‹ Frédéric OzanamChapitre 9 sur 20 · EE · texte numérisé non relu

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Je ne dirai rien de ces événements qui sont trop près de nous. Ozanam, à qui rien n’échappait des dangers de l’Église, fut, avec M. l’äbbé Maret, l'un de ses plus chers et plus dignes amis, le promoteur d’un journal qui avait pour but de rassurer les catholiques et de les aider à l’acceptation du régime nouveau, dans lequel il voyait le châtiment de grandes fautes passées, un moyen d'obtenir pour l'Église des libertés nécessaires qui lui étaient obstinément refusées depuis cinquante ans, enfin un acheminement à une meilleure distribution des éléments sociaux, en arrachant à une classe trop prépondérante la domination exclusive des intérêts, des idées et des mœurs.

le ne sais pourquoi aucun des amis d'Ozanam, dans les notices qu'ils ont publiées sur lui et où j'ai recueilli tant de pieux souvenirs, n’a mentionné la part qu'il eut au glorieux martyre de l'archevêque de Paris. Pendant ces journées de Juin, où la guerre civile n’avait plus de cri de ralliement, tant les vœux étaient obscurs et les ressentiments profonds, Ozanam songeait avec angoisse à ce que la religion pourrait tenter pour la paix de la patrie et pour son propre honneur. La pensée lui vint d'aller trouver l’archevêque de Paris et de l’engager à une démarche conciliatrice près des insuroés. Deux camarades de bivac, chrétiens comme lui, s’associèrent; à sa pensée, et ils se rendirent tous trois près de l’archevêque. Monseigneur Affre, après les avoir écoutés, leur dit tranquillement : « Je me sens pressé « de cette pensée depuis hier; mais comment la réali- « ser, comment parvenir aux insurgés ? Et le général « Cavaignac permettra-t-il cette démarche? » Sur leur

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réplique, il s’habilla, mit sa croix d’or sur sa poitrine, et gagna l'hôtel du général Cavaignac, accompagné, outre quelques ecclésiastiques de sa maison, d'Ozanam et de ses deux amis, tous trois en habit de garde national. Au retour, il les congédia, malgré leurs instances, sous prétexte qu'il ne voulait point paraitre avec une apparence d’escorte militaire. Le monde sait le reste, et la postérité n’a pas besoin que je le lui apprenne.

Ozanam avait repris son cours. Il le continua Jusque dans l’été de 1852, en y entremélant des travaux plus considérables encore que par le passé. Ge fut dans cet intervalle de cinq ans qu'il publia ses Études germaniques, ouvrage deux fois couronné par l’Académie française d’un grand prix de dix mille francs, et cette charmante étude sur les poëtes franciscains de lltalie au treizième siècle. Son activité redoublait en s’approchant du terme.

Le vendredi saint de l’année 1851, il prit la plume et écrivit celte préface d’une œuvre où 1l voulait rassembler, à la gloire de Dieu et de son Christ, tous les travaux de sa vie : « Je me propose d'écrire l’histoire « littéraire du moyen âge depuis le cinquième siècle «jusqu’à la fin du treizième et jusqu’à Dante, à qui je « m'arrêle comme au plus digne de représenter cette « grande époque. Mais, dans l'histoire des lettres, J’étu- « die surtout la civilisation dont elles sont la fleur, et « dans la civilisation j’aperçois principalement l'ouvrage « du christianisme. Toute la pensée de mon livreest « done de montrer comment le christianisme sut tirer « des ruines romaines et des tribus campées sur ces

« ruines une société nouvelle, capable de posséder le « vrai, de faire le bien et de trouver le beau.

« En présence d’un dessein si vaste, je ne me dissi- « mule point mon insuffisance : quand les matériaux «sont innombrables, les questions difficiles, la vie « courte et le temps plein d’orages, il faut beaucoup « de présomption pour commencer un livre destiné à « l’applaudissement des hommes. Mais je ne poursuis « point la gloire, qui ne se donne qu’au génie; je « remplis un devoir de conscience. Au milieu d’un « siècle de scepticisme, Dieu n’a fait la grâce de naître « dans la foi. Enfant, il me prit sur les genoux d’un « père chrétien et d’une sainte mère; 1l me donna «pour première insüitutrice une sœur intelligente, « pieuse comme les anges qu’elle est allée reiomndre. « Plus tard, les bruits d’un monde qui ne croyait point «vinrent jusqu’à moi. Je connus toute l'horreur de « ces doutes qui rongent le cœur pendant le jour, et « qu'on retrouve la nuit sur un chevet mouillé de lar- « mes. L’inceritude de ma destinée éternelle ne me «laissait pas de repos. Je m’attachais avec désespoir « aux dogmes sacrés, et je croyais les sentir se briser «sous ma main. C'est alors que l’enseignement d’un « prêtre philosophe me sauva. Il mit dans mes pensées « l'ordre et la lumière; je crus désormais d’une foi ras- « surée, et, touché d’un bienfait si rare, je promis à « Dieu de vouer mes jours au service de la vérité qui «me donnait la paix.

« Depuis lors vingt ans se sont écoulés. À mesure « que j'ai plus vécu, la foi m'est devenue plus chère; « j'ai mieux éprouvé ce qu’elle pouvait dans les gran-

« des douleurs et dans les périls publics; j'ai plaint « davantage ceux qui ne la connaissaient point. En « même temps, la Providence, par des moyens impré- « vus et dont J'admire maintenant l’économie, a tout « disposé pour m’arracher aux affaires et m’attacher « au travail d'esprit. Le concours des circonstances m'a « fait étudier surtout la religion, le droit et les lettres, « c'est-à-dire les trois choses les plus nécessaires à «mon dessein. J'ai visité les lieux qui pouvaient « m'instruire, depuis les catacombes de Rome, où j ai «vu le berceau tout sanglant de la civilisation chré- « tienne, jusqu’à ces basiliques superbes par lesquelles « elle prit possession de la Normandie, de la Flandre « et des bords du Rhin. Le bonheur de mon temps m'a « permis d'entretenir de grands chrétiens, des hommes « illustres par l'alliance des sciences et de la foi, et « d’autres qui, sans avoir la foi, la servent à leur insu « par la droiture et la solidité de leur science. La vie « s’avance cependant, 1l faut saisir le peu qui reste « des rayons de la jeunesse. Il est temps d’écrire et de « tenir à Dieu mes promesses de dix-huit ans.

« Laïque, je n’ai pas de mission pour traiter des « points de théologie, et d’ailleurs Dieu, qui aime à se « faire servir par des hommes éloquents, en trouve as- « sez de nos jours pour justifier ses dogmes. Mais pen- « dant que les catholiques s'arrêtaient à la défense de « la doctrine, les incroyants s’'emparaient de l'histoire. « Ils mettaient la main sur le moyen âge, ils jugeaient « l'Église quelquefois avec inimitié, quelquefois avec « les respects dus à une grande ruine, souvent avec une « légèreté qu'ils n'auraient pas portée dans les sujets

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