LES OUVRIERS
chy, de Malartic, Eugène de Margerie, etc. Ozanam demanda qu'y figurassent aussi, à titre de conseillers d'honneur, MM. Lallier et Taillandier. C'était un rappel des premiers jours.
L'année 1851, celle où nous sommes entrés, compta, à elle seule, 2i.7 agrégations de conférences nouvelles, dans les deux mondes. Quelques jours après, Ozanam pourra dire aux confrères de Florence : « Au lieu de huit que nous étions en 1833, à i*aris seulement, nous sommes deux mille et nous visitons cinq mille familles, c'est-à-dire environ 20.000 individus, c'est-à-dire à peu près le quart des pauvres que renferment les murs de cette immense cité. Les conférences de France sont au nombre de cinq cents, et nous en avons en Angleterre, en Espagne, en Belgique, en Amérique et jusqu'à Jérusalem... C'est ainsi qu'en commençant humblement on peut arriver à faire de grandes choses. C'est ainsi que Dieu a fait de notre œuvre la sienne, et l'a voulu répandre paitoute la terre, en la comblant de ses bénédictions! »
C'était par toute la terre aussi qu'Ozanam portait son souci de la vérité, comme celui de sa charité. Il s'intéressait à tous les périls comme à tous les triomphes de la foi parmi les États de l'Earope. Ses regards se tournaient principalement vers l'Allemagne, dès lors si travaillée par les sectes. Je lis dans une lettre à M. Bore, du 28 septembre 18.51 : « Quand vous m'écrirez, dites-moi, je vous prie, ce qu'on pense en Bavière des dernières agitations religieuses de l'Allemagne. Y a-t-il un danger sérieux pour l'Église catholique dans les prédications des misérables qui, de loin, nous semblent si peu dignes de faire impression sur un grand peuple? Quand on annonce
que vingt, trente communes ont adhéré au schisme de Rong-e ou de Gzevsky, faut-il croire qu'il s'agisse de paroisses entières ou de quelques meneurs qui s'en prétendent les représentants? Oh! que la foi a de peine à s'établir solidement dans ces esprits germaniques! En vérité, les maux de l'Église sont donc bien grands dans ce siècle; et notre pauvre France, si accusée, n'est pas encore la plus malade des nations chrétiennes! »
Quelques mois après, il remercie de l'envoi de quelques articles de journaux bavarois sur la situation religieuse du pays. « J'ai lu, avec un intérêt infini, le récit du IIP anniversaire séculaire du saint concile de Trente. De pareilles scènes devraient être reproduites dans toutes les feuilles catholiques. La piété de ces bons Tyroliens ferait rougir notre tiédeur, et nous donnerait plus de zèle pour le service de Dieu, envers qui nous nous croyons trop souvent quittes, parce que nous avons usé quelques plumes et un peu d'encre pour Lui ! »
L'homme qui fut le plus intime à Ozanam, dans ses dernières années, M. Ampère, a écrit de lui : « Ceux (|ui ont lu ses lettres savent l'incomparable grâce de son esprit; mais ils y auront vu aussi l'invariable aménité de son commerce. Chez lui, nulle raideur. Au sérieux de la pensée se mariait inséparablement la gaieté du caractère. » — « Personne ne s'amusait comme lui des bonnes bêtises, dit un autre ami qui l'avait toujours connu. Il ne se croyait pas trop sage pour s'interdire le rire, ce grand bonheur de la vie ; et même quand les souffrances en réprimaient les éclats, le moindre incident plaisant en faisait jaillir quelque saillie. Elle pétillait, à l'occasion,
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dans de petits vers de société dont il égayait ses hôtes et ses compagnons de vacances. Tel une longue pièce de cent cinquante vers, qu'en son nom et en celui de M. de La Villeniarqué il improvisa à l'adresse lointaine de M. Ampère leur ami commun, et dans laquelle est chantée en style homérique et humoristique une lutte athlétique dont il avait eu le spectacle dans une kermesse bretonne. «
Ce n'est pas que cet aimable caractère neùt parfois à réprimer ses mouvements d'impatience native : « Finissez, finissez: ou je vais me fâcher! » Et il se fâchait. Mais, le premier mouvement passé, il en devenait confus, et réparait sa faute par d'humbles et franches excuses.
Par contre, parfois un trait d'esprit lui venait à propos pour aiguiser et enfoncer une réprimande sévère. Dans son voyage en Bretagne, se trouvant un jour en diligence en face d'un jeune militaire en uniforme tout neuf, cpii provoquait de ses propos déplacés une jeune fille modeste assise près de lui, Ozanam agacé commença par le rappeler au respect de la femme, qui est la première loi de la chevalerie française. Le jeune fat n'en tint pas compte; et répondit impertinemment au monsieur que cela ne le regardait pas. et qu'il ne lui reconnaissait pas le droit de lui faire la leçon. — C'est ce qui vous trompe, jeune homme, repartit Ozanam. Je suis précisément payé par le gouvernement pour en faire. — Le beau piou-piou en resta bouchée bée. Quel pouvait donc être ce monsieur décoré, qui était un homme du gouvernement?
On devine combien un tel esprit, un tel caractère et un tel cœur étaient propres à l'amitié. Il faudrait
consacrer un chapitre entier aux amitiés d'Ozanam. Il y en a de familiales, de littéraires, d'académiques, de politiques, de lyonnaises, de parisiennes et d'étrangères. Pour religieuses, elles le sont toutes : là est le fil aimanté qui les relie à leur foyer divin.
Les plus anciennes demeurent les plus vives, et les plus ardentes. François Lallier est toujours l'âme pieuse et forte dans laquelle l'ami verse de préférence la confession de ses faiblesses, et l'eifusion de ses inépuisaldes tendresses. Pas plus qu'autrefois il ne peut se passer de lui. Il a rêvé un moment de l'attirer à Lyon auprès de lui : « Qu'il est fâcheux pour moi, mon excellent ami, que vous ne soyez pas lyonnais. Il ne vous manque que cela ! » Lallier y répondit par deux visites inoubliables, aux vacances de 1837 < t vers la fin de 1839. En 1840, aux vacances de Pâques, ce fut Ozanam qui fut à Sens, pour une « visite charmante de vingt-quatre heures, dont il aurait bien voulu faire vingt-quatre jours! » De retour à Lyon, c'est de cette visite qu'il rend compte aux anciens amis de la Société de Saint-Vincent de Paul : « Vous n'avez pas cessé de leur être cher. J'ai eu peine à suffire aux questions de La Perrière, d'Arthaud, de Chaurand. Tous eussent bien voulu être du voyage. On s'amuse beaucoup de votre fils; on se le représente déjà revêtu de la gravité paternelle, et on vous en fait compliment par mon organe. »
Lorsqu'en 1842, Lallier vient à perdre cette charmante Julie Lallier, sa fille, dans la fleur de l'âge et de l'espérance, Ozanam est là près de lui par une lettre pleine de larmes : « iMon cher ami, Uieu visite toujours ceux qu'il aime! » C'est la première ligne. > Puis il en vient aie féliciter de la foi qui l'a soutenu