POUR PIE IX
il n'y a pas longtemps qu'on lui entendait dire : qu'il remercierait Dieu, tant qu'on lui laisserait une besace et un bâton, avec la liberté de parcourir la terre en bénissant les peuples sur son chemin. Mais, à côté du pape, il y a, à sa charge, les grandes administrations et institutions dont le f'onclionnement constitue le gouvernement desatfaires rehgieuses de la chrétienté. Les soutenir, c'est non seulement accomplir un acte de pressante charité, mais faire un acte de foi dans la vitalité de rÉglise. »
La souscription faisait spécialement appel à la grande fortune pour une grande aumône. « Le Saint- Père y lira en tête les plus grands noms de France. Cet appel les honore, cette aumône les bénira. Très Saint Père, en tendant vers nous cette main que tant de lèvres ardentes oiit baisée, vous nous donnerez bien plus que vous n'aurez reçu... »
VÈre nouvelle était aux abois. Depuisla retraite du Père Lacordaire, elle ne laissait pas de lutter, moins pour la victoire que pour l'honneur de la cause : « Si elle avait cessé de paraître alors, septembre 18V8, écrivait Ozanam, on aurait pu dire que des catholiques, timides serviteurs des événements, avaient eu un journal républicain, tant que la République avait été forte, mais qu'ils avaient eu hâte de changer avec la fortune contraire. Après six mois de combat, après tant d'injures que nous avons pardonnées, mais souffertes, sans intérêt ni de gain, ni d'ambition, ni d'amour-propre, on sait maintenant qu'il y a parmi les catholiques de France une opinion sincère, capable de sacritices autant qu'incapable de pusillanimité. »
Il faut dire cependant que, depuis janvier i8i9, Ozanam n'y collaborait plus régulièrement. Il écrit
le 11 mars : « Il y a quelques mois que je ne travaille plus à rÈre nouvelle, k cause dun livre qu'il me faut finir et de mon cours qui dévore tous mes moments. Mais c'est encore le journal pour lequel je fais des vœux, tout en confessant qu'il arrive, comme dans tous les journaux auxquels on ne travaille pas, qu'on y insère des articles qui ne me plaisent pas toujours... » C'est que, nous apprend son frère, « certains collaborateurs voulaient donner à l'Ere nouvelle une couleur plus tranchée dans le sens démocratique ».
Bref, un mois après, le 9 avril 1849, l'Ère nouvelle annonça qu'elle cessait de paraître. Une Déclaration signée de la Rédaction tout entière, Ozanam au premier rang, en donnait les raisons, précédées d'un large exposé de ses principes, ainsi que des phases diverses traversées par l'entreprise. Cette pièce est d'une haute tenue et d'une large lumière. La main d'Ozanam n'y était pas étrangère.
Elle dit d'abord le point de départ de cette œuvre : une œuvre, non une affaire. La générosité de son dessein, à savoir : l'application des principes chrétiens à la société moderne, pour la félicité de l'homme, moyennant le respect de sa dignité et de sa liberté. Elle mentionne l'opposition que lui a suscitée ce mot de démocratie suspect à beaucoup de gens de bien, surtout quand on le vit invoqué par l'anarchie triomphante en Italie, et ailleurs. « Et cependant qui peut oublier avec quelle énergie et quelle indignation, nous avons flétri h Rome une révolution tramée par l'ingratitude et inaugurée par l'assassinat? a
« Or, tandis qu'en dépit de ces attaques et de ces malentendus, l'Ère nouvelle marchait à son but sans
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faiblir, Tunioii des partis politiques se faisait menaçante pour sa cause. Les événements qui ne peuvent rien contre les doctrines, mais qui entraînent avec eux la masse des esprits, semblaient de plus en plus donner tort au régime d'une république honnête, sincère, dont se détachait le grand nombre. L'Ère nouvelle subit dans ses intérêts les conséquences de ce délaissement. Mais chacun avait fait son devoir. Dieu, le seul pour qui des honmies de foi et de cœur pouvaient se résoudre à ce dur métier d'écrire, de combattre, d'être méconnus et calomniés, Dieu ne nous demandait rien de plus.
« ... L'ancienne rédaction du journal, unie aujourd'hui comme toujours, se retire tout entit-re. Mais ses adieux n'auront rien qui sente le découragement ni le repentir. Nous ne nous retirons, il faut qu on le sache, ni devant la violence des attaques, ni devant ce scepticisme qui a lini par gagner plus d'une fois les serviteurs mêmes de la liberté. Nous nous retirons devant des difficultés matérielles où la Proâiience a caché peut-être un debsein bienfaisant pour la fécondation de nos doctrines, comme les frimas qui font rentrer le laboureur font aussi germer le blé. »
Suivent les signatures : H. Maret, Ozanam, Audley, Eug. Rendu, Gouraud, Feugeray, L. F. Guérin.
Quelques jours après, 8 mai, Ozanam, adressant à M. Prosper Dugas cette Déclaration, l'accompagnait de ces éclaircissements nécessaires : « On a fait courir le bruit que les rédacteurs se sont retirés sur les conseils de l'autorité ecclésiastique. Il n'en est rien : W l'Archevêque de Paris, son cousin l'abbé Sibour, M. Buquet, vicaire général, nous ont au contraire exprimé leiir vif regret de voir finir ce journal qu'ils
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croyaient nécessaire à la défense de la religion. Des raisons de délicatesse ne nous ont pas permis de dire quelles hautes sympathies nous trouvions dans une partie de l'épiscopat. Mais si je croyais pouvoir me tromper en politique, je ne craignais pas d'errer en religion, quand nous avions de notre côté des hommes tels que l'abbé Maret, l'abbé Gerbet, le Père Lacordaire, lequel, en cessant de collaborer, n'a jamais cessé de nous encourager de ses vœux et de nous aider de ses conseils ^. »
Après ce grand sacrifice fait à la paix, mais la vérité sauve, Ozanam s'empresse de tendre les deux mains aux amis lyonnais desquels il était séparé d'opinion, en se laissant voir lui-même moins absolu sur la sienne : « La vérité est, mon cher ami, écrit-il à M. Dugas, que la divine Providence ne nous a pas encore livré le secret de cette formidable année 1848; que les meilleurs esprits peuvent s'y perdre, et que le parti le plus sage entre chrétiens est de ne pas se haïr pour des questions si controversables. »
A la vue des tiraillements de la politique entre le président et l'Assemblée, sa confiance première semble lléchir. « Si c'est là, écrit-il au même, le terme où Dieu mène le monde, j'avoue qu'il l'y mène par de rudes chemins; et, si je crois toujours à la démocratie, c'est malgré des excès qui seraient capables d'en dégoûter les gens de bien. »
1. L'un de ces trois, il est vrai, l'abbé Maret devenu Me^ Maret, doyen de la Sorbonne, bien longtemps plus tard, 1870, à la veille du concile du Vatican, erra sur le sujet de la Constitution de l'Église, dans 2 volumes intitulés : Du concile général et la paix religieuse. Mais dès qu'il fut averti de son erreur, il s'empressa de retirer courageusement son ouvrage et de faire au Saint-Siège une soumission que Mk' Pie déclara alors « très entière, très honorable, très circons-' tanc'iée >■.
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A la même page, il parle des obscurités de la question : « Pour moi, en présence des formidables questions ([ue la Providence nous pose et des obscurités qui nous eavironnent, je ne comprends pas que, pour les avoir comprises et résolues différemment, on se refroidisse et qu'on se sépare... Je n'ai jamais pu me passer de mes amis, mais leur souvenir m'est infiniment plus précieux depuis que les révolutions séparent tant de gens qui s'étaient aimés. »
Là encore, Ozanam se félicite d'avoir quitté le terrain de la politique militante pour rentrer dans la sphère plus sereine des études, d'où il ne veut plus sortir : « 11 faut, dit-il, qu'on sache à Lyon que les agitations politiques, dans lesquelles on m'a cru trop fourvoyé, ne m'ont pas arraché à l'objet préféré de mes études, c'est-à-dire à tout ce qui peut hâter l'alliance de la science et de la religion. Hélas! celte réconciliation ne fut jamais plus nécessaire qu'aujourd'hui, car la paix ne descendra dans les affaires qu'après s'être rétablie dans les idées. Que d'irritation ! que d'implacables ressentiments autour de nous! Ah! qu'il est temps que Dieu fas.se la lumière dans ce chaos. »
Peu de mois après, la saison des vacances étant proche, Ozanam très fatigué reçut des médecins l'ordre pressant d'aller respirer l'air des montagnes, avec la consigne d'y vivre dans l'abstention et l'éloignement de tout souci politique. Il y était encore, le 20 octobre, quand il écrit ainsi à son ami Dufieux, rédacteur de la Gazette de Lyon, qu'il venait de voir dans cette ville : « Vous me proposez une question politique où je n'aurai garde de m'engager pour le moment, la faculté de médecine ayant décidé que, jusqu'à nouvel ordre, la politique n'était pas de mon régime. »
C'est à Fernçy qu'il était, chez un oncle de sa femme, « mais tellement étranger aux affaires publiques qu'il en sortirait absolument comme s'il revenait de Chine. — En jjrésencede ces admirables montagnes qui bornent notre horizon, les querelles des hommes me paraissent bien petites ; et je ne puis concevoir qu'ils soient si pressés de se déchirer, au lieu de jouir des œuvres de Dieu ». Seulement il lui déplaît de respirer à l'ombre des arbres de Voltaire, et à deux pas de la cité de Calvin.
Il se consola de Calvin en trouvant à Genève une conférence de Saint- Vincent de Paul, établie par M. le D' Dufresne, gendre de M. Foisset. Elle se souvient encore de la vibrante allocution qu'il adressa aux confrères d'alors. Saint François de Sales en fit presque tous les frais.
Lorsque, à son retour à Paris, il lui fut demandé de reprendre son poste de combat dans la rédaction d'un nouveau journal, le Moniteur religieux^ en collaboration avec l'abbé Gerbet et sous le patronage de M^' l'Archevêque, Ozanam refusa, hormis peutêtre quelques articles de loin en loin : « Ne croyez pas, écrit-il de là, que je rentre dans le journalisme, dont j'ai connu les épines. Aussi bien, le temps présent n'a rien d'assez séduisant pour me faire quitter mes barbares et mes Pères de l'Église! »
Le 2 décembre 1851, la République avait vécu. Ce n'était pas la monarchie absolutiste qui la remplaçait, c'était l'Empire autocratique. Montalembert n'avait pas attendu cette catastrophe pour se détacher de celui qu'il appelait « son prince » ; et pour revenir à son ami. Ainsi en écrira-t-il à M"" Ozanam, le lendemain de la mort de son époux : « Une appréciation diverse des désastres de 1848 nous
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avait un instant séparé.s, sans nous rendre ennemis. Mais, grâce aux événements qui sont venus nous éclairer mutuellement, nous nous étions instinctivement retrouvés et rapprochés. Je me sentais, comme autrefois, d'accord avec lui sur tout. »
Ainsi finit l'Ère nouvelle, après douze mois seulement d'une courte mais brillante existence. « Elle avait, a-t-on écrit, donné un organe éloquent au parti de la confiance^ et une direction aux chrétiens qui ne voulaient pas désespérer dune situation périlleuse, et cherchaient à assurer la place de l'Eglise dans le triomphe de la démocratie. Mal comprise par quelques-uns, attaquée par des journaux exagérés, déjouée par les événements qui donnèrent bientôt l'avantage au désordre, puis à la force, l'entreprise d'une poignée de chrétiens généreux qui ne voulaient ni de l'un ni de l'autre, ne pouvait pas durer. Mais, en des temps si ditUciles, elle soutint bien des courages et mit en lumière des idées vraies, hardies et utiles. »
Ozanam y mit toute sa foi et toute sa charité : Sa foi en Dieu, et sa charité pour le peuple. N'y mêlat-il pas des illusions qu'il prit pour des espérances? N'était-ce pas une illusion d'a-bord d'assimiler aux races neuves et converlissables qui ignoraient Jésus- Christ, la barbarie des masses modernes qui l'ont renié pour revenir au paganisme des croyances et des mœurs? N'en était-ce pas une aussi de les croire assez mûres et capables de l'action politique, en leur mettant en main l'instrument à double tranchant du suffrage universel? Il put voir l'usage qu'elles en firent. Ne s'est-il pas fait illusion aussi en identifiant ces deux choses très dissociables entre elles, qui sont la république et la liberté? Illusions généreuses, mais illusions dangereuses. Il faut l'en