LES COMMENCEMENTS. 'J
rontlissement. doù sa charité débordait sur Paris tout entier. Heureuse d'associer à son ministère les gens de bonne volonté qui venaient la consulter, elle reçut Devaux avec une bonté maternelle, encouragea l'œuvre des jeunes apôtres, leur donna des conseils utiles, dressa pour eux une liste de familles à visiter, et leur céda ses Bo?is de pain et de viande, en attendant que la Conférence, trop récente encore, eût émis les siens.
Chaque confrère ayant une famille à secourir, celle qui échut en partage à Ozanam offrait le spécimen d'une misère morale pire encore que l'autre. Le ménage se composait d'une mère qui s'épuisait de travail pour faire vivre cinq enfants, et d'un mari ivrogne qui lui prenait ce qu'elle gagnait pour boire tout jusqu'au dernier sou. «Rentré du cabaret, il nous bat tous, quoique pas tous les jours », rapportait consciencieusement la malheureuse femme. Elle était arrivée au dernier degré de la détresse et du désespoir, quand Ozanam la découvrit. Il ne tarda pas à reconnaître que le mariage n'existait pas, et que l'infortunée était libre de secouer ce joug ignoble autant qu'odieux. Celle-ci n'y pouvait croire : « Ce serait trop beau! » disait-elle. Ozanam le fit constater judiciairement, libéra la femme, et, moyennant une quête, lui procura le moyen de retourner dans sa Bretagne, avec ses deux plus jeunes enfants, en plaçant les deux aines dans les ateliers de M. Bailly. C'était bien la double assistance matérielle et morale qu'a\ait reccmmandce Je charitable président. Et, dans un premier exemple, on prenait déjà l'idée de l'œuvre future de la Société de Saint- Vincent de Paul.
Les noces de ces jeunes chrétiens avec la Charité
100 L'ŒUYRE DE CHARITÉ.
mettaient leurs cœurs en ferveur de piété reconnaissante. Un mois après sa modeste inauguration, la Conférence enrôla pour une fête religieuse, à la campagne, une trentaine d'étudiants conviés par Ozanam à se trouver à Nanterre, le jour de la Fête- Dieu, pour faire escorte à Notre-Seigneur, à la procession du Très-Saint-Sacrement. Ainsi en fait-il luimême la peinture à sa mère, 19 juin 1833.
La pieuse manifestation était en même temps une protestation : « Vous savez, ma chère mère, qu'à Paris comme à l->yon, les processions sont interdites. Mais, parce qu'il plaît à quelques perturbateurs de parquer le catholicisme dans ses temples au sein des grandes villes, ce n'est pas une raison pour de jeunes chrétiens à qui Dieu a donné une âme un peu virile, de se priver d'une des plus touchantes cérémonies de la religion. Aussi s'en est-il trouvé quelques-uns qui avaient songé à prendre part à la procession de Nanterre. Nanterre , paisible village , patrie de la bonne sainte Geneviève, patronne de Paris! » N'était-elle pas, en particulier, leur patronne à eux, jeunes paroissiens et citoyens de la glorieuse montagne Sainte-Geneviève?
Toute cette lettre est charmante, colorée de poésie, animée de gaieté, rayonnante d'amitié, débordante de piété, et c'est à une mère qu'elle est adressée. On y voit le départ de chacun, de bon matin, un beau dimanche de juin, sous un ciel sans nuages ; l'arrivée au rendez-vous, Barrière-derÉtoile. On s'y trouve trente! D'abord toute l'aristocratie intellectuelle de la Conférence : Lallier, Lamache, Cherruel, saint-simonien converti; de La Noue qui fait de si beaux vers; puis Le Jouteux; puis des Languedociens, des Francs-Comtois, des Normands, des Lyonnais surtout, la plupart portant