SAINT VI.NCKNT DE PAUL
céments? Ce sera la régénération dont le tlot montant, comme celui d'un fleuve bienfaisant, renouvellera la face et fécondera le solde notre pauvre patrie. »
Enfin, résumant sa pensée dans quatre mots, Ozanam déclare « qu'un patron est un idéal qu'il faut se proposer, un type supérieur qu'il faut réaliser, une vie qu'il faut continuer, un modèle sur terre et un protecteur au ciel ».
Aux vacances de la jnème année 183i, les membres de la Conférence étaient devenus assez nombreux pour que la visite des pauvres n'en fût plus interrompue. Ozanani avait dit : < Messieurs, n'oublions pas que les pauvres, eux, n'ont pas de vacances. » Les absents se faisaient alors suppléer par d'obligeants confrères domiciliés à Paris. Le plus dévoué de ces suppléants était M. Le Prévost, le futur fondateur des Frères de Saint-Vincent de Paul.
Dans la première réunion qui suivit son retour de Lyon, Ozanam mit les confrères au courant de sa correspondance avec M. Curnier, touchant la fondation d'une conférence à Nimes. « J'ai dû porter une grande partie de votre lettre, lui faisait-il savoir, à nos collègues réunis, en présence du curé de la paroisse qui avait bien voulu venir nous présider ce jour-là. L'impression qu'elle leur a laissée ne peut se traduire que par ces mots de l'un d'eux : « Vraiment c'est la charité des premiers siècles! »
Ozanam faisait prévoir à son ami nimois « de nouveaux arrangements qu'allait nécessiter, au sein de la conférence, l'accroissement du nombre de ses membres, qui atteignait la centaine ». — « Il est probable qu'ainsi nous serons obligés de nous diviser en plusieurs sections, lesquelles auront d'ailleurs périodiquement une assemblée commune. » C'était
une nécessité. La maison de la place de la Vieille - Estrapade devenait elle-même trop étroite. Les réunions y étaient trop confuses, et les séances insuffisantes pour les comptes rendus de chaque visite des pauvres et l'exposé sommaire de leurs nécessités. L'heure n'était-elle pas venue d'élargir le cercle d'action par l'établissement d'une seconde conférence, suivie peut-être de plusieurs autres? C'était une grave question et une grosse affaire! Se sectionner n'était-ce pas se désagréger, se désunir? Ainsi ces jeunes frères, comme effrayés de leur rapide multiplication, se serraient-ils les uns contre les autres au sein du cénacle gardien de l'esprit des premiers jours. Mais il était pris d'assaut par les recrues de la jeunesse qui lui demandait d'ouvrir ses portes et d'essaimer. Elles rencontrèrent de la résistance. Un témoin, le futur grand artiste verrier Claudius Lavergne, a raconté, à sa manière pittoresque, les débats que souleva la discussion de l'affaire mise à l'ordre du jour d'une assemblée plénière.
« Celui des confrères, dit-il, qui y jeta ce brandon de discorde était cependant le plus doux, le plus pacifique, le plus réfléchi des confrères. Il suffit de nommer Le Prévost de Pré ville, un des derniers venus, il est vrai, mais le plus écouté de tous, après Ozanam. Sa proposition souleva dès l'abord une tempête si violente qu'au lieu de faire semblant de dormir, comme c'était sa coutume en pareille occasion, M. Bailly, qui présidait, se hâta de renvoyer la discussion à huitaine, en faisant nommer une commission composée de trois membres de chacun des deux parlis. Je faisais partie du camp de l'opposition; et lorsque Paul de La Perrière, notre orateur, nous développa les arguments sous lesquels il se prcpa-
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rait à écraser Le Prévost, je ne trouvais pas que ce discours fût assez foudroyant!
(c Vint le jour du grand combat. Avant l'heure, la Conférence était au complet, dans le salon de !a place de l'Estrapade, plus Ijondé et plus animé que jamais. Là, lisoDS-nous, un jeune opposant, — c'est de luimême que parle Claudius, — se disting-uait entre tous par sa pétulance. Mais Le Prévost s'appr^chant de lui : « Mon bon ami, lui dit-il, apaisez-vous, je vous en prie. Ce n'est pas moi seul qui ai songé à dédoubler la Conférence, c'est Ozanam, c'est la sœur Rosalie; et elle y tient absolument! » A ces deux noms, le jeune discoureur, rendu doux et muet comme un mouton, n'eut plus qu'à se laisser choir sur le dernier rang des chaises, à côté de M. Le Prévost, »
La discussion fut très chaude et dura plusieurs jours. Paul de la Perrière, prenant l'offensive, fut encore plus vif et plus pressant qu'à l'ordinaire. On remarqua que Le Taillandier pleurait : l'idée d'une séparation lui fendait le cœur; et plus encore la crainte d'une désunion des esprits. Ozanam prit la parole pour déployer aux yeux les larges perspectives d'un plus grand bien à faire, à étendre universellement. C'était donc la thèse des joies et des bienfaits de l'amitié chrétienne aux prises avec celle des incommensurables ambitions de la charité. Les plaidoyers se succédèrent pendant plusieurs soirées.
La dernière fut la plus orageuse. « On ne s'entendait plus, rapporte Ozanam, et les esprits étaient on ne peutplus surexcités. » On était au soir du 31 décembre 183i. La nuit s'avançait; minuit venait de sonner ses douze coups, annonçant un nouveau jour et une nouvelle année. M. Bailly conjura les jeunes orateurs de mettre fm à une discussion trop prolongée, trop
animée. Mais comment finir? Ozanam se lève, va à La Perrière, et tous deux s'embrassent comme frères, en se souhaitant la bonne aonée. On applaudit, tous les imitent et se retirent joyeux, en laissant au bureau le soin et la charge difficile de contenter tout le monde.
On essaya d'abord diverses combinaisons moyennes, desquellesonselassa vite. Pendant quelque temps, les conférences partielles se tinrent séparément dans deux salles de la même vieille maison des Bonnes Études. Puis l'une d'elles fut transférée sur la paroisse Saint- Sulpice, sous la présidence de M. Gossin. Puis, presque simultanément, surgirent deux nouveaux rejetons, qui furent la Conférence de Saint-Philippe du Roule, due à M. Clavé et à l'abbé Maret, le futur évèque de Sura, vicaire de la paroisse ; et la Conférence de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle. De peur que le sectionnement ne relâchât le lien de l'unité primitive, on prit soin de statuer la tenue de réunions générales où les membres en effet se retrouvaient et se retrempaient ensemble dans l'esprit véritable de la société. Elles étaient présidées par M. Bailly, le père Bailly, gardien des traditions, et animées du souffle de Frédéric Ozanam, qui demeurait l'âme de toute cette dispersion.
En même temps et à mesure que la Société recevait cet accroissement du nombre et de l'importance, un accroissement parallèle et correspondant de lumière sur l'œuvre et ses fins se faisait dans l'intelligence docile de ce jeune homme, que TEsprit-Saint traitait de la manière qu'il fait avec les fondateurs et fondatrices de ses instituts religieux dans l'Église.
On remarquera d'abord qu'au lieu de faire de
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cette œuvre, comme il semblerait au monde, une aifaire de pure bienfaisance et môme d'apostolat conquérant, Ozanam n'a en vue premièrement que la sanctification personnelle des confrères, et plus spécialement encore la préservation religieuse et morale de la jeunesse des écoles, ainsi qu'il venait d'en écrire à Curnicr. le ï novembre 183V. « A Paris, nous sommes des oiseaux de passage, éloignés pour un temps du nid paternel, et sur lesquels l'incrédulité, ce vautour de la pensée, plane pour en faire sa proie. Nous sommes de pauvres jeunes intelligences nourries au giron du catholicisme, disséminées au milieu d'une foule inepte et sensuelle. Nous sommes des fils de mères chrétiennes, arrivant un à un dans des murs étrangers et perfides, où l'irréligion cherche à se recruter de nos pertes. Eh bien, il s'agit, avant tout, ([ue ces faibles oiseaux de passage se rassemblent sous un abri qui les protège; que ces jeunes intelligences trouvent un foyer de lumière pour le temps de leur exil; que ces mères chrétiennes aient quelques larmes de moins à répandre, et que leurs fils leur reviennent tels qu'elles les ont envoyés.
(( Il importait donc, ajoute-t-il, de former, pour les jeunes émigrants, une association catholique à' Encouragement mutuel où l'on trouvât amitié, soutien, exemple ; où l'on rencontrât, pour ainsi dire, un simulacre de la famille chrétienne dans laquelle on avait été nourri; où les plus anciens accueillissent les nouveaux pèlerins de la province et leur donnassent une espèce d'hospitalité morale. Or, le lienle plusfort d'une amitié véritable, c'est la charité; et l'exercice de la charité c'est la pratique des bonnes œuvres. »
Dans le même ordre d'idées, Ozanam explique que, si la société s'efforce de pourvoir à l'assistance
corporelle du pauvre, c'est son assistance spirituelle, avec le s;ilut de son âme, qu'elle vise comme étant sa principale fin. L'aumône ne sera que la clé d'entrée de la vérité et de la grâce. C'est sous une parabole de FÉvang-ile, celle du bon Samaritain, qu'Ozanam représentait la mission de l'apostolat laïque auprès de ces masses populaires, dépouillées, blessées à mort et laissées expirantes par les larrons et les brigands assassins de leurs âmes. « A nous, profanes Samaritains, est proposée la mission d'aborder le g-rand nialade. Osons-le. Peut-être s'effrayera- t-il moins de nous? Essayons de sonder ses plaies et d'y verser de l'huile ; taisons entendre à son oreille des paroles de consolation et de paix. Et puis, quand ses yeux se seront désillés, nous le remettrons entre les mains de ceux qui sont les gardiens et les médecins des âmes, nos hôteliers, en quelque sorte, dans le pèlerinage d'ici-bas, puisqu'ils donnent à nos esprits la parole sainte pour nourriture, et l'espérance d'un monde nieilleur pour abri. »
Encore plus haut. Plus haut que la considération du salut moral et éternel du jeune homme par l'exercice de la charité ; plus haut encore que la vue du service de l'âme comme du corps de l'indigent, Ozauam avait la vue surnaturelle de Jésus-Christ fait pauvre pour l'amour de nous, et revivant parmi nous dans la personne du pauvre. C'est proprement la vertu 11iéolog;"ale de la charité dans son objet divin.
Ozanam avait un ami d'enfance, son camarade de première communion, Louis Janmot, le distingué peintre lyonnais, l'élève de M. Ingres, qui, à cette époque, 1836, accomplissait son pèlerinage d'art en Italie. L'étudiant lui enviait le bonheur de visiter Assise et ces campagnes ombriennes où il retrouvait
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partout les traces du sérapliique François, de ce « fou damour » fait pauvre et mendiant pour Jésus- Christ. Et, là-dessus, Ozanam faisant appel à ce cœur digne du sien : « Et nous, mon cher ami, ne feronsnous rien pour ressembler à ces saints que nous aimons; et nous contenterons-nous de gémir sur la stérilité de la saison présente, tandis que chacun do nous porte dans son c rur un germe de sainteté que le simple vouloir suffirait à faire éclore? Si nous ne savons pas aimer Dieu comme ceux-là l'aimaient, c'est sans doute que nous ne voyons Dieu que des yeux de la foi; et notre foi est si faible! Mais les hommes, mais les pauvres, nous les voyons des yeux de la chair. Ils sont là ; nous pouvons mettre le doigt et la main dans leurs plaies, et les traces de la couronne d'épines sont visibles sur leur front. Ici l'incrédulité n'aplusde place possible. Nous devrions tomber à leurs pieds et leur dire avec l'Apôtre : Tu es Domimts et Deus métis! Vous êtes nos maîtres, et nous serons vos serviteurs ; vous êtes les images visibles de ce Dieu que nous ne voyons pas, mais que nous croyons aimer en vous aimant I »
EnfÎD, jusqu'où faudra-t-il qu'on aime Jésus-Christ dans le pauvre? Ozanam le sait et le dit : c'est jusqu'au sacrifice de soi. jusqu'à ce sublime témoignage de l'amour, qu'il appelle de son vrai nom quand à Léonce Curnier. il répond : Jusqu'au martyre 1 — « La terre s'est refroidie ; à nous catholiques de ranimer la chaleur vitale qui s'éteint. A nous de recommencer l'ère des martyrs; car il est un martyre possible à tous les chrétiens. Etre martyr, c'est donner sa vie pour Dieu et pour ses frères; c'est donner sa vie en sacrifice : que le sacrifice soit
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consommé tout d'im coup comme riiolocauste, ou c(u'il s'accomplisse lentement, et qu'il fume nuit et jour comme les parfums sur l'autel. Être martyr, c'est donner au ciel tout ce qu'on a reçu : son or, son sang, son àmc tout entière. Cette offrande est entre nos mains; ce sacrifice nous pouvons le faire. C'est à nous de choisir à quels autels il nous plaira de le porter; à quelle divinité nous irons consacrer notre jeunesse elles saisons qui la suivront; à quel temple nous nous donnerons rendez-vous : au pied de l'idole de régoisme, ou au sanctuaire de Dieu et de l'humanité? »
Apôtre, martyr : c'était son rêve. M. Maxime de Montrond se souvient d'un soir où M-' Dupuch, évoque nommé d'Alger, était venu visiter la Conférence de Saint-Sulpice : « Nous étions, ce jour-là, au grand complet. Le vénérable M. Bailly présidait, auprès de M. l'abbé CoUin, curé de Saint-Sulpice. On avait amené les jeunes orphelins de Saint- Vincent de Paul. M"' Dupuch tira de son cœur d'apôtre des traits en- 11 animés qui transperçaient le nôtre. J'étais placé à côté d'Ozanam. Lui et moi restâmes sous le coup de cette parole comme d'une commotion électrique. Quand, au bout d'une heure, nous nous relevâmes, après avoir reçu la bénédiction de cet homme de Dieu, Ozanam, me pressant la main de sa plus chaude étreinte, me dit d'une voix émue ces paroles que je crois entendre encore : « Que faisons-nous ici; mon cher? N'avezvous pas envie, comme moi, de partir avec cet apôtre pour l'aidera planter la croix en Afrique? Oh! que nous sommes petits et misérables, à côté de ce que nous venons d'entendre et de ce qu'il va faire?
Mais la France continentale n'est-elle pas, elle aussi, un pays de missions?
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Or, si l'on veut bien se rappeler que toutes ces choses sublimes, celui qui les a dites ou écrites ici, à vingt et un ans, lésa réalisées ; qu'il a tout donné à Dieu et ;\ ses pauvres, ses forces, sa santé, son sang, sa vie avant l'âge; qu'il s'est ainsi immolé tout entier, sciemment et volontairement, ne lui accurdera-t-on pas ce titre de martyr? Et s'étonnera-t-on, qu'à mesure que nous avançons dans l'étude de cette Ame, nous y trouvions la révélation de l'âme d'un saint?
Ce programme et ferme propos de sanctification dans le sacrifice, Ozanam l'avait rapporté pour luimôme, du pied de l'autel de Notre-Dame de Fourviére, comme il l'écrivait de Lyon : « J'ai pris pour les deux années qui me restent à passer dans la capitale, la résolution dune réforme morale plus complète. J'ai mis mes désirs sous les auspices de notre Mère céleste, me confiant pour le reste en mon bon vouloir. » Qu'en était-il advenu? C'est avec M. Dufieux, qu'il procède à un examen de conscience, où il nous faut le voir s'humilier d'abord, puis se relever dans cette virilité et sainteté de vie qui approche de ce que saint Paul appelle « la plénitude de l'âge dans le Christ ».
« Depuis ce jour de Fourvière, confesse-t-il, 2 mars, trois mois se sont écoulés, et me voici les mains vides. Je souffre d'une langueur fatale que je ne puis secouer. Ma conscience ne m'épargne point à cet égard. Et, placé entre le désir de faire bien et beaucoup, dune part, et d'autre part une faiblesse incroyable qui m'empêche de rien faire, je passe mes journées en reproches amers pour l'inexécution de mes résolutions passées, et en résolutions nouvelles que je n'exécuterai pas davantage. »
Sur quoi faisant la Jjalance des grâces reçues d'un côté, et de ses constantes infidélités de l'autre, il s'écrie : « Hélas! mon cher Dufîeux, je puis bien le dire, puisque je le dis à la gloire de Dieu : Peut-être personne ne reçut plus que moi de généreuses inspirations, personne ne ressentit de plus saintes jalousies, de plus nobles ambitions. Il n'est pas de vertu, il n'est pas d'œuvre morale ou scientifique à laquelle je n'aie été convié par cette voix mystérieuse qui retentit au fond de soi-même. 11 n'est pas d'affections louables dont je n'aie ressenti l'attrait; pas d'amitiés et de relations précieuses qui ne m'aient été ménagées; pas d'encouragements qui m'aient manqué; pas une brise favorable qui n'ait soufflé sur ma tige pour y faire éclore des fleurs. Il n'est peut-être pas, dans la vigne du Père de famille éternel, un cep qu'il ait entouré de plus de soing et dont il puisse dire avec plus de justice : Quid potui facere vineœ ?nea', et non feci? — Et moi, plante mauvaise, je ne me suis point épanoui au souffle divin; je n'ai point plongé mes racines dans cefte bonne terre; je me suis flétri et desséché. J'ai connu le don de Dieu ; j'ai senti l'eau vive baigner mes lèvres et je ne les ai point ouvertes. Je suis resté un être passif; je me suis enfermé dans une inerte lâcheté. Je ne sais .pas vouloir; je ne sais pas agir, et je sens s'accumuler sur ma tête l'écrasante responsabilité des faveurs que je néglige chaque jour. »
Il lui faudrait pour se relever et se ressaisir cette force de Dieu dont la piété est la source et l'aliment : « Mais la force, se dit-il, ce don du Saint-Esprit, si nécessaire pour marcher sans chute au milieu de tant de périls, la force n'est point en moi. Je suis flottant au gré de tous les caprices de mon imagination. La
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piété me semble parfois un joug; la prière une hal)itude des lèvres; les pratiques chrétiennes une dernière branche à laquelle je me cramponne pour ne pas rouler dans l'abime, mais dont je ne sais pas recueillir les fruits nourriciers. Je vois des jeunes gens de mon âge s'avancer, fête levée, dans les voies d'un progrès effectif; et moi je m'arrête désespérant de pouvoir les suivre, et je passe à gémir le temps qu'il faudrait mettre à marcher. »
Cette religieuse confidence s'était ouverte en la présence « de Celui, disait-il, qui nous aime tous deux, et dans le sein duquel nos deux âmes séparées peuvent se réunir et converser encore ». Elle se ferme au pied de son autel et de sa Table sainte : « J'attendais de me sentir meilleur pour m'entretenir avec vous. Or, hier, j'ai eu le bonheur de recevoir Celui qui est la force des faibles et le médecin des langueurs de l'âme. Et aujourd'hui je vous écris dans la sincérité de mes regrets pour le passé et de mes bonnes résolutions pour l'avenir. Ohl priez, je vous en conjure, [)our que celles-là enfin ne soient pas trompées. »
Les pensées d'Ozanam que nous venons de lire étaient des fruits du carême de cette année 1835. Ce mémorable carême est celui où furent enfin inaugurées, dans la chaire de Notre-Dame, les conférences dominicales de l'abbé Lacordaire. Il parla de la nécessité d'une Église enseignante : « Pourquoi, se demandait l'orateur après les premières phrases, pourquoi ai-je pris la parole dans cette enceinte? Assemblée, assemblée, dites-moi, que me demandezvous? La Vérité! Vous ne l'avez donc pas, etc. »
Ozanam était là. L'institution de ces conférences, nous savons par quelles démarches il l'avait provo-
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quée, et nous devinons avec quelle joie il en salua la solennelle inauguration et le succès! A l'issue de la première, M^' de Quelen, se levant, remercia « riionime à qui Dieu avait accordé la piété et l'éloquence, et plus encore la vertu qui fait le prêtre : l'obéissance. Il l'appela son fidèle et excellent ami, la consolation et la joie de son cœur ».
Ozanam s'en déclare enthousiasmé. Un de ces dimanches matin, 15 mars, il abrège sa lettre à son père, car il faut qu'à midi et demi, il soit à Notre- Dame, pour entendre l'abbé Lacordaire qui y donne, en présence d'un immense auditoire, la suite des conférences qu'il avait commencées l'année précédente dans la chapelle du collège Stanislas. <( Ces conférences sont magniliques. Elles sont suivies par tout ce qu'il y a de plus distingué dans la capitale; M. de Lamartine, M. Berryer, etc. On y voit des littérateurs, des savants et un très grand nombre de jeunes gens des écoles. L'enceinte réservée aux hommes remplit toute la grande nef; on y tient de cinq à six mille. »
Ozanam avait là non seulement sa place, mais son emploi. Sa lettre à son père ajoute : « Je suis chargé de faire l'analyse de ces conférences pour V Univers. On me paye vingt- cinq francs pour chacune : il yen aura huit. Si la bourse n'y gagne guère, je vous assure que l'esprit, lui, n'y perd pas. » Et la charité pour le pauvre, elle non plus, n'y perdait pas.
On raconte comment Ozanam s'y prenait pour attirer à xNotre-Dame ses camarades des écoles, spécialement ceux qu'il savait en avoir le plus besoin. Comme plusieurs alléguaient la difficulté d'y trouver place : « Venez! je vous en garderai une! » Pour cela faire, il arrivait longtemps d'avance, parfois deux heures, gardant, défendant les chaises retenues