‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 188 sur 235 · L'HIVER A PISE · texte numérisé non relu

L'HIVER A PISE

elle ne cesse pas de servir Dieu à sa manière, en le célébrant par la voix de ses cloches. »

C'était le ï février qu'il écrivait ainsi. Le 28, il accuse du retard de son rétablissement les pluies éternelles dont il jouit sous ce beau ciel de Toscane. Un mois après, ï mars, c'est tout cela encore : l'intempérie, la réclusion; mais, en retour, la consolation des visites d'art et des visites de foi et de prière à la cathédrale, où il trouve son refuge et son bonheur. Tel est le sujet de cette page et des suivantes à M. l'abbé iMarct, pour qui elle fait vivre le spectacle des choses, des personnes et des lieux.

« Vous aurez appris, Monsieur et très cher ami, mon odyssée, mes voyages et navigations, et comment je suis venu prendre mes quartiers d'hiver à Pise, depuis six semaines. Là-dessus, vous vous figurez sans doute votre voyageur menant une vie de délices sous un ciel sans nuages, voguant mollement sur les eaux de l'Arno, emporté vers les belles montagnes de San Giulano, ou au moins rêvant au clair de June sur la merveilleuse place de Pise, errant dans le Campo Santo, évoquant les mânes des vieux Pisans dans ces portiques ouverts peints par Giotto et Benozzo Gozzoli. Oh! que vous êtes loin de la vérité ! De toutes les histoires saintes que Benozzo a représentées, je n'en vois qu'une ici, et toujours la même : c'est celle du déluge. Depuis bientôt quarante jours, nous vivons enveloppés d'un voile de pluie qui s'épaissit quelquefois en neige et que soulèvent des vents furieux. Heureusement, à défaut des portiques ouverts du Campo Santo, je puis me réfugier dans la cathédrale, et aller prier sous ces voûtes héroïques élevées en 1063 par des croisés qui devançaient Godefroy de Bouillon, et qui du butin fait sur

les infidèles érigeaient cette incomparable église. » Et ailleurs : « Aux bons jours, il nous arrive de prendre une voiture bien close et de nous faire conduire à la cathédrale. Là, tous les souvenirs du déluge s'évanouissent, et nous sommes vraiment pour une heure en paradis. Ah! ces vieux maîtres avaient bien compris que l'Église doit être une Jérusalem céleste; et ils construisirent celle-ci avec tant de légèreté qu'on ne saurait dire si elle s'est élevée de la terre ou si elle y pose seulement, descendue du ciel. Les quatre-vingt-quatre colonnes qui portent ses cinq nefs sont élancées comme les palmiers des jardins éternels. Des anges, qu'on croit peints par Guirlandaio, mais qui vivent assurément, montent et descendent en groupes charmants le long du grand arc qui ouvre le sanctuaire. Et au fond de l'abside, le Christ assis, et écrasant sous les pieds de son trône le lion et le dragon. Ah! c'est en présence de cette nouvelle transfiguration qu'on s'écrie de grand cœur : « Seigneur, il fait bon ici; dressons-y trois tentes! » « Que si, au sortir de la basilique, la pluie un moment suspendue permet de faire le tour de la place, de considérer la façade avec sa coupole byzantine, et derrière, les murs d'enceinte qui ont vu tant d'assauts, alors on revient l'àme assez nourrie de poésie pour essuyer encore sans murmure de longs jours de captivité, comme les saints, après leurs extases et leurs visions, supportent plus patiemment les ennuis de la vie. »

C'était bien la captivité en effet que ces journées d'hiver dont Ozanam donne ainsi l'horaire et l'emploi. Son lever, à neuf heures, en qualité de malade, pour obéir à l'ange gardien fort aimable mais trop sévère qui veille à l'exécution de l'ordonnance ;

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le déjeuner, en se serrant auprès d'un bon feu; vers onze heures, si la bourrasque souffle avec moins de furie, la messe à l'église voisine ; puis la bibliothèque qui est à deux pas, et où l'on s'oublierait sans la crainte salutaire de la même gardienne. La rentrée au logis pour écrire une lettre, donner une leçon à M"" Marie. Puis le dîner, de plus en plus enfoncés dans la cheminée, car le froid vient avec le soir. Quelque lecture achève la journée, pendant laquelle on a tout le loisir de regretter les amis qui animaient le coin du feu de la rue de Fleuras. Faites-moi le plaisir de me dire si je ne viens pas de vous peindre un hiver de Berlin ou de Munich? »

Ceux qui n'ont pas eu le spectacle d'Ozanaui en prière, en trouveront l'image dans ces lettres. Il a franchi les portes de broiize du Dôme; il est parvenu au bout de cette forêt de colonnes qui divisent les cinq nefs : il est là face à face, et sous les grands yeux du Christ colossal de la mosaïque absidale. Il le contemple assis entre la sainte Vierge et saint Jean. Là il évoque tous les souvenirs historiques de ce lieu, les dépose aux genoux du Roi des siècles; et les plus beaux psaumes viennent à ses lèvres pour exprimer ses ardeurs. « Là, enveloppé et comme accablé de la majesté divine, je me sentais heureux que Notre-Seigneur eût inspiré à un peuple de lui bâtir une demeure presque digne de lui. La crainte de Dieu, le sentiment du néant de l'homme, l'orgueil légitime du chrétien, toutes ces émotions se réveillent à la fois, et l'on comprend la parole du psaume : « Qu'ils sont aimés vos tabernacles, ô Seigneur des vertus ! »

Ozanam dit aussi son bonheur de rencontrer dans cette église et dans d'autres de la ville, de pauvres gens qui l'édifient : « La masse du peuple, ici du

moins et à Florence, remplit les églises. A la différence de notre France on voit, même aux jours d'œuvre, les autels entourés, non de gens comme il faut, mais d'artisans, de cochers, de paysans et de femmes de la halle, avec lesquels il faut se coudoyer si Ton veut s'asseoir sur les bancs qui remplacent nos chaises. J'ai presque tous les jours la messe de onze heures : Saint-Simon l'appellerait « la messe de la canaille ». Je trouve les communions plus nombreuses que je n'aurais cru... »

11 y revient ailleurs : « Le peuple d'ici est bien dégénéré, mais du moins il a conservé la foi, et il ne laisse point dans la solitude les cathédrales de ses pères. Je dis le peuple, c'est-à-dire les gens surtout qui, en France, ne vont point à l'église, qui hantent les cabarets et les guinguettes. A la messe de onze heures qui est souvent la mienne, vous ne sauriez croire en quelle bonne compagnie je me trouve de petits artisans, de cochers, de marchandes de pommes, de g-ueux, hélas! mon cher ami, de tout ce qui répugne à notre délicatesse, mais enfin de ces pauvres que le Sauveur aimait. »

A la bibliothèque, sise à deux pas de sa demeure, et riche de 60.000 volumes, Ozanam trouvait l'accueillante hospitalité du conservateur, M. Ferrucci, « le plus complaisant des bibliothécaires », qui l'installait là, chez lui, à part, dans le cabinet professoral, auprès de la petite cheminée privilégiée, à la table même où l'année précédente avait travaillé M. Ravaisson, de l'Institut. Il en était de même des égards dont l'entouraient les professeurs de l'Université de Pise. « Enfin, écrit-il, nous avons ici une petite Athènes, si je puis donner ce nom à une centaine d'étudiants grecs. Mais je dois avouer que

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ces lils d'Aristide et de Philopœmen sont moins assidus à l'école qu'au théâtre; et qu'ils passent pour mal payer leurs dettes. »

C'est à la bibliothèque que, pour remplir la mission littéraire qu'il avait reçue du ministre, Ozanam se mit à la recherche des Origines des Républiques italiennes. Ij Emancipation de la Commtuie de Milan au XI" siècle, lui fournit le sujet et les documents d'un travail où il se rencontrait en face de Grégoire VII et de Pierre Damien : « En retournant par Milan, je prendrai cette dernière impression des lieux qui colore et fait vivre l'histoire; et j'en tirerai une narration dans le genre de M. Augustin Thierry. C'esl un travail que peut faire un malade de Pise, principalement si le soleil italien se décide à venir briller à sa fenêtre de Liing Artio et réchauffer ses pensées. »

Le soleil était lent à venir. Le temps du carême fut affreux. « Des averses torrentielles gonflent le cours de l'Arno, menacent les ponts de marbre ; et à trois pas de nous les neiges froides blanchissent les montagnes de Lucques. »

Un autre travail qui charmait ses ennuis, mais sans guérir son mal, était la rédaction de <.< son odyssée », comme il appelait son Pèlerinage au pat/s du Cid. Il y travaillait sous les yeux de sa femme laquelle, « mourant de peur qu'il n'en tombât plus malade osait bien lui soutenir que les arides montagnes de la Vieille-Castille n'avaient point la beauté de la Campagne romaine; qu'il surfaisait Las Huelgas et Miraflores, et qu'elle ne donnerait pas trois maravedis du tombeau de Jean II, etc. — Mais je tiens bon, écrit le mari à Ampère, j'ai toutes mes notes; et, de retour à Paris, si Dieu me prête vie et me donne la force de faire quelques leçons sur le poème du Cid, je me

propose de tirer parti de ce voyage d'Espagne, et d'écrire une vingtaine de pages dont vous n'aurez pas à rougir » .

C'était donc encore la Sorbonne dont le souvenir le hantait, dont le regret l'attristait : « Ah ! pauvre Sorbonne, écrit-il, que de fois je retourne en esprit vers ses salles enfumées, mais que j'ai vues remplies d'une généreuse jeunesse! Cher ami, après les consolations infinies qu'un catholique trouve au pied des autels, après les joies de la famille, je ne connais pas de bonheur plus grand que de parler à des jeunes gens qui ont de l'intelligence et du cœur ! »

C'est à M. Benoit, son suppléant intérimaire à la Sorbonne, un chrétien comme lui, qu'est écrite cette lettre, pour le féliciter et remercier de ses belles leçons de littérature allemande.

D'autres fois c'est vers quelque foyer de l'amitié lointaine que se reporte son regard. Il écrit à M. Lenormant : (( La place que vous voulez bien me garder dans vos pensées me fait songer à celle que je trouvais à votre foyer, quand M""" Lenormant nous accueillait, ma femme et moi, avec tant de grâce et d'indulgence. Je ne sais encore ce que Dieu ordonnera de moi ; mais il a certainement assez fait pour l'honneur et la douceur de notre vie, en nous choisissant nos amis. Si mal que je pense de moi-même, je ne puis croire qu'il m'ait créé pour ne rien faire, lorsqu'il me fait connaître l'un après l'autre tous les meilleurs chrétiens démon temps et les âmes les plus choisies. »

Presque toutes les lettres adressées, pendant ce carême, à ses amis de France sontdes remerciements. Personne ne fut plus fidèle qu'Ozanam au devoir de Faction de grâces auxhommes, comme à Dieu. Ayairt

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