‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 51 sur 235 · CONFERENCES DE NOTUE-DAME · texte numérisé non relu

CONFERENCES DE NOTUE-DAME

contre les envabissours, jus([u'à l'arrivée de ses invités reconnaissants.

L'enthousiasme alla croissant jusqu'à la dernière conférence, qui fut " d'une éloquence supérieure à tout ce que j'ai jamais entendu. Voilà, dit-il, ce qui nous met du baume dans le sang ».

Ozanam eût voulu voir l'Église, sa mère, reconnue et proclamée reine des arts, comme des sciences, comme des lettres, étendant son sceptre dans toutes les directions de la pensée humaine. Dans co. même temps, son ami de La Noue lui écrivit qu'il venait de se former une Association d'artistes, laquelle le priait d'accepter le titre et les fonctions de vice-président. Ozanam s'excusa sur la multiplicité de ses occupations, acceptant néanmoins d'en être membre intermittent, dans le secret dessein de faire prévaloir l'esprit chrétien dans ce monde d'artistes et de poètes « avec lequel il désirait garder un point de contact », répondit-il.

C'est que lui aussi avait conçu le plan d'une société semblable, « en vue, dit-il, de glorifier la religion par les arts, et de régénérer les arts par la religion. La puissance d'association est grande, car c'est une puissance d'amour I II y a bientôt cinq ans que cette idée s'est emparée de moi et ne m'a point quitté ». Ce ne serait pas seulement les arts, mais les lettres, les sciences, qu'il y faudrait enrôler ; non pas seulement ceux qui les enseignent ou les cultivent, mais tous ceux qui les patronnent et qui les aiment. Société d'émulation et d'encouragement, avec ses concours et ses prix; société d'assistance au talent malheureux ou souffrant; société de prosélytisme catholique au sein de l'élite intellectuelle du

pays. Quoi encore? « Enfin, dit-il, quand une législation plus large le permettra : l'établissement de collèges, d'académies, d'universith catholiques ! Ah! ces beaux rêves, sans doute, je n'eus jamais la prétention de les réaliser moi-même, mais j'ai toujours espéré que Dieu se chargerait de faire l'œuvre, pourvu qu'on l'y aidât. »

Mais encore le jeune apôtre veut-il que l'Association projetée ou naissante soit bien réellement une société de chrétiens, de catholiques croyants et pratiquants, fidèles à la direction et aux enseignements de l'Église. Il interroge son ami : « Sera-t-elle religieuse, au sens le plus élastique de ce mot, ou bien au sens pratiquement chrétien et positivement orthodoxe? Soyons assurés, mon cher ami, que ^orthodoxie est le nerf de toute œuvre catholique, sa condition vitale, et que c'est dans sa foi qu'elle puisera sa durée et sa force. »

Gomme il avait toutes les ambitions pour l'Église, comme il se réjouissait de tous ses triomphes, ce même cœur d'apôtre, par contre, frissonnait et frémissait de ses périls et de ses douleurs. C'en était une grande pour lui de constater, comme il s'exprime, < les progrès de la propagande rationaliste auprès de la jeunesse des écoles, et la défection lamentable de quelques-uns des hommes qui naguère étaient nos gloires. Lisantle Voyage en Orient de M. de Lamartine, il avait bien vite reconnu le poison du scepticisme mêlé au miel de la poésie dans cette coupe enchanteresse. « A force d'optimisme ot de tolérance à l'égard de l'Alcoran, le poète sort évidemment de l'orthodoxie », écrit-il. Mais Ozanam veut espérer que le mal n'est pas sans remède, et que le temps effacera ce qu'il y a d'impur dans ces idées et ces images

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orientales. Toutefois, sa douleurcst,i:raiide. et il s'écrie amèrement : ■' C'est lui, ce mal de l'esprit, ([ui a détrôné l'abbé de Lamennais des hauteurs où son génie et sa foi l'avaient placé. Et voici qu'il nous fait trembler pour la muse virginale de Lamartine I »>

La foi du jeune croyant s'élève sur ce sujet à des accents dont peu d'autres égalent la profonde mais virile tristesse : « Ces choses sont tristes, dit-il, mais elles sont vraies. Nous sommes punis, catholiques, d'avoir mis plus de confiance dans le génie de nos grands hommes que dans la puissance de notre Dieu. Nous sommes punis de nous être enorgueillis en leur personne, et d'avoir repoussé avec quelque fierté les affronts de l'incrédule en lui montrant la constellation de nos philosophes et nos poètes, au lieu de lui montrer autant qu'il fallait l'éternelle croix! Nous sommes punis de nous être appuyés sur ces roseaux pensants, quelque mélodieux qu'ils fussent : ils se sont brisés sous notre main. »

Alors d'un bel et généreux élan : « C'est plus haut que désormais nous devons chercher notre secours. Ce n'est point un bâton fragile qu'il nous faut pour traverser la vie, ce sont des ailes; ces deux ailes qui portent les anges : la foi et la charité. Il faut remplir ces places qui sont devenues vides. A la place du génie qui nous fait défaut, il faut que la grâce nous dirige; il faut être courageux; il faut être persévérant; il faut aimer jusqu'à la mort; il faut combatti'e jusqu'à la fin. Ne comptons point sur une victoire aisée : Dieu nous la fait difficile, afin de faire plus glorieuses nos couronnes. »

A défaut du génie, le travail Ozanam n'y a pas failli. Partagé entre le droit elles lettres, double sera pour lui le labeur, mais double aussi l'armure pour

les combats du lendemain. Sa santé en souffre doublement, il est vrai. Ses lettres à sa mère dénoncent qu'à la suite de fréquentes et sérieuses souffrances, son médecin, le D' Durnerin, lui a interdit le surmenage d'étude. Il a renoncé, en conséquence, aux cours et à l'étude des langues orientales, pour n'être plus qu'à la préparation immédiate de ses examens juridiques et littéraires, objectif de cette dure, mais féconde année scolaire 185i-1855. « Et, de fait, se dit-il, non sans quelque dépit, qu'importera à mon client de demain que son avocat sache le sanscrit et l'hébreu? Mieux vaut moisir sur le code, puisque demain me verra, du matin jusqu'au soir, attaché à la glèbe judiciaire, tout en méditant le chapitre de Senèque sur le mépris des richesses. )> Il consent toutefois à écrire une Introduction pour la Revue Européenne, renaissant de ses cendres. Mais il a fait son deuil des Conférences d'histoire : « Les pauvrettes sont mourantes, et ce n'est pas moi, hélas! qui les sauverai. »

C'est conséquemment avec les hauts représentants du barreau, d'une part, et delà littérature contemporaine de l'autre, que nous lui voyons garder contact, ainsi que sa famille lui en fait un devoir. Le 8 février 1855, il raconte à sa mère que, sur sa recommandation, il a fait sa visite de nouvel an à M. de Lamartine : « Il m'a fait un gracieux accueil. Il parait que les vers que je lui ai adressés lui ont fait réellement plaisir. Il m'a dit mille choses flatteuses, mais qui cependant m'ont peiné, parce que je ne les mérite pas. il m'a fait aussi de très belles prédictions d'avenir qui ne prennent pas le chemin de se traduire en fails. Il a pris mon adresse, pour m'inviter à dîner chez lui un de ces jours. Il m'a prié aussi

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de venir quelquefois à sa soirée du samedi. J'irai certainement. »

A la môme pa,ae, il mentionne une brève visite à M. Sauzet, un lyonnais, futur président de la Chambre des députés, de qui la l)ieiiveillance s'obstine à voir dans ce jeune compatriote une espérance de la tribune et du barreau. A son père, il écrit, 15 mars : « Sauzet a fait hier, à la Chambre des députés, un discours qui a emporté l'admiration unanime, et que l'on compare aux meilleurs discours de Berryer. »

Auquel des deux personnages, de Técrivain ou de l'avocat, du poète ou de l'homme politique, l'avenir du jeune étudiant donnera-t-il raison ?

Ce furent les Lettres qui, dans l'année 1835, arrivèrent les premières à la palme : on eût pu le [)ressentir. Le 2 mai, une lettre à M. Velay apportait à l'officier une nouvelle inattendue : n Mon cherVelay, voici l'excuse à mon silence. Je me suis mis dans l'esprit, en ces derniers temps, de réduire à sa plus simple expression, à sa forme la plus positive ce que j'avais appris de littérature pendant mes trois ans de séjour ici; afin de faire passer, s'il était possible, ma science en parchemin, et de prendre le grade de licencié es lettres. Il a fallu revoir d'un bout à l'autre mon Burnouf, et me convaincre que je n'avais jamais su mon grec, il a fallu repasser une foule d'auteurs, et ensuite toute l'histoire dont plusieurs parties m'étaient passablement étrangères. Ces travaux m'ont occupé un grand mois, au bout duquel j'ai obtenu ce bienheureux diplôme de licencié. — Il me ser^ira de marchepied, j'espère, ajoute-t-il, pour me faire recevoir docteur l'an prochain. Alors je serai, s'il plait àDieii, docteur en droit et docteur es lettres. »

C'étaient donc là « ces deux cordes à son arc »

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auxquelles faisaient nllusion ses lettres à sa mère, pour être doublement au service du divin Roi, où qu'il appelât son soldat.

Cependant la joie de son audacieux succès académique était dès lors empoisonnée par Fétat inquiétant de la santé de sa mère. Son père ne lui en avait fait l'annonce que tardivement, et encore en Tenveloppanl de réticences et d'atténuations. Le fils s'en plaignit à lui vivement : « Maman a été malade, elle l'a été même gravement ; et vous ne m'en informiez pas! Et il se passe à la maison des choses qui m'intéressent si fort, et je n'en sais rien !... Vous l'avez fait pour m'épargner de l'inquiétude; mais ce n'est pas juste. Cette pauvre mère a eu tant de soucis de moi, qu'il faut bien que j'en aie d'elle et que je souffre quand elle souffre. 11 fallait me dire tout à moi son fils, d'autant plus, mon bon père, qu'il est inutile de dissimuler; le cœur devine. »

A partir de ce moment il ne se tient plus d'accourir : (( Je m'inquiète, chère maman ; cette inquiétude me fait désirer de passer mon examen de droit dès le 25 de juillet, pour, avant la fin de ce mois, me trouver auprès de vous. Alors, ma bonne mère, je vous embrasserai très fort; je tâcherai de vous apporter de la joie ; la joie, souveraine médecine de l'âme qui souvent guérit même les souffrances du corps. »

Le travail de la préparation fut acharné. H lui fallait restituer en intensité ce que lui avait enlevé en durée le grand mois absorbé par la licence es lettres. Il savait « qu'à ce premier examen de doctorat, la moitié des candidats échoue. Il avait beaucoup compté, comme à l'ordinaire, sur le repassage des dernières journées. » Au labeur des jours, il ajouta celui des nuits. La tête martelée, les dents en

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rag-e, le visage tuméfié, il ne lAcha pas prise : <> Je me suis mis de la moutarde aux jambes, et suis resté ainsi depuis onze heures du soir jusqu'à une heure du matin. Les dernières nuits, j'ai dû veiller encore plus tard, ayant soin de prendre des bains de pieds pour détourner le sang. » Lorsque vint le jour de l'examen, le trop énergique jeune homme n'était plus qu'un débris de lui-même.

Le résultat en fut passable, mais non brillant : une boule blanche et quatre rouges : « Les profe.sseurs m'ont traité honorablement, en me posant des questions fort difficiles. » Mais qu'en dira son père? « J'avoue que j'ai peur de lui. Ce pauvre père m'a pourtant donné sa parole de ne pas me gronder. 11 sait bien que je fais tous mes efforts pour le satisfaire. Vraiment, je vous aime bien, mais je vous crains trop. Allons, je compte quand même sur votre bon accueil ! » Et il signait : « Votre fils qui part dans deux heures et qui vous embrassera dans trois jours .»

Cf. Lettres d"Ozanarn, tome I, Lelatllandier, m.s., 8 févr. 1835 — XLVIII, p. 225.

Société de Saint-Vincent de Paul. Le i)atron. Lettre LU, p. 204. Le dédoublement, leUre XXIV, p. 1 io, et LU, p. 188. Accroissements : Origines de la société, p. 188 du ManueL

Fin et Esprit de la société, Lettre XXIV^ p. 136. XXVl, p. lie. Lettre XLI, p. 520.

L'ùme d'apôtre, lettre XXVII, p. 152; XXX, p. 164.

Conférences de N.-Dame, lettre XXVIII, p. 152, 158.

Associatioh catholique des artistes et poètes, etc. Lettre XXXVII, 1>. 196.

Lamartine, lettre XXV, p. 143, et lettre mss.

Licenciées lettres, lettre XXIV, p. 161. Examen de doctorat, lettre lus. Biogr. par IWbbé Ozanana, ch. ix. Frédéric Ozanam. M. Huit, chap. xii.

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