‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 107 sur 235 · CERCLE CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

CERCLE CATHOLIQUE

plus élevé, de plus solide que ces discours; surtout on ne pouvait rien voir de plus beau que rassemblée... Aujourd'liui une communion générale des hommes vient de couronner ces pieux exercices : nos rangs serrés remplissaient la nef du milieu, deux lois longue comme celle de Saint-Jean de Lyon. Il y avait de nobles et riches personnages, couverts de décorations ; et, à coté d'eux, des pauvres en veste d'ouvriers, des militaires, des élèves de l'École normale et de l'École polytechnique, des enfants; mais surtout des étudiants en grand nombre. Après la communion qui, donnée par deux prêtres, a duré une heure, un magnifique Te Deum a rempli les voûtes, et nous nous sommes séparés profondément émus. »

Cependant d'ordinaire, même après le saint cantique, tout n'était pas encore fini pour Ozanam. Ce que sa lettre ne nous dit pas, ce que son frère nous apprend, c'est qu'au sortir de Notre-Dame, et tout rempli encore de la présence de Jésus-Christ, le pieux communiaut ne manquait pas, avant de rentrer chez lui, de passer par la maison de ses pauvres de la conférence, pour ainsi rendre à Notre-Seigneur, dans ses membres souffrants, la visite qu'il venait de recevoir de lui dans l'Eucharistie. Ainsi se plut-il toute sa vie, à couronner cette matinée solennelle. C'était l'achèvement de son action de grâces.

Les pauvres, la charité, la Conférence de Saint- Vincent de Paul, étaient un autre rendez-vous du maître et des disciples. De cela aussi il faisait fête à son jeune frère Charles, déjà entré dans la Conférence de Lyon, et qu'il faisait aspirer vers celle de Paris : « La Société de Saint-Vincent de Paul te prépare, mon bon frère, ces jouissances de pieuse fra-

FRÉDÉRIC OZVNAM. 20

ternité que j'y ai trouvées si nombreuses et si douces. Je ne sais pourquoi je me sens tant heureux et si fier de t'y voir entré. C'est un lien de plus entre nous. Remercions donc la divine Providence, mon ami, de nous avoir fait entrer tous deux dans cette jeune et croissante famille, qui est peut-être destinée à régénérer la France, en préparant à toutes les professions libérales, aux sciences, aux arts, à l'État, une recrue de chrétiens. C'est un joyeux dévouement que tu dois porter à des œuvres placées sous le patronage d'un si bon saint, et qui ont reçu de la Providence de si incroyables bénédictions ! »

Dès le 28 février 18i2, Ozanam, rentré depuis trois mois à Paris, eut la joie d'assister à une des quatre assemblées plénières annuelles de la société.

C'étaient, ce jour-là, 000 jeunes gens, autant qu'en pouvait contenir le vaste amphithéâtre, « réunis, comme il s'exprime, pour s'entretenir ensemble d'un peu de bien déjà accompli et de beaucoup de bien qui restait à faire ». Le rapporteur de la séance présenta l'état général de l'œuvre : 2.000 confrères de Paris et de la province; 1.500 familles secourues à Paris; une maison paternelle, un [jatronarjc d'apprentis... Et les bienfaits sans nombre d'une miséricorde spirituelle moins apparente, mais encore plus efficace que l'autre.

« Mais, ajoute Ozanam, le rapporteur n'a pas dit assez la merveille de cette communauté de croyances et d'œuvres, préparant pour un prochain avenir une génération nouvelle qui, dans la science, les arts et l'industrie, dans l'administration, l'université, la magistrature, le barreau, portera la détermination unanime de moraliser le pays, et de devenir elle-même meilleure pour rendre les autres plus heureux..»

RÉfNlO-XS DE CHARITÉ. 307

Trois mois après, premier dimanche de mai, c'était dansTégiise de Saint-Vincent de Paul, rue de Sèvres, autour de l'autel et devant la châsse du glorieux apôtre de la charité, qu'Ozanam venait recevoir la sainte communion, accompagné des députations des 25 conférences de Paris. Puis, dans le chœur, d'anciens missionnaires lointains, confesseurs de la foi ; et aux tribunes la double et triple rangée des cornettes blanches des Filles de la Charité.

Le soir, dans l'amphithéâtre ordinaire des réunions. Ozanam parla des inondations du Rhône. Le Préfet s'était entendu avec l'Archevêque pour charger la Société de répartir les secours dans le faubourg de Vaise, le plus ravagé par les eaux. C'étaient six cent mille francs que les conférences de Lyon avaient distribués en sept mois ayx familles sinistrées.

Le patriarche d'Antioche, président de l'assemblée, vieillard à barbe blanche, levait les bras au ciel : « La voilà donc celte France si calomniée, cette jeunesse si méconnue ! » Quand il eut béni cette foule, à l'issue de la séance, longtemps encore la place resta couverte de groupes amis entre lesquels s'échangeaient d'encourageantes paroles ^

Les paroles d'Ozanam l'avaient été beaucoup; mais il y avait joint de graves recommandations.

1 . Les conférences nouvelles, depuis 1835, dans l'ordre chronologique de leur fondation, étaient à Paris : Saint-Meiry. Saint-Iioch, Saint- Nicolas-des-Champs, Saint-Germain-des-Prés, Saint-Fiançois-Xavier des Missions, Saint-Séverin, Saint-Louis d'Anlin, Saint-Medaid, Saint- Nicolas du Chardonnet, Notre-Dame des Victoires, Sainte-Marguerite. Notre-Dame de l'Abbaye aux Bois, Saint-Jacques du Haut-Pas. Saint- Germain-l'.Auxerrois, Sainte-Valérie, Saint-Gervais, Saint-Vincenl de Paul, Saint-Thomas d'Aquin. Saint-Pierre de Chaillot, Sainte-Marie des BatignoUes, Saint-Denis du Saint-Sacrement, .^aint-Euslache, les Quinze-Vingts, Saint-Lambert de Vaugirard, Saint-Jean du Collège de Stanislas, 4 octobre 1841. V. Origines de la société, p. 14, en 1841.

Après le rapport sur la marche progressive de l'œuvre, il avait signalé robstacle; il avait dit : « Une seule chose, messieurs, pourrait nous arrêter et nous perdre : ce serait l'altération de notre premier esprit ; ce serait le pharisaïsme qui fait sonner de la trompette devant lui ; ce serait l'estime exclusive de soi, qui méconnaît la vertu et le mérite en dehors du tout petit cercle que nous sommes ; ce serait une surcharge d'exigences et de pratiques d'où résulterait la fatigue et le relâchement des confrères; ce serait une philanthropie verbeuse, plus pressée de parler que d'agir ; ou encore une bureaucratie qui entraverait notre marche, en multipliant et enchevêtrant les rouages. Mais ce serait surtout l'oubli de l'humble simplicité qui présida d'abord à nos rendez-vous, nous fit aimer l'obscurité sans chercher le secret, et nous valut peut-être la grâce de nos accroissements. Car Dieu se plaît à bénir ce qui est petit et imperceptible : l'arbre dans sa semence, l'homme dans son berceau et les bonnes œuvres dans la timidité de leurs débuts. «

L'année suivante, 8 décembre 1843, dans un rapport présenté à l'Assemblée générale de l'Immaculée Conception, Ozanam relèvera la jeune société de son humilité, en la montrant pour ainsi dire portée entre les bras de l'Église, et bercée sur ses genoux depuis ses premiers ans. Ainsi parle-t-il de la protection de l'épiscopat. « Nous l'appelions sur nous comme un signe de la faveur du ciel, comme une précieuse incorporation dans l'Église, surtout comme une sauvegarde contre nous-mêmes. Dieu, qui ne dédaigne rien de ce qui est faible, a daigné nous prévenir de cette faveur dans une mesure qui a déjà dépassé nos espérances, plus timides que nos vœujc. »

Page 1