‹ Frédéric Mistral, poete, moraliste, citoyenChapitre 25 sur 37 · REFRAIN · texte numérisé non relu

REFRAIN

De nosti paire canten laglôri

Que dins l'istori

An fa soun trau E que de longo, nous dien di libre

Soun resta libre Coume la mar e lou mistrau.

Nous sommes les neveux de la Grèce immortelle — nous sommes tes enfants, Orphée, homme divin! — Car nous sommes tes fils, 6 Provence comtale ! — Et notre

capitale — est Marseille, qui voit jouer en mer les dauphins.

De nos aïeux chantons la gloire, — qui dans l'histoire

— ont fait leur trou — et qui toujours, disent les livres,

— sont restés libres, — comme la mer et le mistral.

Vous avez là le sens en français. Relisez le provençal. Si l'ivresse ne vous monte pas à la tête, vous n'êtes pas digne de lire un vers. Ce petit vers énergique de six syllabes, E nosio capitalo, qui appuie et prépare le grand alexandrin final, quel élan, quelle ampleur il communique à celui-ci !

Voici une chanson nuptiale: les Noces de Paul Gic'ra. Il s'y trouve un délicieux effet, naissant de l'opposition (d'ailleurs nécessaire) entre le tour de la strophe et celui du refrain :

La strophe est élancée et gracieuse; on dirait un mouvement de barcarolle :

Eiço's un jour de marco Sus nàsti plus béu jour :

Leissen courre la /> Sur loti rieude l'Amour!

Ce jour est jour de marque — sur nos jours les plus beaux : — laissons voguer la barque — sur le fleuve d'Amour.

Le refrain est d'un rythme jusant et fort, comme la cadence des pieds qui frappent le sol, des \ qui choquent la table, en signe Je liesse.

D'aboi d qui vuti mariâan Pauîoun

Embriagutn nous louti !

La faraitdouio etn "«

Pin toumbara d'aploumb

Puisque notre Paul épouse aujourd'hui — enivronsnous ensemble ! — La farandole et les violons — vont tomber en cadence.

Je donne simplement les débuts, pour amorcer l'impression.

Sous le titre commun de Romances, Mistral a réuni des pièces qui enchantent par l'alliance d'un récit dont la donnée plaisante ou touchante, ou l'un et l'autre à la fois, est toujours d'une fantaisie exquise, avec une mise en œuvre qui est un miracle de convenance spirituelle et d'harmonieuse finesse rythmique.

C'est l'Aqueduc, l'histoire de Ponsirade, la jolie reine d'Arles, dont l'empereur de Rome vient demander la main .

En Arle, au téms di Fado,

Flourissié La reino Pounsirado

Un rousié I L'emperaire rouman lé vén demanda sa man; Mai la béllo en s'estremant

Je respond : Detnan

O blanco estello à! Arle Un moumen!

Escoutas que vous parle

Uni b la m en !

Pèr un de vôsti rai Vous proumete bén ver ai Que ço que voudres farai O que mourirai.

Lasserre. 17

En Arles, au temps des Fées - florissait — la reine Ponsirade — un rosier ! — Or l'empereur romain — vient lui demander sa main ; — mais la belle en s'enfermant — lui répond: « Demain ».

O blanche étoile d'Arles, — un moment ! — écoutez, je vous parle — humblement ! — Pour un de vos rayons, — je vous promets sûrement — de faire votre vouloir — ou bien de mourir.

Connaissez-vous, dans toute la littérature poétique, un joyau plus fin, plus merveilleusement ouvragé que cette strophe ? Dans son ingénieuse complication métrique, elle donne la même impression d'aisance qu'une création de la nature, parce que c'est sur les pulsations du sentiment que la variété du métré (cette variété qui est par elle-même un chef-d'œuvre de malice et d'esprit) s'est modelée et réglée.

Il faudra que l'Empereur, pour être agr< construire un aqueduc qui amène l'eau de la fontaine de Vaucluse jusqu'au palais d'Arles. On se mei à l'ouvrage. Des légions de terrassiers comblent les vallées, éventrent les collines, percent des passa bouleversent les Alpilles. Le travail dure sept ans. Et quand l'empereur, lier de son exploit, se présente pour recevoir l'amoureux salaire :

Merci, grand emperaire

trop bon !

Mai au toù pondes traire

U pont :

l'a '11 piihol barralU Que icu ame à la I I: que m'odus Taigo an lie...

Ad

Merci, grand empereur; bi on! — \

vous pouvez détruire — votre pont : — un petit porteur d'eau — que j'aime à la folie — me porte l'eau au lit... — Adieu cavalier !

Je citerai dans ce genre encore h Rmégat, l'aventure de Jean de Gonfaron, marin provençal, capturé par les Barbaresques qui, après avoir durement servi pendant sept années chez les janissaires, s'avise un beau jour d'être pratique et se convertit à la religion de Mahomet. A partir de là, tout lui réussit si bien qu'il se fait aimer de la fille du sultan. Il est à la veille de l'épouser, quand, en flânant sur le rivage, il entend au large une chanson de matelots de Marseille. Son cœur de renégat, endurci par le diable, n'y résiste pas et fond d'émotion. Adieu les oripeaux royaux, la bonne table, les longs jours à ne rien faire, les rendez-vous nocturnes d'une belle princesse dans les jardins parfumés et le plaisir de faire couper des têtes de Turcs ! Il se jette à la mer et rejoint ses compatriotes. Voici la première strophe :

Jan de Gounfaroun, près pèr dé coursari,

Dins H janissarï

Set an a servi :

Fau enço di Turc avé la coudeno

Facho à la cadéno

Entai au rouvi.

Jean de Gonfaron, pris par des corsaires — dans les Janissaires — sept ans a servi : — il faut, chez les Turcs, avoir une peau — rompue à la chaîne — ainsi qu'à la rouille.

Et voici le refrain, dont les trois premiers vers sonnent comme un écho très légèrement ironique

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des Orientales et qui est une des plus heureuses expressions de la libre et saine humeur mistralienne.

Beûre Vahgresso

Em uno mestresso Es de Maboumet la felecita ,

Mai sus la mountagno

Manja de castagno Vau mai que l'amour sénso liberta !

Boire l'allégresse — avec sa maîtresse, — c'est de Mahomet la félicité; — mais sur la montagne — manger des châtaignes — vaut mieux que l'amour sans la liberté.

Les Rêves pourraient, pour la plupart, être nommés des élégies. Ils nous donnent une note plus suave et plus tendre. C'est dans ce genre que le lyrisme de Mistral atteint au sommet de sa délicatesse musicale. J'en extrais en entier ce chef-d'œuvre, célèbre parmi les amis de la littérature provençale : la Communion des saints, dont je donnerai seulement la première strophe en provençal.

Davalavo, en beissant Us lue DU tscaliè de Sont- Trefunie;

Ero à Vinirado de la mue, Di Vesttro amoussavon H lumr.

l.i Sont de priro doit pour tau,

•ne passavo, la signéren, I: dé la gleiso à toun oustau lit tue Tacoumpagniron.

EU( viux baissés — les escaliei

Saint-Trophimc. I l'entré* de la nuit. des

l'œuvre lyrique 261

Vêpres on éteignait les cierges. — Les saints de pierre du portail, — comme elle passait, la bénirent, — et de l'église à sa maison, de leurs regards l'accompagnèrent.

Car elle était sage à ravir, — et jeune et belle, on peut le dire; — et dans l'église nul peut-être — ne l'avait vue parler ou rire. — Mais, quand l'orgue retentissait, — pendant que l'on chantait les psaumes, - elle se croyait dans le ciel — et que les anges la portaient.

Les saints de pierre, la voyant — sortir tous les jours la dernière, — sous le porche resplendissant — et s'acheminer dans la rue, — les saints de pierre bienveillants — avaient pris la fillette en grâce ; — et quand, la nuit, le temps est doux, — ils parlaient d'elle dans l'espace.

« Je voudrais la voir devenir, — disait saint Jean, nonnette blanche, — le monde est en proie aux orages — et les couvents sont des asiles. » — Saint Trophime dit : « OuL sans doute! — mais j'en ai besoin dans mon temple, — dans l'obscur, il faut la lumière — et dans le monde, des exemples. »

. « O frères, dit saint Honorât, — cette nuit, quand luira la lune — sur les lagunes, dans les prés, — nous descendrons de nos colonnes ; — c'est la Toussaint, en notre honneur, — la sainte table sera mise... — Et à minuit, Notre Seigneur — aux Aliscamps dira la messe. »

« Si vous me croyez, dit saint Luc, — nous conduirons là cette vierge, — lui donnerons un manteau bleu

— et une robe virginale. » — Et cela dit, les quatre saints,

— tels que la brise, s'en allèrent; — et de la fillette en passant, — ils prirent l'âme et l'emmenèrent.

Le lendemain, de bon matin, — la belle fille s'est levée. ..

— Elle parle à tous d'un festin — où, en songe, elle s'est trouvée, — dit que les anges étaient dans l'air — qu'aux Aliscamps table était mise — que saint Trophime était le clerc — et que le Christ disait la messe.

Le joli récit légendaire n'est rien. Ce qui est tout,

c'est cette âme de poésie, cette harmonie douce et égale, fluide, et cependant si fixée, qui semble donner un corps à l'impalpable.

Volontiers rapprocherais-je de cette fleur, à la tige si pure, ces autres fleurs : loti Tremount de luno (le Coucher de luné) variation sur le thème éternel de la Ballade de Villon aux dames du temps passé :

Quand icn m ensouvène De Madame Lauro, Me sembla quevcitc Amourous de l'aura...

Quand je me souviens — de madame I.aure, — je croit devenir — amoureux du vent...

ou bien l'image, épanouie et subtile a la fois, de la Risouleto (la Rieuse).

Je disien MargariéL

E, per coupa court, Ridclo, Estent que l ou jour ri sic,

Aquéu tioum de fan

A souii rire •'

Coum au rousié.

On l'appelait Margaridctte — et, pour faire court, Ridette. — Comme elle riait toujours, — ce surnom de fantaisie - l'accommodai! à son rire comme la rose au rosier.

Quel joli jeu de rin deux premiers vers,

rendus plus lents, par la rime féminine, c'est l'aimable irde, dont on va s- délecter à loisir. Mais voici la rime masculine rapi le qui, en si quatre fois, (ait courir la suite de la strophe. C'est le rire de Marguerite qui

c ce* fol pides et légères, il ar-

l'œuvre lyrique 263

rive à Mistral d'atteindre a une ampleur d'effet qu'on trouverait admirable, si elle était obtenue par l'alexandrin. Ainsi dans l'aubade de Magali de Mireille

0 Magali, ma tant amado, Mete la teste aue fenestroun !

Escouto un pan aquesto aubado De tambourin et de viouloun

Es plen d'estello aperamount !

L'auro es toumbado.

Mai lis estello pâlir an,

Quand te veiran!

O Magali, ma bien-aimée, — à la fenêtre mets la tête, — écoute un peu ma sérénade — de tambourin et de violon.

Là-haut, le ciel est plein d'étoiles ! — dans l'air, nul souffle ; — mais les étoiles pâliront — en te voyant.

Ces octosyllabes font l'impression d'un mètre plus long. Pourquoi ? Parce que le sentiment du mètre lui-même disparaît dans celui des sonorités merveilleusement choisies (amado, aubado, viouloun, fenestroun) qui terminent les vers et dont l'harmonie s'épand dans l'espace nocturne qu'elle semble remplir.

Je m'arrête. Que j'aie réussi ou non à inspirer a mes lecteurs le désir de se reporter à cette source délectable (au texte), dans les deux cas, il est inutile de prodiguer les exemples. N'y a-t-il pas quelque chose de désespérant a les commenter ? Comment expliquer un sourire d'amour, un battement d'aile, l'inclinaison d'une fleur, un rayon de lune, quelque adorable pas de danse à qui n'en a pas de lui-même perçu et senti le charme ?

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