‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 163 sur 235 · EN BRETAGNE · texte numérisé non relu

EN BRETAGNE

Cette lettre à son frère Charles, où le souvenir de la communion du matin avait sa bonne place, se terminait par un mot pour « vieille Guigui ». « Dis-lui que nous parlons d'elle du matin au soir. Je me recommande à ses chapelets. »

Le bonheur de recevoir ces lettres fraternelles, riches de descriptions, était gâté, pour le jeune docteur, par la pensée de la fatigue qu'elles avaient dû coûter au valétudinaire. « Que veux-tu .Mui répondait le poète, .l'ai la conscience si honnête que j'éprouve un serrement de cœur à me coucher avec la pensée de n'avoir rien fait de tout le jour. Ensuite, je ne puis m'accoutumer à goûter un plaisir sans le faire partager aux gens que j'ai la faiblesse d'aimer. » — « Mais c'est se moquer de la médecine I » insistait le jeune docleur. — « nhl de cela je n'ai garde! répondait son cher client; car je crains d'avoir besoin d'elle encore longtemps. Le bien-être de ces dernières semaines m'avait fait croire trop tôt que je pourrais jeter les béquilles en l'air. Mais enfin, s'il plait à Dieu de m éprouver encore, je ne dois pas moins le remercier de m'avoir donné deux mois de bon repos. »

Dès la tin de septembre, Ozanam quittait Truscat et son ami de Francheville pour se rendre au château de Kerbertrand, où l'attendait un autre et illustre ami, le vicomte de La Viilemarqué. « Le canot de Francheville nous conduisit à bord d'une chaloupe frétée pour nous faire traverser encore une fois le bassin du Morbihan, par un soleil magnifique qui argentait tous les flots et dorait toutes les îles. Puis nous nous sommes engagés dans un bras de mer long de trois lieues qui nous a déposés de bonne heure dans la ville d'Auray, d'où nous avons poussé le soir

même jusqu'à Sainte-Anne, le pèlerinage national des Bretons. Il était tard et jour de semaine : et cependant en moins d'une heure, nous avons vu plusieurs bandes de pèlerins venir prier avec ferveur devant l'image miraculeuse de sainte Anne, ou faire le Chemin de la croix dans le cloître voisin. Nous étions heureux de nous mettre à genoux au milieu de ces bons paysans si pleins de foi et si recueillis! Nous y avons prié avec plus de ferveur qu'à l'ordinaire, soutenus et comme soulevés par des prières meilleures que les nôtres. »

A Kerbertrand, près Quimperlé, Ozanam connut des jours heureux dans cette famille distinguée et hospitalière de l'auteur des Bardes et àesLége?ides celliqiies. L'illustre archéologue ycoUigeait et traduisait alors les poèmes du pays d'Armor que réclamaient les lettres d'Ozanam : « Avez-vous repris le luth de Taliesin, pour y rajuster quelques cordes, ou pour nous donner les triades galloises dont je ne vous tiens pas quitte? » Ce fut beaucoup de ces choses que s'entretinrent les deux amis, comme le rappelait plus tard M. de La Villemarqué : « Un jour, écrit-il, nous lisions ensemble le poème où le barde breton Liwar'hen pleure la mort de ses vingt-quatre fils tues dans les combats. Nous étions arrivés à la strophe relative au plus jeune, au plus aimé, que le père tient mourant sur ses genoux, au pied d'un poirier, et où il dit : « Doucement chantait un oiseau sur le poirier, « au-dessus de la tête de mon fils, avant qu'on le <c couvrit de terre ; il brisa le cœur du vieux barde. » Nous n'en lûmes pas davantage. Je regardai Ozanam : il avait des larmes dans les yeux. » A quoi M. de La Villemarqué ajoute : « Et moiaussi je ne puis songer à^ l'ami, alors bien près de mourir, au-dessus duquel

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chantait de même l'oiseau de la poésie. Mais sa voix si douce alors me brise aussi le cœur, et je ne puis achever. »

Nous ne suivrons pas Ozanam dans l'exploration qu'il fit du Finistère, après celle du Morbihan, lien résumait ainsi les stations principales : « J'ai vu le sévère rivage de Saint-(iildas et la baie enchantée de Douardenz. Je suis allé m'asseoir courageusement au dernier rocher de la pointe du Raz, d où je contemplais avec une émotion infinie cet océan qui fut pendant tant de siècles la limite du monde... Ce soir, je gîte à Lesneven, sur la route de Brest à Saint- Pol-de-Léon, à côté du célèbre pèlerinage de Notre- Dame de Fol-Goat. Nous venons donc de Brest. Nous avons parcouru cette admirable rade, visité plusieurs vaisseaux et une partie du port, et nous revenons bien frappés de la grandeur navale de la France.

«... Mais à vrai dire, ce qui m'attache à ce paysci, c'est bien moins la nature que les peuples. Ce sont leurs monuments primitifs, les men-hir de Locmariaker etdeCarnac, les cromlech de Crozon, et toutes les traditions perdues qu'ils représentent. C'est la légende de leurs premiers apôtres, et toutesles traces encore vives des combats héroïques, livrés par le christianisme aux anciens dieux. C'est le Moyen Age et la Renaissance, si intéressants dans le pays de Duguesclin et d'Anne de Bretagne. Ce sont enfin les mœurs de ces braves gens, si peu entamés par la trivialité et la corruption de nos mœurs...

« A vrai dire, si l'on ne recherche que les grands spectacles de la nature et de l'art, après le Vésuve et le Vatican, on fait bien de poser son bc\ton de voyage et de vivre sur ses souvenirs. Mais il faudrait

faire le tour du monde, avant de rencontrer une foi plus ferme, des hommes plus honnêtes et des femmes plus pudiques. ')

Ozanam y avait trouvé aussi — où ne la trouvaitil pas aujourd'hui? — la Conférence de Saint-Vincent de Paul. C'était à Morlaix : « Nous avons été accueillis de la manière la plus affectueuse, hébergés pendant trois jours par une famille que nous ne connaissions point, et qui n'a d'autres liens avec nous que ceux de saint Vincent de Paul. J'ai visité cette conférence encore naissante, mais pleine d'activité. »

Le retour du voyage se fit par Lorient, Vannes et Nantes. Il s'en était bien trouvé. « L'air de Bretagne a fait des prodiges, écrivait-il à M. Ampère aussitôt de retour. Le repos d'esprit, le grand exercice et le vent de nieront renouvelé mes forces. Et, sans avoir encore des entrailles d'airain, je les crois assez affermies pour me laisser travailler tout doucement cet hiver. M™'' Ozanam, au gouvernement de qui je m'étais tout abandonné, triomphe de faire voir mes joues où elle a ramené des couleurs inaccoutumées. La plus petite de vos amies en est au même point, si bien que nous formons un trio assez réjouissant pour les yeux de ceux qui ont la faiblesse de ne pas nous haïr. »

Un peu rassuré, ou semblant l'être, du côté de sa santé, Ozanam estima que c'était l'heure de se mettre à l'entreprise de la publication en chapitres et eu volumes des deux dernières années de son enseignement, 184.9 et 1850, dont les primeurs avait paru au Correspondant. Nous avons déjàdonné le sommaire, etindiqué quelques points culminants de cette haute chaîne de leçons sur la Civilisation chrétienne au F'^ siècle, La codification en nécessitait non seulement la revi-

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