‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 162 sur 235 · EN BRETAGNE · texte numérisé non relu

EN BRETAGNE

femme et mon enfant que je voyais en santé auprès de moi. Il va dans la vie, de ces moments de bonheur très courts et très vifs qui peuvent payer des années de soulFrances. » Et un peu plus haut, 3 septembre : « .le ne suis pas mécontent de ma santé ; et depuis que je vis au grand air et — je le dis à ma honte — dans une entière oisiveté, je me trouve infiniment mieux. Enfin, Dieu soit loué, lors même qu'il me donnerait seulement un moment d'interruption pour ménager ma faiblesse, et me préparer à souffrir plus chrétiennement. »

Une telle âme, toute sous le regard et sous la main de Dieu, est-elle un spectacle moins beau qu'une mer tranquille et profonde où se mire le ciel?

A Vannes, la procession annuelle en l'honneur de saint Vincent Ferrier qui. y mourut, puis les sauvages paysages du Morbihan, les ruines du château de Susinio, Gavrinis, Locmariaker, les grottes druidiques, les pierres du camp de Carnac, le jetèrent dans de pieuses pensées et de graves rêveries. La piété des gens lui rappelait celle de l'Italie avec plus de sérieux et de solidité, mais sans que le pays lui rendit la beauté élyséenne de ses sites et de son ciel : « Quind on a vu les bords du Rhin et ceux du Tibre, il ne faut pas venir chercher les beautés de la nature en Bretagne. Quand on veut faire le tour du monde, il ne faut pas commencer par l'Italie ; le souvenir de son soleil fait pâlir tout ce qu'on voit ensuite. »

Ce fut ainsi que, diversement impressionné et intéressé, Ozanam arriva au château de Truscat, chez M. de Francheville, son ami. Les enchantements qu'il s'était promis en Bretagne commencèrent alors par une visite à l'Ile d'Artz, le jour de la fête patronale du lieu. Il y était convié par M. Rio dont c'était le

berceau. M. lUo, le révélateur bien connu des choses de l'art chrétien, l'ami de Montalenibert, professeur d'hisloire au lycée Louis-le-Grand, naguère précepteur du jeune Albert de La Ferronna^s, était l'héroïque jeune chouan qui, à l'âge de dix-sept ans, avait, à la tête de ses camarades du collège de Vannes, tenu campagne, aux Cent Jours, contre les troupes impériales, jusqu'au retour des Bourbons qui s'empressèrent de décorer cet adolescent blessé pour la défense de leur trône. « M. Rio, rapporte Ozanam, nous fit les honneurs de son lie natale. A l'issue de la grand'messe, où se pressait la population agenouillée jusque sur la place, il nous reçut fort bien dans la chaumière de sa vieille mère, respectable paysanne que nous aimions à voir avec ses simples habits, tout entourée de l'affection et des égards de sa famille. Là nous avons célébré la solennité champêtre, par un déjeuner qui ne l'était pas trop! »

La procession du soir, se déroulant au chant des cantiques bretons, sur des pentes vertes descendant vers la mer étincelante des derniers feux du jour, ravit les yeux d'Ozanam. Sa petite enfant y figurait dans le cortège, dans le costume du pays. Un autre point du tableau avait attiré son cœur. « Le plus touchant, (lit-il, était un pauvre jeune homme de vingt-trois ans, destiné au sacerdoce, mais atteint d'une maladie dont il ne guérira pas. On le voyait tout en noir sur le seuil de sa porte où il s'était traîné, pour voir une dernière fois la procession de son pays.. . Pardessus le chant des litanies, je sentais monter la prière du jeune sous-diacre qui faisait à Dieu le sacrifice de sa vie!... Comment Dieu ne serait-il pas touché d'un tel spectacle? Et nous, comment nous défendre d'être émus? »

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