‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 36 sur 235 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LA CONFÉRENCE d'hISTOIRE. — l/ÉLITE MILITANTE. — LA DÉ- FENSE DOCTRINALE. — l'aPOSTOLAT PAR LA CHARITÉ. — LA SOCIÉTÉ DE SAINT-VINCENT DE PAUL. — LA PREMIÈRE CONFÉRENCE. — LA FÊTE-DIEU DE NANTERRE.

La Conférence d'histoire et de philosojihie qu'avec le concours d'Ozanam M. Bailly avait constituée sur les débris de la Société des Bonnes Études, avait dans une année quadruplé le nombre de ses adhérents. Ainsi Ozanam pouvait écrire, le 13 mars 1833 : « Aujourd'hui, la Conférence compte une soixantaine de personnes dont plusieurs de grand talent; elle vaste local où nous nous réunissons est encombré. » Nous avons vu, par ailleurs, les pétitions d'Ozanam à M^'^' de Quelen réunir une première fois cent, et une seconde fois deux cents signatures. Si tous n'étaient pas des associés, c'étaient au moins des amis.

Cependant, tandis que l'ancienne Société des Bonnes Études était un cénacle fermé, hormis aux jeunes catholiques d'une certaine classe et opinion politique, la Conférence d'histoire était ouverte à tous les esprits désireux de s'instruire, et à toutes les

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niiancesde la pensée contemporaine, libres de se produire pour s'éclairer. Ozanani s'en montre heureux : « La lice est ouverte à toutes les opinions, voire même aux doctrines saint-simoniennes, et, hormis la politique écartée par le programme, le d imaine de la discussion est illimité et sa liberté pleine et entière. De jeunes philosophes viennent demander compte au catholicisme de ses doctrines ou de ses œuvres. Et alors, saisissant l'inspiration du moment, l'un de nous fait face à l'attaque, développe la pensée chrétienne mal comprise, déroule l'histoire pour y montrer les glorieuses applications qui en sont faites ; et, trouvant quelquefois une source d'éloijuence dans la grandeur du sujet, établit sur des bases solides l'immortelle union (Te la vraie philosophie avec la foi. »

Ce quelqu'un était le plus souvent Ozanam luimême, comme étant, sans conteste, celui qui savait davantag-e et qui parlait le mieux. Il avait la riposte facile, prompte, aiguisée d'esprit, et pittoresque. Képondant une fois à un de ces déclamateurs qui venait de proclamer triomphant la défaite du vieux catholicisme, déchu, usé, fini, Ozanam commença ainsi : « Quand les sauvages de l'Amérique se préparent à livrer de sanglants. coml^ats à leurs frères de la solitude, ils ne manquent pas, pour se donner du cœur, d'entonner un chant de guerre en l'honneur de leur victoire future, escomptant par avance le nombre des chevelures enlevées à leurs ennemis. Telle est, d'après les récits des voyageurs, la coutume des Hurons et des Iroquois. Cette coutume aurait-elle passé de là jusque chez nous : et ne la retrouvez-vous pas dans ce Ptean triomphal prématurément entonné par le préopinant? »

On devine le reste. Mais on comprend aussi que pour « faire face aux attaques de Firréligion, et établir solidement les bases de l'union de la science avec la foi, l'inspiration du moment », comme s'exprime Ozanam, ne peut longtemps suffire : il y faut des connaissances peu communes à cet âge et qui ne s'improvisent pas. Aussi bien confie-t-il à un de ses amis de Lyon qu'il travaille beaucoup le sujet de ses entretiens. « Je fais, pour la Conférence, une histoire abrégée des idées religieuses de l'antiquité; et déjà la Chine et l'Inde m'ont passé sousles yeux... Quelque minime que soit cette érudition, elle m'est bien utile; car son aboutissement est toujours le môme. Toujours, après avoir traversé le long labyrinthe des mythes et des allégories, l'œil découvre au fond du sanctuaire le mystérieux mot de l'énigme, qui est la parole de Dieu. »

C'est à leur meilleure instruction religieuse, ainsi qu'à leur ardeur de prosélytisme, que ces jeunes gens devaient leur supériorité, à la Conférence d'histoire. Ozanam le constate encore : « Comme les catholiques y sont égaux en nombre à ceux qui ne le sont pas; et que, d'un autre côté, ils y apportent plus de connaissance, d'ardeur, de zèle et d'assiduité, c'est toujours en leur faveur que la victoire se décide. »

Puis leur union faisait leur force : « Entre nous franche et intime cordialité : une sorte de fraternité ! Avec les autres toujours bienveillance et politesse. Nous sommes surtout une dizaine, unis plus étroitement par les liens de l'esprit et du cœur, espèce de chevalerie littéraire, amis dévoués et sincères qui s'ouvrent leur âme pour se dire tour à tour leurs joies, leurs espérances, leurs tristesses. »

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Ozanam a retracé de leur intimité, à la fois sérieuse et j oyeuse, cet aimable et vivant tableau souvent cite : « Quelquefois, lorsque l'air était plus pur et la brise plus douce, aux rayons de la lune qui glissaient sur le dôme majestueux du Panthéon, le sergent de ville, l'œil inquiet, a pu voir six ou huit jeunes hommes, les bras entrelacés, se promener de longues heures sur la place solitaire. Leur front était serein, leur démarche paisible, leurs paroles pleines d'enthousiasme, de sensibilité, de consolation. Us se disaient bien des choses de la terre et du ciel ; ils se racontaient bien des pensées généreuses, bien des souvenirs pieux : ils parlaient de Dieu, puis de leurs pères ; puis aussi de leurs amis restés au foyer domestique, puis de leur patrie, puis de Ihumanité. Le Parisien stupide qui les coudoyait en courant à ses plaisirs, ne comprenait pas leur langage ; c'était une langue morte que peu de gens connaissent ici. Mais moi, je les comprenais, car j'étais avec eux, et, enles entendant, je pensais et je parlais comme eux, et je sentais se développer mon cœur. Il me semblait que je devenais homme, et j'y puisais, moi si faible et si pusillanime, quelques instants d'énergie pour les travaux du lendemain. » Ce « faible, ce pusillanime » était pourtant celui qui les animait. Et ces « paroles pleines d'enthousiasme, de sensibilité et d'espérance », qu'ils s'entredisaient, étaient celles qui se lisent dans ses lettres d'alors, janvier et 19 mars 1833 : « Nous avons besoin, nous autres, de quelque chose qui nous possède et nous transporte, qui domine nos pensées et qui les élève. Nous avons besoin de poésie au milieu de ce monde prosaïque et froid ; mais en même temps d'une philosophie qui donne quelque consistance à nos conceptions idéales; j'entends un ensemble de doctrines

base de nos études, mobile de nos actions. Le catholicisme sera ce point central auquel aboutiront toutes les recherches de notre in.telligence et tous les rêves de notre imagination. Ainsi disparaîtra ce vague de l'esprit qui est le mal de notre âge, et cette mélancolie du cœur qui en est la faiblesse et la souffrance. »

Rien ne manquait donc à l'élan de cette jeunesse, mais presque tout manquait à son expérience. La Conférence d'histoire, en acceptant sur ses bancs les représentants et partisans de toutes les opinions et de toutes les religions, savait-elle où cela la mènerait? Son ardent prosélytisme ne la trompait-il pas ? Et en prêtant sa tribune au débat contradictoire de toutes les objections, cette jeune élite catholique, pour studieuse qu'elle fût des raisons de sa foi, pouvait-elle se flatter d'être en possession de toutes les solutions? Ozanam sans doute fait observer, dans ses lettres, que la discussion ne portait pas sur les matières d'ordre proprement théologique, mais uniquement sur l'histoire et l'action sociale du catholicisme. Il n'en reste pas moins vrai que, de voir la sainte cause de la religion reposer en des mains encore si novices et si légèrement armées, ne rassurait pas, tant s'en faut, les esprits même les mieux disposés et indulgents pour l'audace des jeunes.

L'un de ceux-là était le vénérable M. Picot, fondateur et rédacteur du journal r.4 mi de la Religion, à qui son âge, sa science, ses longs services dans la presse catholique donnaient le droit de s'alarmer du péril de cette apologétique juvénile, affranchie de toute direction et de tout contrôle ecclésiastique. Il s'en expliqua dans un article qui concluait à l'abandon de ces discussions épineuses, desquelles les avantages

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ne lui S(Mnl)laiont pas b?)lancer les inconvénients.

Ozanam le lut et s'en étonna. Il y répondit, " par sa douleur de voir un tel blâme infligé par un homme vénérable à des jeunes gens qui, malgré leur petit nombre, avaient trouvé dans leur foi le courage de défendre hautement leur sainte mère l'Église, atta- (|uée de tontes parts! » Il est probable que M. Bailly intervint alors pour couvrir de son nom respecté ceux dont la docilité lui était connue, et desquels il devait répondre, puisqu'il les présidait. C'était une autorité. M. Picot ne refusa pas d'insérer la répons** d'Ozanam, un peu vive il est vrai, mais dont le sentiment de sincérité le touchait, sans le convaincre toutefois.

Cependant la conscience si délicate du Jeune homme était éveillée. Certains faits effrayaient sa responsabilité. Il était arrivé qu'au cours de discussions soulevées à l'improviste, les champions du christianisme, pris de court, avaient été trouvés au-dessous de leur tAche. On se réunit en commission chez Lamache, rue et hôtel Corneille, pour des mesures à prendre contre de pareilles surprises. Elles n'aboutirent pas.

Un jourc[ueLallier. un des trois commissaires, s'en condoléait avec l'ainé du petit groupe. Le Taillandier, un Ronennais, étudiant de seconde année de droit, celui-ci esprit froid, silencieux, mais d'un grand sens pratique, finit par conclure ainsi tranquillement : u .l'aimerais mieux c[ue tout cela, un autre genre de réunion, composé uniquement de jeunes gens chrétiens, qui, au lieu de controverses et de disputes, se livreraient ensemble à des bonnes œuvres! » Mais cela, ne serait-ce pas capituler? Il ne lui fut pas répondu cette fois.

Du dehors arrivaient d'autres avertissements. Oza-

nam les mentionne ainsi : « Lorsque nous catholiques, dans nos relations avec nos compagnons d'étude incroyants, déistes, saint-simoniens, fouriéristes, artisans de la refonte de la société, nous nous eflorcions de leur rappeler les bienfaits du christianisme, nous les entendions nous répondre invariablement : « Vous avez raison, si vous parlez du passé : le « christianisme a opéré autrefois des merveilles, mais « aujourd'hui, que fait-il pour l'humanité? Et vous- « mêmes qui vous vantez d'être catholiques, que « faites-vous? Où sont les œuvres qui démontrent « la vérité de votre foi, à nous quiles attendons pour « nous la faire accepter et pratiquer? » Ozanam s'avouait fort ému de ce reproche.

Une circonstance vint poser d'urgence la question, en la serrant de plus près. C'est Lamache qui la rappelle ainsi: « Dansées mêmes premiers mois de 1833, une réunion de la Conférence d'histoire fut plus orageuse que de coutume. Ozanam dut tenir tête à des attaques injustes et passionnées. Il sortit de là profondément triste. C'était de l'outrage fait à Dieu et à l'Église qu'il était triste. Et, s'adressantà nous : « Combien il est douloureux, dit-il, de voir notre sainte mère lÉglise ainsi attaquée, et le catholicisme ainsi travesti, calomnié! »

Il n'en conclut pas l'abandon de la défense religieuse. « Restons sur la brèche pour faire face aux attaques, dit-il. Mais n'éprouvez-vous pas, comme moi, le besoin d'avoir, en dehors de cette conférence militante, une autre petite société, composée toute de pieux et braves amis, qui joignent les œuvres à la parole et ainsi affirment la vérité de leur foi par sa vitalité? »

« Après un demi-siècle de distance, continue F^a-

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