‹ Frédéric OzanamChapitre 10 sur 20 · A LS · texte numérisé non relu

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profanes. Il faut reconquérir ce domaine qui est à nous, puisque nous le trouvons défriché de la main de nos moines, de nos bénédictins, de nos bollandisies. Ces hommes pieux n'avaient pas cru leur vie mal employée à pâlir sur les chartes et les légendes. Plus tard, d’autres écrivains sont venus aussi relever une à une el remettre en honneur les images profanées des grands papes, des docteurs et des saints. Je tente une élude moins profonde, mais plus étendue; je veux montrer le bienfait du christianisme dans ces siècles mêmes dont on lui impute les malheurs... « Je ne ferme point les veux sur les orages des temps présents ; Je sais que j'y peux périr, el avec moi cetle œuvre à laquelle je ne promets pas de durée. J'écris cependant, parce que, Dieu ne m'ayant point donné la force de conduire une charrue, il faut néanmoins que J'obéisse à la loi du travail et que je fasse ma Journée. J'écris comme travaillaient ces ouvriers des premiers siècles, qui tournaient des vases d'argile ou de verre pour les besoins journaliers de l'Église, et qui, d’un dessein grossier, y figuraient le bon Pasteur ou la Vierge avec des saints. Ces pauvres gens ne songealent pas à l'avenir; cependant quelques débris de leurs vases, trouvés dans les cimetières, sont venus, quinze cents ans après, rendre témaignage et prouver l'antiquité d'un dogme contesté.

« Nous sommes tous des serviteurs inutiles; mais nous servons un Maitre souverainement économe et qui ne laisse rien perdre, pas plus une goutte de nos suenrs qu'une goutte de ses rosées. Je ne sais quel sort attend ce livre, ni s'il s’achèvera, ni si j’at-

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teindrai la fin de cette page qui fuit sous ma plume; mais j'en sais assez pour y mettre le reste, quel qu'il soit, de mon ardeur et de mes jours. Je continue d'accomplir ainsi les devoirs de l’enseignement public ; j'étends et je perpétue, autant qu'il est en moi, un auditoire que je trouvai toujours bienveillant,

« mais trop souvent renouvelé. Je vais chercher ceux

qui m'écoutèrent un moment, et qui, en sortant de l’école, m'ont gardé quelque souvenir. Ce travail résumera, refondra mes leçons et le peu que J'ai écrit. « Je le commence dans un moment solennel et sous

de sacrés auspices. Au grand jubilé de l'an 1500, et

le vendredi saint, Dante, arrivé, comme il le dit, au milieu du chemin de la vie, désabusé de ses passions et de ses erreurs, commença son pèlerinage en enfer, en purgatoire et en paradis. Au seuil de la carrière, le cœur un moment lui manqua; mais trois femmes bénies veillaient sur lui dans la cour du ciel : la Vierge Marie, sainte Lucie et Béatrix. Virgile conduisait ses pas, et, sous la foi de ce guide, le poëte s’enfonça courageusement dans le chemin ténébreux. Ah! je n’ai pas sa grande âme, mais j'ai sa foi. Comme lui, dans la maturité de ma vie, j'ai vu Fannée sainte, l’année qui partage ce siècle orageux et fécond, l’année qui renouvelle les consciences catholiques. Je veux faire aussi le pèlerinage des trois mondes, et m'enfermer d’abord dans cette période des invasions, sombre et sanglante comme l'enfer. J'en sortirai pour visiter les temps qui vont de Gharlemagne aux croisades, comme un purgatoire où pénètrent déjà les rayons de l'espérance. Je trouvera

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« mon paradis dans les splendeurs religieuses du treizième siècle. Mais, tandis que Virgile abandonne son « disciple avant la fin de la course, car il ne lui est pas permis de franchir la porte du ciel, Dante, au contraire, m'accompagnera jusqu'aux dernières hauteurs du moyen âge, où il a marqué sa place. Trois femmes bénies n’assisteront aussi : la Vierge Marie, ma mère « et ma sœur; mais celle qui est pour moi Béatrix m’a été laissée sur la terre pour me soutenir d’un sourire et d'un regard, pour n'arracher à mes découragements, et me montrer sous sa plus touchante image celle puissance de l'amour chrétien dont je vais raconter les œuvres. »

Dieu ne voulut pas que ce grand ouvrage, préparé par vingt ans de recherches, d’éloquence et de charité, reçût de la main de son auteur le sceau de la perfection. La mort devait le signer bien avant qu'il fût fini. Mais ce qui en reste suffit à l'illustration d'Ozanam, et ce qui en est perdu se retrouvera au livre où sont écrits les sacrifices des enfants de Dieu.

On avait franchi la Pâque de 1852. Ozanam était retenu dans son lit par la fièvre. Il apprend que son auditoire laltend à la Sorbonne, et que cette bouillante Jeunesse, sans se préoccuper des causes qui la privent de son professeur, le demande en criant et en s’agilant. Aussitôt, malgré ses amis, malgré les pleurs de sa femme et les ordres du médecin, il se lève et court à sa chaire : « Je veux, dit-il, honorer ma profession. » Lorsqu'il entra dans la salle de la Sorbonne, pâle, exténué, plutôt comme un mort que comme un vivant, le remords et l'admiration s’emparèrent de la foule,

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qui lui prodigua de frénétiques applaudissements. Ces transports se renouvelèrent à plusieurs reprises dans le cours de la leçon, et, ranimant l’infortuné sous le coup mortel, l’élevèrent au-dessus de lui-même une dernière fois. On eût dit que les acclamations avaient le secret de Dieu, tant elles devinrent passionnées lorsque le professeur termina ainsi : « Messieurs, on reproche à notre « siècle d’être un siècle d’égoisme, et l’on dit les pro- « fesseurs atteints de l'épidémie générale. Cependant « c’est ici que nous altérons nos saniés, c'est 1c1 que « nous usons nos forces; je ne m'en plains pas : notre « vie vous appartient, nous vous la devons jusqu au « dernier souffle, et vous l'aurez. Quant à moi, mes- « sieurs, si je meurs, ce sera à votre service! »

Tels furent les adieux d’Ozanam à un auditoire qui l'avait aimé et applaudi douze ans. Courtes années des orateurs ! assemblées éphémères qui se forment des quatre vents du ciel autour de la parole d’un homme, et qui se dispersent ensuite pour ne plus se réunir! Ozanam avait reçu le don de les émouvoir, ce grand don de l’éloquence : maintenant encore la source n’en élait pas tarie, mais l'instrument extérieur el terrestre était brisé, il ne restait à linspiration que le faible souffle qui suffit au foyer domestique, aux confidences de l’amitié, à ce chant du cygne que la poésie célèbre, mais que le monde n’a jamais entendu, parce qu'il se chante tout bas à une ou deux âmes aimées.

Ozanam allait jouir, entre la vie et la mort, de ces tristes et saints débris de Jui-même. On le rencontra quelque temps encore sous ces belles allées du Luxembourg, où ses amis et ses disciples lui avaient fait tant

de fois cortége lorsqu'il les traversait pour se rendre à ses triomphes de la Sorbonne. Il laissait encore échapper de ses lèvres l'irrésistible sourire qui lui gagnait les cœurs : mais toute sa personne était couverte d'un voile, et le port, le geste, la voix, le regard, disaient aux passants connus de lui qu'ils ne voyaient plus que son ombre. Il parut pour les Eaux-Bonnes avec sa femme et sa fille. La Providence, par une attention délicate, lui amena aussi pour le consoler un de ses plus jeunes disciples, qu’il aimait particulièrement. Ensemble, malades tous deux, malades, ils le croyaient, aux mêmes plis et replis de la vie, ils se promenaient à ombre des hautes montagnes, allant de la nature à Dieu et du souvenir des ans perdus à la conception bienheureuse des ans éternels. La Jeunesse, la foi, la renommée de l’un, l'obscurité de l’autre, les prévisions tristes et les aurores Joyeuses, tout donnait à ces entretiens derniers le caractère doux et divin de la mort acceptée. « Quand le ciel était pur, raconte en des pages «inconnues celui qui à survécu, nous partions de « bonne heure, nous acheminant vers l’une des riantes « promenades qui entourent les Eaux-Bonnes, et dont « le souvenir s’embellit encore par celui de sa chère « compagnie. C'était souvent la promenade horizontale. « Là nous allions chercher le calme du soir; nous la « quittions quand le soleil, abandonnant les cimes em- « pourprées du pic du Gers, laissait monter vers nous « les fraiches vapeurs de la vallée de Laruns. Lorsqu’au « dernier détour de la promenade nous apercevions les « toits des Eaux-Bonnes, il était nuit : les montagnes « se découpaient en arêtes vives et sombres sur un ciel

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« encore clair; la lune, se dégageant des sapins des « hautes roches, s'élevait silencieuse, et des souffles « réguliers comme la respiration d’un enfant qui s’en- « dort inclinaient doucement les bois. À cette heure, « en ce bel endroit, nos âmes montaient naturellement « vers Dieu : nous causions encore; mais de longs in- « tervalles de silence nous avertissaient plutôt que c'é- « tait l'heure de prier, profonde prière, non articulée « par des mots, et qui consiste seulement à se taire « devant Dieu! O Seigneur! à mon maître! je vous re- « mercie de m'avoir donné ces heures! »

Deux mois s’écoulèrent ainsi, aux Eaux-Bonnes d’abord, puis à Biarritz, devant le golfe de Gascogne. Là il fallut se séparer. Le jeune el aimable disciple fut rappelé à Paris, et je lui cède de nouveau la plume pour raconter le départ.

« M. Ozanam voulut m'accompagner jusqu'à Bayonne. « De Biarritz à Bayonne il n’y a qu'une heure de che- « min : cette heure est la dernière que j'aie passée sur « la terre avec lui. Dieu permit qu'il en eût le pres- « sentiment. Il m’entretint durant la route de choses « fort graves, relatives soit à lui, soit à moi, soit aux « affaires générales, à l’état de l'Église, à la conduite « à tenir dans les circonstances présentes, aux espé- « rances que promettait l'avenir. Il me parlait comme « ne devant plus le faire, et moi Je l’écoutais religieu- « sement.

« Quand nous eûmes rejoint la grande route d'Espa-

gne et que les tours de la cathédrale de Bayonne

commencèrent à paraître, 1l changea de langage,

me dit qu’il se sentait frappé à mort et que sans doute

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nous ne nous reverrions plus. J'avais toutes ses craintes, mais avec plus d'espoir, c’est-à-dire plus d’illusions, et Je combattais de bonne foi ses tristes pensées. Mais 1! s’y tint, me parla de sa mort prochaine avec une assurance qui l’emporta sur tous mes motifs d'espoir, et, quand la voiture s’arrêta devant la diligence qui devait me ramener à Paris, 1] me serra la main longtemps. Nous descendimes. Je n’eus que le temps de faire placer mon petit bagage et de régler le prix de la route. Le moment vint de me séparer de lui ; il m’embrassa fortement; il me disait : « Henri, dites-moi bien adieu. » J'avais le cœur déchiré, mais pas une larme. Je le suivis des yeux autant que cette consolation fut possible : un détour de rue rompil brusquement le dermier fil, et Je ne le revis plus.

« C'était vers le soir. Quand nous arrivâämes au sommet de la colline qui domine Bayonne, le soleil se couchait dans les flots étincelants de la mer; toutes choses avaient revêtu un manteau de pourpre et d'or; les sables de Biarritz brillaient au loin à travers une vapeur embrasée; une flamme arüficielle indiquait le phare, et nos yeux fixaient ce point perdu dans un océan de lumière. Ge spectacle, au lieu de dissiper ma tristesse, la jeta en quelque sorte dans l'infini. À travers cette éclatante révélation de vie, d'amour et de beauté, j’aperçus à la fois tous ces heureux jours dont ce soir-là était le déclin, et, le regret me ramenant vers celui à qui j'en devais le charme, je le revoyais comme un ami perdu pour jamais. Je m'’affligeais de n’avoir point osé lui mon-

«trer plus d’affection, je lui parlais, je le saluais de « loin, je lui promettais une fidélité immortelle : mais « Pavenir n’avait rien à me répondre pour me consoler. « J’entendais toujours cette voix me dire adieu. Je « tombai dans une mélancolie si profonde, que mon « âme en fut comme submergée.

« Le temps, ce grand maître, a changé mes regrets « sans les détruire. Bientôt 1l ajouta de nouvelles in- « quiétudes à ces regrets, puis des inquiétudes désespé- « rées, et enfin cette terrible certitude qu’on a beau « attendre et qui surprend toujours. »

A peine libre des entraves de l'amitié, Ozanam courut en Espagne, qu’il n'avait jamais vue. Il se proposait de pousser jusqu’à Saint-Jacques de Compostelle; le froid ne lui permit pas de s’avancer au delà de Burgos. On touchait presque à la fin de novembre. Il revint sur ses pas, mais, comme toujours, avec des notes d’érudit et des souvenirs de jeune homme, et il ne manqua pas, malgré sa faiblesse croissante, de les réunir dans des pages qui, loin d'annoncer l'abaissement de sa virilité httérare, portent l'empreinte d’un style plus varié, plus souple, plus ingénieux que jamais. Il leur donna le nom de Pèlerinage au pays du Cid, comme pour se consoler peut-être de n’avoir pu accomplir celui de Saint-Jacques.

Une course suprême lui restait à faire après cellelà. L'Italie le reçut pour la quatrième fois. On lui avait indiqué Pise comme le séjour le plus favorable à son élat; mais l’hiver de 1853 trompa toutes les 1llusions de ses amis. Froid et pluvieux, il n’apporta au malade qu'un long ennui el une aggravation de souffrances ra-

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rement mêlées @e quelque lueur de bien-être. Il s’en consola par une activité héroïque en faveur de la première œuvre de sa vie, la société de Saint-Vincent de Paul. Elle était connue en Toscane, mais arrêtée au berceau var ie gouvernement du grand-duc, qui ne pouvait croire à sa sincérité. Heureusement Ozanam était estimé, ou, pour mieux dire, célèbre dans ce pays. Ses travaux sur le Dante y avaient été reçus avec applaudissements et traduits plusieurs fois.

I arriva donc que la grande-duchesse douairière entendit parler de ce Français et des peines qu'il se donnait pour introduire en Toscane une charité suspecte. Un jour qu’elle était à Pise, elle lui envoya quelqu'un avec prière de la venir voir dès le soir même. Ozanam, quoique accablé par la fièvre, se rendit à l'invitation. La grande-duchesse le reçut avec bonté. C'était une personne distinguée, aimant les bonnes œuvres, mais toute pleine de préjugés contre la société de Saint-Vincent de Paul, où elle ne voyait qu'un repaire de libéralisme, et elle affirma tout d’abord à Ozanam que jamais le grand-duc n’en autoriserait l'établissement, si l'on ne commençait par en chasser certains hommes qu’elle lui désigna. Ozanam parla longtemps et comme il parlait toujours, c’est-à-dire avec un grand feu ; il s’efforça de justifier l'admission des personnes que la cour ducale voyait de mauvais œil dans la société, et, remontant à l’origine même des conférences, 1l raconta comment, à la suite de la révolution de 1850, quelques jeunes gens avaient résolu de faire de la charité à l’exclusion de toute politique, que c'était [à un des points fondamentaux de leur association, et le mouf qui leur

commandait d'admettre dans leur sein quiconque se présentait à eux, pourv® qu'il fût honnête homme et chrétien.

A quelques jours de là, le grand-duc accordait à la conférence de Florence l'autorisation si longtemps refusée, et 1l l’étendait presque immédiatement aux conférences de Livourne et de Pise.

Mais Sienne, où une partie de l’université de Pise avait été transportée, et avec elle aussi une moitié de la jeunesse toscane, Sienne n’avait pas suivi le mouvement. Ozanam en gémissait beaucoup; cette jeunesse sans œuvres de charité le tourmentait comme un remords personnel, et il n’eut pas de repos qu'il ne se fût rendu à Sienne même pour y proposer et y élablir une conférence. Quoique lié à des personnages de distinction, et en particulier avec deux religieux affectionnés des écoles, il eut la douleur de revenir sans avoir réussi. Cet échec l'attrista profondément. « Dieu, « disait-1l, ne veut plus bénir mes efforts. » Toutefois, malgré le découragement sensible où l'avait jeté ce qu'il croyait un refus du concours de la Providence, 1l résolut de lui faire encore un appel, et, arrivé au bord de la mer, au petit village de l’Antignano, il écrivit une lettre de quatre pages à un de ses amis de Sienne, le père Pendola, pour le supplier de tenter un dernier effort. La réponse se fit attendre quinze jours. Le quinzième, vers la fin de juillet, il reçut une lettre qui lui disait : « Mon cher ami, hier, jour de Saint-Vincent « de Paul, j'ai fondé deux conférences, l’une dans mon « collége, l'autre dans la ville. »

Si Ozanam eût été sensible encore à d’autres succès,

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il eût eu, pendant ce séjour en Toscane, de grandes raisons de regretter la vie. On lui prodigua une bienveillance et des honneurs rarement accordés à un étranger. Il fut nommé membre de l’Académie de la Crusca en même temps que le comte César Balbo, l’auteur des Espérances de l'Italie, et enfin il sentit tout autour de lui cette admiration affectueuse qui révèle la gloire, et qui en est à la fois le signe le plus certain et le parfum le plus doux. Mais la mort éclaire la gloire elle-même d’un jour qui la fait pälir, et le cœur du chrétien, à mesure qu’il sent les approches de l'éternité, se déprend de ces faiblesses pardonnables que la sainteté seule ne connaît pas. Ozanam était mûr. Il luttait encore, 1l est vrai, contre le tombeau ; il songeait encore à ses années {rop peu pleines; mais ce n’était plus par regret de la vie, c'était par regret du bien. Gomme il y a dans une grande âme unie au monde un besoin d’achever le monument qu’elle a conçu et qui portera son nom, il y a dans une grande âme unie à Dieu le besoin d'achever l’œuvre qu’elle à commencée pour lui et où elle pense cacher son nom sous le sien. Quand Dieu refuse, quand il brise l’ouvrier avant que la dernière pierre ait élé posée, quand la croix descend à trente ans, comme pour le Fils de l'Homme, c’est alors le sacrifice par excellence, celui qui arrache une larme au ciel même et qui fait le martyre non sanglant. Or, en ces Jours-là, tel était le mystère qui se passait au cœur de notre ami. Il nous en a laissé de sa main même une touchante et pieuse trace.

Le 23 avril 1855, il écrivait, à Pise, les lignes suivantes :

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— « J’ai dit au milieu de mes jours : J'irai aux portes de la mort.

« J’ai cherché le reste de mes années. Jai dit : Je ne verrai plus le Seigneur mon Dieu sur la terre des vivants.

« Ma vie est emportée loin de moi, comme s’est repliée la tente des pasteurs.

« Le fil que j'ourdissais encore est coupé comme sous les ciseaux du tisserand. Entre le matin et le soir, vous m'avez conduit à ma fin.

« Mes yeux se sont fatigués à force de monter au ciel.

« Seigneur, je souffre violence, répondez-moi. Mais que dirais-je et que me répondra celui qui a fait mes douleurs ?

« Je repasserai devant vous toutes mes années dans l’amertume de mon cœur.

« C’est le commencement du cantique d'Ézéchias; je > ne sais si Dieu permettra que je puisse m'en appliquer la fin. Je sais que j'accomplis aujourd'hui ma quarantième année, plus que la moitié du chemin ordinaire de la vie. Je sais que j'ai une femme jeune et bien-aimée, une charmante enfant, d'excellents frères, une seconde mère, beaucoup d'amis, une carrière honorable, des travaux conduits précisément au point où ils pouvaient servir de fondement à un ouvrage longtemps rêvé. Voilà cependant que je suis pris d’un mal grave, opiniâtre, et d’autant plus dangereux qu'il cache probablement un épuisement complet. Faut-il donc quitter tous ces biens que vousmême, mon Dieu, m'aviez donnés? Ne voulez-vous

« point, Seigneur, vous contenter d’une partie du sacri- « fice? Laquelle faut-il que je vous immole de mes affec- « tions déréglées? N’accepterez-vous point l’holocauste « de mon amour-propre littéraire, de mes ambitions « académiques, de mes projets mêmes d’étude, où se « mêlait peut-être plus d’orgueil que de zèle pour la « vérité? Si je vendais la moitié de mes livres pour en « donner le prix aux pauvres, etsi, me bornant à rem- « plir les devoirs de mon emploi, je consacrais le reste « de ma vie à visiter les indigents, à instruire les ap- « prentis et les soldats, Seigneur, seriez-vous satisfait, « et me laisseriez-vous la douceur de vieillir auprès de « ma femme et d'achever l'éducation de mon enfant? « Peut-être, mon Dieu, ne le voulez-vous point. Vous « n’acceptez point ces offrandes intéressées, vous rejetez « mon holocauste et mon sacrifice : c’est moi que vous « demandez. Il est écrit au commencement du Livre que « je dois faire votre volonté, et j'ai dit : Je viens, Sei- « gneur .

« Je viens si vous m'appelez, et je n’ai pas le droit « de me plaindre. Vous avez donné quarante ans de vie « à une créature qui est arrivée sur la terre, maladive, « frêle, destinée à mourir dix fois, si la tendresse et « l’intelligence d’un père et d’une mère ne l'avaient dix « fois sauvée. Que les miens ne se scandalisent point si « vous ne voulez pas faire aujourd'hui un miracle pour «me guérir! Mon enfance, heureusement écoulée au « milieu de tant de périls, n’était-elle pas un premier « miracle? À sept ans, quand la fièvre typhoïde me con- « duisait jusqu'à l’agonie, ne fût-ce pas à l’interven- « Lion de saint François Régis que ma mère atiribua

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« ma guérison ? Ne m’avez-vous pas délivré des malaises « de l’adolescence qui inquiétaient mon père? À l’en- « trée de ma carrière, quand j'étais arrêté tout à coup « par une cruelle maladie de la gorge, ne m'avez-vous « pas guéri, ne m’avez-vous pas donné la joie de pu- « blier ce que je croyais la vérité? Enfin, il y a cinq « ans, ne m'avez-vous pas ramené de bien loin, et ne « m'avez-vous pas accordé ce délai pour faire pénitence « de mes péchés et pour devenir meilleur? Ah ! toutes « les prières qu’alors on vous adressa pour moi furent « écoulées. Pourquoi celles qu’on vous fait aujourd’hui, « et en bien plus grand nombre, seraient-elles perdues? « Mais peut-être, Seigneur, vous les exaucerez d'une « autre manière. Vous me donnerez le courage de Ja « résignation, la paix de l’âme, et ces consolations « inexprimables qui accompagnent votre présence « réelle. Vous me ferez trouver dans la maladie une « source de mérites et de bénédictions, et ces bénédic- « Lions, vous les ferez retomber sur ma femme, mon « enfant, sur tous les miens, à qui mes travaux auraient « peut-être moins servi que mes souffrances. »

Ces dernières paroles nous indiquent que le sacrifice d'Ozanam était fait : aussi écrivit-il son testament le même jour, 23 avril, et nous n'avons plus à le suivre qu’au tombeau.

La veille du mois de septembre, accompagné de sa femme, de sa fille, de ses deux frères, 1l sortit de la maison qu'il occupait au peut village de l'Antignano, sur le bord de la mer. En sortant, 1l ôta son chapeau, et, les mains levées vers le ciel, 1l prononça cette prière : « Mon Dieu, je vous remercie des souffrances et des af-

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