FRÉDÉRIC OZ\NAM
venait à parler devant lui de quelque naufragé de la vérité ou de la vertu sur lequel il n'y avait plus qu'à gémir, un de ceux dont on dit : « C'est un homme perdu! », Ozanam lui aussi gémissait, puis il ne manquait guère de reprendre : « Après cela, c'est le secret de Dieu? Et si le bon Dieu a son secret, croyons plutôt que c'est un secret de miséricorde. »
Dans l'exercice de la charité, il ne refusait pas, loin de là, le concours des dissidents qui, le sachant si généreux, se confiaient en lui, leur prêtant le sien avec un redoublement de délicatesse touchante.
Ozanam n'a pas cessé de combattre le protestantisme; mais si des protestants le prennent pour intermédiaire dans le service de leurs pauvres, il n'est plus que leur serviteur dévoué et obligé. L'abbé Perreyve raconte qu'un jeune pasteur protestant, ayant recueilli une somme d'argent parmi ses coreligionnaires , avait eu l'inspiration de la confier à une société catholique de charité pour être distribuée aux pauvres. Ozanam l'accepta avec reconnaissance. Il l'apporte à la conférence, et lait connaître, tout heureux, de quelle main il l'avait reçue. Un des membres de la réunion fit en peu de mots l'éloge de la tolérance en matière de religion; puis, en homme positif, il proposa de consacrer ce secours extraordinaire d'abord aux pauvres catholiques, après quoi on donnerait le surplus aux dissidents. Il n'ajouta pas : s'il en reste? Pendant qu'il parlait amsi, sur le visage d'Ozanam se peignaient létonnement et l'émotion; et, au frémissement de la main dont il relevait ses longs cheveux, on devinait que son cœur ne se sentait plus maître de son impatience. Elle éclata : « Messieurs, s'écrie-t-il tout à coup, si cet avis a le malheur de prévaloir; s'il n'est pas en-
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tendu que nous secourons les pauvres, sans distinction de culte, je vais de ce pas reporter aux protestants les secours qu'ils m'ont remis. Je leur dirai : « Reprenez-les; nous n'étions pas dignes de votre confiance. » — Il ne fut pas nécessaire d'aller aux voix », ajoute l'abbé Perreyve.
Mais c'est particulièrement dans la démonstration et la défense de la vérité, par la parole ou la plume, que l'homme de la foi intransigeante est en même temps l'homme de la charité conquérante. « Les forts sont doux », dit Platon. C'est parce qu'il était un de ces « forts dans la foi », qu'Ozanam était aussi un de ces doux de qui le Seigneur a dit « qu'ils posséderont la terre », Ainsi ce doux reprouve-t-il les procédés irritants d'une polémique acerbe, non pas seulement parce qu'elle blesse, mais parce qu'elle éloigne les esprits au lieu de les attirer. Et, quand, dans sa conférence sur les Devohs littéraires des chrétiens, il avait rappelé les règles de la controverse chrétienne, respectueuse et compatissante envers ceux qui doutent, qui nient, qui cherchent, on se souvient que l'Archevêque de Paris s'était levé pour contresigner sa parole, au nom du Dieu de paix.
Or, ce qu'il prescrivait aux autres, Ozanam en donnait l'exemple, et nous dirons de lui : Heureux et béni soit l'homme qui a pu porter de lui-même ce témoignage suprême : « Une de mes plus douces consolations, au penchant de ma carrière, c'est la certitude de n'avoir jamais insulté personne, irrité personne, tout en défendant la vérité avec énergie. »
Dans ces dispositions de conciliante charité Ozanam n'hésitait pas à se déclarer partisan des principes de 89, en tant et autant qu'ils étaient compatibles avec ceux
de l'Évangile. Il tenait la liberté, l'égalité, la fraternité comme des modalités de cette loi d'amour, trois filles, a-t-il dit maintes fois, nées à l'ombre de la croix du Rédempteur du monde, et de son divin sang. Il les montrait, dans ses leçons,adoptées par l'Église, intronisées par elle au sein de ces sociétés chrétiennes d'autrefois dont il faisait l'histoire, quatorze siècles avant la Révolution française qui s'empara de leurs noms, mais en déformant leur sens, dans l'application qu'elle en fit. Or c'était à ce vrai sens originel, sacré, que théoriquement et pratiquement Ozanam s'eflbrçait de ramener les esprits et les œuvres de la société contemporaine.
Tout à côté de lui, à la Sorbonne, Ozanam coudoyait xM. Ernest Havet, alors suppléant de M. Victor Leclerc, et maître de conférences à l'École normale. Il était exactement du même âge que lui. Déjà connu par ses travaux d'érudition sur Pascal, l'incrédule n'était pas cependant encore alors le maitre négateur que devait révéler, hélas! son ouvrage sur les Origines du Christia?iis?ne. Lecteur curieux de l'Ere nouvelle, il venait de lire aussi la Civilisation chrétienne chez les Francs, et il s'était étonné de ce que Ozanam y dit, fin du chapitre viii, sur la grande part que prit l'Église dans l'émancipation des esclaves, des roturiers, des serfs, dès les premiers tenips mérovingiens. Il lui en écrivit une lettre pleine de ses sympathies, mais aussi pleine de questions et de doutes.
La réponse d'Ozanam, 22 mai 1849, est très remarquable; et l'on ne saurait produire un exemple plus typique de la condescendance de la charité poussée aux dernières limites de ses concessions, pour ^e retrancher ensuite dans de sages restrictions, puis
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faire sa profession de foi dans de fermes déclarations. « Dans l'orage où nous sommes, écrit-il à ce collègue, c'est un rare bonheur d'être lu, et de nouer un commerce de pensée exempt de ces cruelles dissidences qui divisent tant de bons esprits. »
M. Havet pose en champion des « conquêtes de la liberté moderne, des principes et des hommes de 89 ». Ozanam dans sa réponse ne les attaque pas, si ces conquêtes sont légitimes, si ces hommes d'alors et d'aujourd'hui ne sont pas de ceux qui, dit-il, « ne croyant pas à l'autre vie, exigent tout de celle-ci, et qui veulent réformer le monde en substituant la morale de la jouissance à celle du sacrifice et du dévouement ». C'est sous cette réserve expresse de la foi et de la morale chrétienne qu'Ozanam peut ensuite dire à Havet : « Nous sommes tous deux les serviteurs d'une même cause, — civile et politique, — mais j'ai sur vous l'avantage de la croire plus ancienne et conséquemment plus sacrée. Souffrez que je vous dise, mon cher collègue, qu'au lieu d'être resté sur le seuil du christianisme, si vous aviez comme moi le bonheur de vivre au dedans, d'y avoir passé déjà dix-huitans d'études; si vous vous nourrissiez de ces admirables docteurs du moyen âge, et de ces Pères qui seraient une lecture si digne de votre noble intelligence, vous ne feriez dater de la Révolution ni la liberté, ni la tolérance, ni la fraternité, qui sont primitivement descendues du Calvaire. »
Mais toute cette doctrine n'aurait-elle pas besoin d'éclaircissement pour cette intelligence imbue de philosophisme? Ozanam regrette « de ne pouvoir, dans une lettre, traiter qu'en passant des points qui, dit-il, demanderaient toute la liberté d'un entretien amical ». Et iU'oflre.
D'autre part M. Havet ne s'est-il pas imaginé l'Ere nouvelle comme une petite Église émancipée de la grande, à l'effet « d'élever sur les débris du vieux culte une religion plus intelligente, plus accommodée aux temps nouveaux »? Ozanamle détrompe, en lui nommant Pie IX qui l'encourage, les princes de l'Église qui la patronnent : « Quant à moi, mon cher collègue, non, ne m'attribuez point cet honneur dont je ne veux point, de valoir mieux que mon Église ; laquelle est bien aussi la vôtre, car c'est bien à votre mère catholique, A vos aïeux, à toutes les traditions de l'éducation chrétienne que vous devez cette élévation d'âme, cette droiture si délicate, cette fermeté chaleureuse qui m'ont attiré vers vous. Vous m'honorez trop, et vous méconnaissez mal, en me croyant seul ou presque seul dans un ordre d'idées qui vous inspire quelque estime. Vous voulez bien me distinguer, et cependant je suis un faible chrétien. Vous méritez d'en connaître de meilleurs que moi : vous en connaîtrez un jour. Vous verrez que cette Église que déjà les païens du temps d'Augustin, comme les albigeois du mii'^ siècle et les protestants du xvi® croyaient finie, a toujours ses lumières, ses vertus; et, puissiez- vous l'éprouver, des consolations seules égales aux épreuves de la vie et aux angoisses d'un siècle tourmenté. »
Enfin cet adieu, cet au revoir, ces deux mains qui se touchent : « Beaucoup de choses nous rapprochent ; s'il en restait une qui fût entre nous un nuage, croyez-moi disposé de grand cœur à tout ce qui pourrait l'éclair cir. Tout à vous! »
Jusqu'aux derniers jours de sa vie, Ozanam, dans ses lettres, place un mot de souvenir et de salutation pour M. Havet. Il poursuivait cette àme de sa jîensée, de sa prière. Que ne l'a-t-il gagnée?