L'HOSTILITÉ
prit ce sage et écouta cet ami; il lui lit cette réponse, 18 novembre : « Vous recevrez mon dernier article sur l'Ere nouvelle. J'espère qu'il ne vous (léplaii'a pas trop. Si j'y ai laissé quelques-uns de ces mots qui mettent un nuage sur le front des bons anges de la paix, c'est contre mon intention ou par nécessité. Si je n'avais craint quelques papas comme vous, qui m'êtes toujours présent quoique invisible, j'aurais sabré comme sur le Journal des Débats. » Et le sabreur rengaina. C'était du moins un armistice.
On n'avait pas si facilement raison de Montalenibert, « lequel, rapporte le biographe de Foisset, sentait grandir de jour en jour son mépris pour cette poignée de journalistes qui s'acharnent au maintien d'un gouvernement de hasard, répudié parle pays ». Le Père Lacordaire s'en montra douloureusement affecté. Sa douleur fut plus vive encore lorsque F Ami de la Religion, récemment ressuscité par l'abbé Dupanloup, lui apporta une première, puis une seconde lettre de Montalembert contre VÈre Nouvelle : « Je ne comprends pas, écrit-il à M'"^ Swëtchine, 7 novembre, cette levée de boucliers. L'Ère nouvelle a pu mériter des critiques, mais non qu'on tirât une sorte de canon d'alarme à ébranler la chrétienté. Il m'est douloureux de voir des amis entrer dans cette voie d'accusation où je n'avais rencontré jusqu'ici que des esprits médiocres et jaloux, prêts à voir des hérésies dans toute opinion qui n'est pas la leur, et un ennemi dans tout homme qui les gêne etquileur déplaît. C'est un procédé qui n'aboutit qu'à la discorde. »
Enfin d'Ozanam et de ses collaborateurs il écrit, même jour : « Est-ce à nous à commencer une guerre contre des catholiques honorables qui nous rendent le service d'être plus démocrates que nous ne le
sommes, et de prouver au monde que l'Eglise peut accepter avec sincérité toutes les formes de gouvernements? »
De tout cela, Lacordaire recevait dans son amitié une blessure si vive que M. Foisset put redouter un instant une rupture entre ses deux amis, rapporte son biographe.
Ozanam se tut. Crut-il devoir baisser la lance devant le cher grand homme qu'il ne pouvait cesser d'honorer et d'aimer. Sa souffrance était g-rande. A cette même époque, son àme était en deuil de tous ses espoirs politiques; et il en épanchait sa tristes'se tantôt dans sa chaire de Sorbonne, tantôt dans son journal. Lorsque, au retour de ses vacances de 1848, il se retrouva dans cette chaire, « entouré du nombreux et fraternel concours de jeunesse » qui ne lui faisait jamais défaut, il leur parla en ces termes :
« L'année dernière, Messieurs, j'ouvrais ce cours de littératui'c italienne sous de meilleurs auspices. Je revenais d'Italie. J'avais vu souslelmlcon du Quirinal Rome entière applaudir à la réconciliation de l'Eglise et de la société moderne; j'avais assisté à ces premières joies de la renaissance : ce peuple allant à la liberté par des chemins semés de fleurs; les hommes sages commençant cette éducation politique et militaire qui, au bout de plusieurs années, devait mettre l'Italie en possession d'elle-même.
(( Aujourd'hui, la cause de l'indépendance est écrasée parles gros bataillons; la cause de la liberté est déshonorée à Rome par l'ingratitude et par l'assassinat. La liberté du monde est compromise, avec la liberté du chef spirituel des consciences. C'est l'ostracisme, le despotisme, et tout ce qui rappelle les
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vieilles injustices de ces patries ingrates où les grands citoyens n'ont pas eu leur tombeau, depuis Scipion jusqu'à Grégoire VII. »
Cependant, au sein de ces désastres, une ville restait, Venise, qui, protégée par ses lagunes, opposait à l'Autriche une résistance désespérée. Ozanam, du haut de sa chaire, tendit la main pour l'héroïque reine des mers : « Inaugurons, Messieurs, par une bonne action, ce cours et cette année. » Il rappela que Venise avait offert un asile à Pie IX; qu'elle avait recueilli ce qui restait des espérances de la liberté italienne, ne lui marchandant ni l'or ni le sang de ses enfants. « Mais ses ressources ne peuvent plus suffire aux besoins d'une guerre si longue et si inégale. Une souscription est ouverte pour lui apporter un pressant secours. Beaucoup lui donneront, à cause de ses vieilles gloires, et beaucoup à cause de l'intérêt moderne qu'elle représente. Nous nous souviendrons, nous, Messieurs, de sa grandeur chrétienne, des morts héroïques qu'elle a laissés sur toutes les plages de l'archipel, pour sauver l'Europe de l'Alcoran. Les besoins de la France sont immenses ; mais elle n'est pas plus pauvre que la veuve de l'Évangile : elle ne refusera pas son obole à qui la lui demande au nom de Dieu et de la fraternité. »
La fraternité de la République française ne répondit pas à cet appel qui, reproduit par l'Ère nouvelle^ fut à peu près le seul qui s'éleva alors en faveur de la ville de Saint-Marc. Daniel Manin, président de la République vénitienne, remercia publiquement Ozanam dans la Gazette officielle, au nom de cette cité, hélas! abandonnée de l'Europe, saccagée par le bombardement, décimée par le choléra. Manin partit pour l'exil, et avec lui disparut le seul homme de trempe
vraiment héroïque ([ue la Révolution italienne eut fait surgir.
Ozanam avait donc bien le droit d'écrire plus lard au noble vénitien Tomaseo : « Les rédacteurs de rÈre Nouvelle ont pu manquer souvent de prudence humaine, mais Dieu ne les a jamais laissés manquer d'amour pour la justice, pour le pauvre peuple, pour votre belle Italie et pour ses glorieux défenseurs. »
A Rome, la tête auguste de Pie IX menacée par l'insurrection, outragée par l'ingratitude, n'en restait pas moins, pour Ozanam, couronnée des grands actes politiques qui l'avaient fait acclamer, au commencement de son règne. Dans une leçon de ce même cours de 1849, je relève cette note : « Les complications présentes et celles que réserve l'avenir, n'empêchent pas que Pie IX se soit volontairement démis du pouvoir absolu ; qu'il ait défendu par salettre à l'empereur d'Autriche le principe des nationalités; qu'il ait pris l'initiative des réformes qui eussent abouti, si Pie IX n'avait eu, dans ce pays dont l'éducation n'est pas laite, autant d'ennemis de ses bienfaits que de son autorité. »
Aujourd'hui Pie IX était réfugié à Gaéte. C'est pour l'auguste exilé qu'en ce même janvier 1849, Ozanam, dans F Ère nouvelle, adressait un appel aux catholiques de France. « Pie IX ne demande pas pour ses propres besoins. Lui, qui, le lendemain de son avènement, a fait vendre la moitié des chevaux de ses écuries, qui épuisa son patiimoine en charités, n'a pas attendu l'heure de l'épreuve pour se dépouiller personnellement. Tous ceux qui ont eu l'honneur de l'approcher savent combien il lui en coûterait peu de retourner aux filetsde saint Pierre ou à l'obscurité des catacombes. Et