DERNIERES LETTRES
Sarrasins, les terribles ravageurs de tout ce ])eau rivage.
Sa dernière lettre pour la France est adressée à M. Eugène Rendu; c'est moins de deux mois avantsa fin, 17 juillet 1853, et l'on s'étonne de lui trouver la parole si riante, Timagination si fraîche. Il félicite son ami du choix qu'il vient de faire d'une épouse dont la compagnie fera l'honneur et le bonheur de sa destinée. « De telles rencontres ne sont pas communes, et ceux-là seuls qui en connaissent la douceur ont le droit d'en parler. C'est pourquoi je vous félicite, mon cher ami; et déjà je me réjouis comme d'un heureux augure, de ce nom d'Amélie que vous donnerez à votre compagne. Est-ce notre exemple aussi qui vous a fait choisir le 23 pour vos noces? Le 23 porte bonheur!... Les vœux de vos amis, les mérites de vos parents vous tressent une couronne qui ne se flétrira pas ^ »
Le Pèlei'inage au Pays du Cid eut son dernier trait de plume : mais combien laborieux! Ozanam en était réduit à ne pouvoir écrire trois lignes de suite sans être contraint de s'étendre sur un canapé. Il ne recevait plus que de rares amis, tels que les Ferrucci qu'a fait connaître à la France la touchante notice de l'abbé Perreyve, sur la jeune Rosa Ferrucci, leur fille. Des notabilités du pays ou d'ailleurs briguaient cependant l'honneur d'entrer en relation avec l'illustre Français. Reconnaissant de leurs bontés, Ozanam se refusait à leurs hommages. Un jour qu'il s'était excusé sur sa faiblesse de recevoir un personnage princier venu en grand équipage, se présenta le
1. Eugène Rendu, inspecteur général de l'Enseignement primaire, fils de M. Ambroise Rendu, un des organisateurs de l'Université impériale, neveu de M^' Rendu, évêque d'Annecy, et de la sœur Rosalie.
576 ADIEUX A LANTIGNANO.
soir un pauvre jeune homme de Sardaigoe, qui venait à pied de Livourne, couvert de poussière, pour lui demander quelques renseignements utiles à la fondation d'une conférence dans son lie. Le malade le reçut avec joie, et rassemblant toutes ses forces, le retint pendant deux heures près de lui.
Deux jeunesmemljres delà conférence de Livourne, les frères Bevilacqua, s'étaient pris d'une véritable tendresse, eux et leur famille, pour ce grand et saint ami, à qui tous leurs instants libres furent désormais consacrés sans compter. C'était, sur la route poudreuse de Livourne à Antignano, un service perpétuel de bons offices, de prévenances délicates, et d'aimables surprises. Un jour, arrive au malade une charge de ses ileurs préférées ; un autre jour, jour de grande fièvre, une provision de glace; puis une pareille encore dès la toute première heure (hi lendemain. Puis, quand le mal devient plus alarmant, à l'insu du malade, les deux frères passent la nuit dans une maison voisine, et dès qu'une lumière à la fenêtre d'en face les avertit d'une crise, ils viennent se mettre aux ordres de l'épouse et au service de l'époux.
Les pécheurs et les paysans, eux aussi, étaient conquis au « pieux étranger », comme ils disaient, lui apportant leurs petits présents de terre ou de mer, avec ces douces paroles d'amitié compatissante dont la langue italienne a le secret. Ozanam les leur rendait gracieusement.
Toute cette sollicitude affectueuse, celle aussi de son médecin, celle de son confesseur, supérieur des Lazaristes de Livourne, le confondaient de reconnaissance. Il rouvrit son testament pour y déposer leurs noms avec son remerciement : « L' Antignano, 8 août : J'ajoute ici les plus tendres remerciements pour l^es