‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 207 sur 235 · A L ANTIGNANO · texte numérisé non relu

A L ANTIGNANO

Cependant le vieux curé de l'Antignano se mourait ienteinent, lui aussi, àTombre de son église. Apprenant que M, Ozanam était là et appelait un prêtre qui lui donnât la communion avant la messe : « C'est moi qui irai, dit-il; levez-moi! » On l'habilla, on l'aida à descendre son escalier. Il apparut à l'autel de son église enguirlandée et déjà remplie de ses paroissiens en habits de fête. L'époux s'avança vers la Table Sainte, soutenu par son épouse. Le vieux prêtre, soutenu, lui, par le bras de son clerc, descendit du sanctuaire et leur présenta à tous deux le Pain de vie. Ce fut la dernière fois qu'il remplit cette fonction sacrée ; ce fut aussi la dernière messe à laquelle Ozanam assista sur la terre.

Sur ces entrefaites, son frère prêtre lui fit la surprise d'arriver inopinément, pour ne plus se séparer de lui. Le jour il l'accompagnait en voiture jusqu'au bord de lamer. « Là, raconte-t-il, mettantpied à terre, Ozanam traînait difficilement ses pas jusqu'à un petit promontoire où un siège lui avait été préparé, et d'où il fixait son regard sur le vaste horizon de la Méditerranée, comme pour en percer l'immensité. » La nuit, les deux frères veillaient à son chevet alternativement. Une fois, l'un d'eux l'apercevant dans l'ombre qui versait des larmes : « Pourquoi te fais-tu de la peine? lui demanda-t-il, en l'embrassant. Rassure-toi. Bientôt nous reverrons la France! » Mais lui : « Ah! cher frère, il ne s'agit pas de cela. Mais quand je songe à mes péchés pour lesquels Jésus-Christ a tant souffert, comment me retiendrais-je de pleurer? » Une autre fois qu'il parlait et pleurait ainsi, une douce voix lui dit : « Mais êtes-vous donc un si grand péclieur ? » A quoi lui, vivement et gravement : « Enfant;

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VOUS ne savez pas ce qu'est la sainteté de Dieu ! » Le jour du 23 ramenait, comme chaque mois, le quantième de son heureux mariage. Ozanam ne l'oublia pas. Le matin de ce jour-là, il présenta à sa femme une branche de myrte fleuri, cueillie par lui sur le rivage, où la veille il Tavait remarquée à son intention.

Ses journées jusqu'à la fin se passèrent en plein air, sur la terrasse, où couché sur un sofa il reposait longuement dans des pensées dont rien ne venait le distraire, sinon la voix de son enfant qui de temps en temps s'arrachait à ses jeux pour venir lui demander de la caresser ou de la bénir. La Bible était là, ouverte à côté de lui. La parole sainte avait si complètement pris possession de son esprit, qu'il en devenait oublieux de ce qui l'entourait. Il y av^ait tel de ces textes, comme celui-ci, auquel il s'attachait, comme à la formule- consacrée de son propre sacrifice offert à l'Éternel : « Seigneur, vous m'avez prêté ce corps. Les autres holocaustes quelconques ne sauraient vous plaire, me voici donc, je viens, ainsi qu'il fut écrit en tête de A'otre livre. C'est votre volonté que je ferai, mon Dieu! »

« Un soir qu'étendu sur la terrasse, il contemplait le soleil qui se couchait sur les flots, sa femme assise sur une chaise, un peu en arrière de lui, pour qu'il ne vît pas ses larmes, admirait la tranquillité sereine qui régnait sur les traits comme dans l'attitude de son cher souffrant. Elle en prit sujet de lui demander « quel était celui des dons de Dieu qu'il estimait être le plus grand ))?I1 n'hésita pas : « C'est la paix du cœur », répondit-il. Puis s'expliquant, il dit que sans cette paix, nul bien ne peut nous rendre heureux et qu'avec elle tous les maux sont supportables, même les approches de la mort.

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« Quelques jours plus tard, sur cette même terrasse, comme ils étaient encore assis ensemble, écoutant le murmure des vagues d'été et le chant des oiseaux dans les bosquets voisins : « Si quelque chose, dit-il, me console de quitter ce monde sans avoir achevé ce que j'avais désiré et entrepris, c'est que je n'ai jamais travaillé pour la louange des hommes, mais uniquement pour le service de la vérité, »

Le mal empirait de jour en jour. Le malade, à bout de forces, ne parlait que peu; tous les symptômes annonçaient une catastrophe prochaine. Ozanam allait-il donc mourir sur la terre étrangère? li avait fortement exprimé le désir de revoir la France. On décida de l'embarquer au plus tôt pour Marseille.

La veille du mois de septembre fut le jour du départ. Accompagné de sa femme, de sa fille et de ses deux frères, Ozanam sortit de sa maison d'Antignano, la maison de sa douleur. Tandis que la voiture attendait, il se fit conduire, presque porter, par le bras de sa femme et celui de son frère, à la terrasse du jardin qui dominait la mer. Il resta quelques instants à la contempler. Puis ôtant son chapeau, il éleva les mains et dit à haute voix sous le ciel : « Mon Dieu, je vous remercie des afflictions et des souffrances que vous m'avez envoyées dans cette maison : acceptez-les en expiation de mes péchés. » Se tournant ensuite vers sa femme : « Je veux aussi qu'avec moi tu bénisses Dieu de nos douleurs. » Puis, tout à coup, la serrant dans ses bras : « Je le bénis aussi des consolations que tu m'as données. »

On le conduisit à bord, où il demeura quelque temps sur le pont, assis dans un fauteuil, entouré des prêtres, religieux, amis, confrères de Saint-Vincent de Paul venus pour lui serrer ou lui baiser la main.

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