. Pour cette diversité vraiment éblouissante de la versification, les Iles d'Or ne se laissent comparer qu'aux Odes d'Horace.
Je voudrais donner un lointain avant-goût de toutes ces beautés par quelques exemples, en m'aidant d'une division par genres.
Voici d'abord les odes, que le maître a groupées sous le nom de surventes emprunté à la classification des genres chez les troubadours. La définition historique de ce terme, dont le sens avait d'ailleurs évolué et s'était appliqué successivement ou simultanément à des sortes assez diverses de poésie, serait un peu longue et sans intérêt pour nous1. Le nom classique d'odes me paraît convenir à l'ensemble de poèmes que j'ai en vue.
C'est là qu'on trouve ces pièces, célèbres dans l'histoire du Félibrige et du mouvement provençal, dont j'ai tiré des éclaircissements nombreux sur la doctrine historique et nationale du poète : Aux V -hms,
la Comtesse, le Psaume de la Pt'niteiur, Afltadam meure Isaure. Il en est une autre, non moins impor-
i. On In trouvera dans le livre de M. Anglade sur les Troubadours (pp. 58-61).
tante dont je n'ai point parlé. Elle est consacrée à ce qu'on pourrait appeler la plus générale entre les idées communautaires de Mistral, l'idée de la race latine qui, par l'Empire romain, puis par l'Église catholique, a exercé une influence prépondérante sur la civilisation universelle :
Aubouro-te, raço latitto, Souto la capo dou soulèu !
Lou rasin brun boui dins la tino, Lou vin de Dieu gisclara lèu
Reléve-toi, race latine, — sous la coupole du soleil ! — Le raisin brun bout dans la cuve — et le vin de Dieu va jaillir.
Sous ta chevelure dénouée, — aux souffles sacrés du Thabor, — tu es la race lumineuse — qui vit de joie et d'enthousiasme ; — tu es la race apostolique — qui lance le branle des cloches; — tu es la trompe qui publie — et la main qui jette le grain.
Réveille-toi... etc.
Ta langue mère, ce grand fleuve — qui par sept branches se répand, — versant l'amour et la lumière — comme un écho de Paradis, — ta langue d'or, fille romane — du Peuple-Roi, est la chanson — que rediront lèvres humaines, — tant que le Verbe aura raison.
Relève-toi... etc.
De toutes parts ton sang illustre — pour la justice a ruisselé ; — au lointain tes navigateurs — sont allés découvrir un monde; — au battement de ta pensée — tu as brisé cent fois tes rois... — Ah! si tu n'étais divisée — qui pourrait te dicter des lois?
Relève -toi... etc.
A l'étincelle des étoiles, — tu vas allumer ton flambeau, — tu as dans le marbre et la toile — incarné la beauté suprême. — De l'art divin tu es la terre — et toute
grâce vient de toi : — tu es la source d'allégresse, — tu es l'éternelle jeunesse.
Relève-toi... etc.
Des formes pures de tes femmes — les panthéons se sont peuplés; — à tes triomphes, à tes larmes — tous cœurs humains ont palpité ; — tu fleuris ? la terre est en fleur; — de tes folies chacun s'affole; — et dans l'éclipsé de ta gloire — toujours le monde a pris le deuil.
Reléve-toi... etc.
Ta claire mer, la mer sereine — où blanchissent tant devoilures, — baigne à tes pieds sa molle arène — en reflétant l'azur du ciel. — Cette mer toujours souriante, — Dieu l'épancha de sa splendeur — comme la ceinture éclatante — qui doit lier tes peuples bruns.
Relève-toi... etc.
Sur tes côtes ensoleillées — croît l'olivier, arbre de paix, — et de la vigne plantureuse — s'enorgueillissent tes campagnes : — race latine, en souvenir — de ton destin toujours brillant, — élève-toi vers l'espérance — et fraternise sous la croix!
Reléve-toi... etc.
Des vers comme ceux-ci :
A la belugo dis estello Abrant lou mou de touti flambeù, Dititre lou timbre e sus la telo As etiùirna lou subre-beù...
ou ceux-ci :
l'a Uudo ithu . M iiun -,
Ounie bltutquejon i
> a ti ped ta tnolo <r l'n mit niant l'a\ui doit céu...
ne donnent-ils pas .1 un lecteui encore à '.'ini-
l'œuvre lyrique 253
tier (c'est facile) au provençal, une sensation de la musicale magie du verbe ?
Cette pièce, dis-je, est importante comme signal de réveil pour les peuples latins. On ne peut pas dire que la race latine (creuset merveilleusement assimilateur de tant de races diverses) ait été la grande victime du xixe siècle, car il s'en faut qu'elle n'y ait •prouvé que des reculs et des revers. Mais elle en a bté la grande calomniée. L'Allemagne a profité de ses >uccès et de son ascendant éphémères (nécessairement bphémères, car la prétendue « culture » germanique l'a pas de quoi suffire aux obligations intellectuelles 2t humaines dont une hégémonie obtenue sur des peuples civilisés finit toujours par imposer la charge) pour répandre dans le monde et y mettre en crédit ies doctrines historico-politiques conçues dans un sur dessein de conquête et d'orgueil, et tendant :out entières à cette conclusion intéressée que les jeuples latins sont entrés dans l'ère de la décadence léfinitive. Ces idées ont fait fortune. Et, pour l'accueil ju'elles ont reçu chez nous, on en peut juger par 'exemple de Renan, qui a magnifiquement parlé de a Rome antique, mais, qui, comme homme moderne ;t sur la foi de l'Allemagne, a réellement cru que le •Ole de la latinité était fini. Faut-il dire qu'un tel >essimisme fût absolument dénué de base ? Non; car 1 reposait sur l'interprétation fausse d'une situation îistorique réelle. La vieille civilisation européenne, i laquelle présidait le génie latin, a subi dans l'ordre )hilosophique et religieux, dans l'ordre économique, lans l'ordre des mœurs, de profondes perturbations jui ont eu pour causes la masse de notions nouvelles apportées aux esprits par les découvertes mo-
dernes de la science expérimentale et les besoins nouveaux engendrés par leurs applications. Il s'agissait de faire rentrer ces nouveautés dans un ordre, renouvelé lui-même, conformément aux principes permanents de l'ordre moral, intellectuel et politique, qui ne se prescrivent pas. Cette œuvre ne pouvait être l'affaire d'un jour. Il y a eu crise générale, défaillance, perte d'équilibre. L'Allemagne, précisément parce qu'elle vivait en marge delà civilisation traditionnelle de l'Europe, parce qu'elle n'avait eu à cette civilisation aucune part directrice, a pu voir plus vite et plus fortement que les vieux peuples ces difficultés. C'est sur l'existence de ces difficultés dont nous risquions de mourir, qu'elle a édifié sa fortune depuis un siècle. Mais les a-t-elle résolues? A aucun degré. Ce qu'elle a proposé à cet égard est inacceptable pour le genre humain, amorphe, sans lumière, sans universalité et il faut être au moins Allemand pour y prendre goût. Très forte dans la critique, l'Allemagne a été nulle dans la construction et elle le demeurera, à moins queson cœur ne soit changé et ennobli. Les créations de l'avenir naîtront dans les centres où fleurit toujours l'héritage gréco-romain. U nllamniés de Mis-
tral nous rendent l'ardeur de cette mission.
lyriques sont divisées pai On
pourrait, comme je l'ai l'ait poi mpla-
cer par lies dénominations J usage classique celles que
rai emprunte à 1*11 inciens poètes proven-
çaux. Ce qu'il importe de remarqua que,
comme tous les grand , il affirme l'existence
et la distinction des genres. Evidente vérité ! Un genre est un type et ce qui n'a pas de type défini est informe et ne jouit que d'un degré fort imparfait d'existence. Il serait particulièrement étrange que l'indécis et l'amorphe eussent droit de cité dans l'art, quand celui-ci n'a de raison d'être que la recherche du parfait. Ce qui est, à cet égard, fort curieux, c'est l'hommage souvent rendu à la réalité des genres par des artistes qui rapportent expressément à l'un d'eux telles productions qui ne sont, à vrai dire, qu'un vague et impuissant mélange de tous les genres. Ne voyons-nous pas des poètes contemporains faire honneur d'un nom comme celui de la Chanson aux molles effusions d'une poésie qui cherche son rythme sans le trouver? Rien de pareil chez Mistral. Ses chansons sont de vraies chansons. Et de quelle allure! En voici une du tour héroïque : les Enfants d'Orphée.
Sian li félen de la Gréço immourtalo, Sian tis enfant. Ourfiéu, orne divin!
Car sian ti fiéu, o Prouvénço coumtalo !
E nosto capitalo Es Marsiho, qui en mar véi jouga li dôufin.