‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 38 sur 235 · INITIATIVE · texte numérisé non relu

INITIATIVE

de la famille. Son frère, l'abbé Bailly, entra dans la Congrégation de la iMission. Lui-même, rempli de l'esprit du grand apôtre, se mit au service de la charité dans le monde. Vers 1830, M. Bailly était devenu le bras droit de M. l'abbé Borderies dans la direction de la Société des Bonnes: OEuvres, ainsi que de M. l'abbé Desgenettes, alors curé de l'Église des Missions. M"^ Bailly partageait avec son mari la dévotion à Notre-Seigneur Jésus-Christ dans le cher pauvre. Sollicitée par la sœur Rosalie, on l'avait vue entreprendre avec une de ses amies la visite des indigents à domicile. Mais, découragée par l'accueil qu'elle y avait subi, elle et son mari s'étaient accordés à dire : « Ce n'est pas là l'œuvre des femmes. Il y faudrait des hommes, des jeunes gens. »

C'est sous rimpression de cette parole qui l'avait beaucoup frappé, que M. Bailly reçut la communication d'Ozanamet de ses amis. Elle lui sourit beaucoup. « Il approuva pleinement-, rapporte Lallier, le projet de cette petite association intime, toute de charité. Quant aux œuvres à entreprendre, il ouvrit l'avis de consulter tout d'abord le curé de leur paroisse de Saint-Étienne du Mont. Le curé était M. l'abbé Ollivier, plus tard évéque dÉvreux. Pris au dépourvu, celui-ci se contenta, pour le moment, de conseiller à ces braves volontaires de s'employer à l'œuvre de la catéchisation des enfants des malheureux.

Mais tout leur zèle était tourné vers la visite des familles. M. Bailly estimait que, pratiquée avec une prudente discrétion, elle pouvait avoir sur euxmêmes, plus encore que sur leurs visilés, la plus salutaire influence. Quatre membres étaient déjà assurés à la réunion. Ozanam en désigna deux autres appartenant à la Conférence d'histoire : Félix Clavé

et Jules Devaux, le premier fils d'un chef d'institution du faubourg' du Roule, à Paris, et saint-simonien récemment converti, le second étudiant en médecine originaire de la Normandie, <( lesquels acceptèrent avec empressement ». C'était l'élite de l'élite, le reste du groupe chrétien se tenant alors dans une attitude expectante et réservée. On s'arrêta au nombre de huit. Ces huit, dont un seul avait plus de vingt ans, étaient : Frédéric Ozanam, Auguste Le Taillandier, Paul Lamache, Félix Clavé, François Lallier, Jules Devaux; puis deux autres, dont les noms n'ont pas été retrouvés K

Soixante ans après, Lamache, alors octogénaire, interrogé sur la part de chacun dans ces commencements, répondait ainsi dans le journal Le Monde, 4 août 1892 :

'( A dire vrai, personne, pas même Ozanam, celui d'entre nous qui avait certainement le plus d'initiative et de zèle, personne de nous ne peut recevoir la qualification de fondateur de la Société de Saint- Vincent de Paul. Nous étions mus uniquement par le désir de nous prêter, faibles comme nous étions, un amical et fraternel appui dans la pratique du bien. Après avoir combattu de la plume et de la parole dans la Conférence d'histoire, pour la défense de la religion, nous éprouvions le besoin de nous retremper, de nous fortifier, de nous consoler en nous livrant à quelques petites bonnes œuvres pour l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ. C'est donc le bon

1. M. Douhaire, plus lard secrétaire de la Rédaction du Correspondant, se souvenait d'avoir assisté à celte preraière séance dont il redisait l'impression. — M. Henri Pessonneaux, l'inséparable ami et parent dOzanam, n'élait-il pas le liuitieme membre de la première Conférence .3 Son extrême humilité en récusait l'honneur.

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Dieu, le bon Dieu tout seul qui a tout fait; et c'est pourquoi précisément il y a lieu de penser que la Société de Saint-Vincent de Paul durera. »

Il est vrai ; mais il l'est aussi qu'Ozanam y fut le principal ouvrier dont le Tout-Puissant voulut se servir pour cet ouvrage. Moins de trois ans après sa mort, quatorze moml)res survivants de la conférence primitive voulurent en porter authentiquement témoignage, en lui confirmant, Ad perpeluam rei memoriam le titre de Fondateur par acte écrit, signé do -tous, comme ci-dessous' :

La première réunion de la Conférence de Charité eut lieu dans le mois de mai 1833, date vérifiée de la naissance de l'œuvre. Les réunions se tenaient cliez M. Bailly, au\ bureaux de la Tribune catholique, rne du Petit-Bourbon-Saint-Sulpice. En prenant possession du fauteuil, le vénérable président avait pris soin de leur dire : « Si véritablement vous

1. Telle est cetle déclaration collective insérée dans la Gazette de Lyon, du 25 mars 1856 : « S'il est viai que la société de Saint- Vincent de Paul a été fondée par plusieurs, il n'est pas moins vrai que Frédéric Ozanam a eu une action prépondérante et décisive dans cette création. C'est lui qui a partagé avec M. Letailiandier 1 idée d'une réunion dont les membres uniraient à leur foi pratique des œuvres de charité; lui qui y a décidé par son initiative la plupart des membres à cet acte de dévouement aux pauvres, aucun d'eux n'ayant appartenu à aucune des associations charitables antérieures. »

Signé, le 20 mars, par MM. F. .\lday, J. Arlhaud, C. Bietrix, A. Bouchacourt, Chaurand, J. Freney, J. Janniot, A. Lacour, L. Lacuria, P. de laFerrière, E. Rieussec, tous membres de la première conférence d^ Paris, sur la paroisse de Saint-Étienne du Mont.

Ont adhéré, les 20 et 21 mars, M.M. Aimé Bouvier, à Bourg, et Henri Personneaux. àParis.

M. Devaux de Trivière Calvadosi, un des huit premiers membres,, déclara par lettre qu'Ozanam fut le premier qui lui parla de la société et qu'il le considérait comme en étant le fondateur.

M. l'abbé Ozanam, Vie de Fréd. Ozanam, ch. iv, p. 156.

98 LŒUVRE DE CHARITÉ.

voulez olre utiles aux pauvres et à vous-même, faites de votre charité une œuvre moins de bienfaisance que de moralisation et de christianisation., vous sanctifiant vous-mêmes par la considération de Jésus- Christ soutirant dans la personne du pauvre. » C'était à son divin service en personne qu'ils s'engageaient dans cette œuvre.

Tout était générosité et désintéressement dans leurs dispositions. Le règlement de l'ex-société des Bonnes Études faisait prendre à ses membres l'engagement de s'entr'aider à faire leur carrière dans le monde. Par contre, la jeune Conférence de la Charité stipula que nul ne devrait se servir de la société dans un intérêt personnel (juelconque. L'oubli de soi devait correspondre au don complet de soi.

La ressource de la charité était uniquement la quête faite en séance par l'un d'eux. Ils eurent un jour la surprise de trouver dans la bourse quelques écus inespérés. C'était M. Bailly qui avait trouvé cette charitable manière de rémunérer la collaboration gratuite que plusieurs apportaient à la Tribune catholique, son journal. C'était donc du fruit de leur travail qu'ils nourrissaient le pauvre !

On y joignait la prière, celle pour les indigents, celle pour les bienfaiteurs, celle pour les confrères; les uns et les autres placés sous le patronage de saint Vincent de Paul. Son nom y fut invoqué, même avant que la société en eût fait le sien propre.

Aussi bien était-ce aux Filles de la Charité de Saint- Vincent de Paul que la Conférence avait eu recours pour entrer en contact avec les malheureux. Le trésorier de la Conférence, Jules Devaux, avait été député rue de l'Épée-de-Bois auprès de la célèbre sœur Rosalie si populaire dans le XIP ar-

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