LES AMIS
dans une si grande épreuve. « Car enfin, mon cher ami, il est certain de foi que les familles chrétiennes, que le mariage, la paternité, toutes ces choses saintes, ne sont faites après tout que pour peupler le ciel. Vous aviez déjà en paradis une sainte qui est votre mère , vous y aurez maintenant un ange qui est votre fille. Entre elles deux, elles vous garderont votre place ; et si vous trouvez que vous avez trop à attendre pour aller les rejoindre, pensez que trente ans sont bientôt passés : nous savons maintenant, vous et moi, ce qui en est. » Suivent trois pages pleines de ces sentiments tout célestes.
Nous avons quatre-vingts lettres à Lallier, toutes de ce caraclère, où le divin et l'humain se fondent harmonieusement. En 18i8, Lallier, lui aussi. s'est présenté à la députation dans l'Yonne, comme Ozanam dans le Rhône. Leurs professions de foi sont les mêmes : « Je retrouve dans votre circulaire tous mes sentiments et toutes mes pensées : la République dont je ne veux pas. et celle que je veux. »
Trois ans après, la question se pose pour Lallier de savoir s'il doit rester à Sens, ou postuler un poste judiciaire à Paris, où son jeune fils allait commencer ses études? Une lettre d'Ozanam répond que la considération qui doit primer toutes les autres n'est pas celle de l'intérêt, de l'avancement, de l'amitié, mais celle du meilleur service de Dieu, de l'Église, des œuvres. Lallier demeura à Sens.
Lallier est le parrain de l'enfant d'Ozanam : « Priez pour votre filleule, sans oublier son père et sa mère. Un lien sacré nous unit désormais devant Dieu et devant les hommes. » Eu retour, le fils de Lallier, placé à Paris dans la pension Poiloup, devient le familier de la maison d'Ozanam, où on le retrouve dans
cette lettre du iï avril 1852 : « Aujourd'hui, mercredi de Pâques, nous avons votre Henri qui sort après une longue captivité de carême. Il grandit en taille et en sagesse; toujours très doux, très complaisant avec petite Marie dont il ne dédaigne pas de partager les jeux. Nous allons les conduire tout à riieiire aux Champs-Elysées, par le plus beau temps du monde; et, si nous trouvons Polichinelle, ces chers enfants auront touché le faite des plaisirs terrestres. »
C'était aussi un ami des premières années que cet Ernest Falconnet, son cousin, le brillant élève du lycée de Lyon, auquel il écrivait dès 1831 : « Oui, mon ami, nous sommes frères, frères de foi et d'études, frères d'âge et de projets, fils d'un même sang, promis à un même avenir. Et nos deux vies seront sœurs. » C'est à lui qu'il a fait confidence dès lors de son vaste plan d'études, puis de ses premières impressions d'étudiant à Paris. De près comme de loin, il veillait encore sur lui. S'il le voyait hésitant, incertain de ses voies, il avait le droit de lui écrire : « Le monde est une lime de fer qui use bien des jeunes vies : ne lui donne pas la tienne. Chrétien et croyant à Dieu, à l'humanité, à la patrie, à la famille, souviens-toi qu'à eux et non pas à toi appartient ton existence; et qu'il vaudrait mille fois mieux ^anguir durant un demi-siècle, en donnant aux autres l'exemple de la résignation, en faisant un peu de bien, que de s'enivrer pendant quelques mois de bruyantes délices et de mourir dans son délire. »
Puis leur route avait bifurqué, Ernest avait pris celle qui le devait conduire plus tard à un siège de conseiller à la Cour de cassation. Les relations se détendirent sans se rompre. Mais un jour fut où, en