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sa première communion, sous la direction de ce bon curé qui lui répétait: « Nous irons les deux, nous irons les deux en paradis. » Je l'ai trouvée comme ma mère me l'avait décrite, partagée, hélas! entre les deux cultes : le sanctuaire, réservé aux catholiques et fermé par une grille de bois; la nef, commune aux catholiques et aux protestants; d’un côté la chaire du curé et le baptistère, de l'autre la chaire du pasteur et la table de la cène. Cette chère église est bien misérable : cependant j'y ai prié avec plus d'émotion que de coutume; jy ai remercié Dieu des grâces qu'il avait faites en ce lieu même à la petite exilée; J'ai prié pour ma bonne mère, parce que c’est un devoir de prier pour les morts; mais, comme Je la crois heureuse et puissante dans le ciel, je lui ai demandé de veiller sur nous, de nous aider à finir heureusement ce voyage trop long, et surtout d'obtenir à ses enfants quelques-unes de ses douces vertus. Ma femme et ma belle-mère priaient avec moi, et ma petite Marie s’agenouillait bien sagement devant la grille du sanctuaire. Amélie a voulu cueillir quelques fleurs sur la petite éminence où s'élève l’église : ces fleurs ne sont pas celles que notre bonne mère foulait en allant à lat resse, mais elles leur ressemblent, et plaise à Dieu que nous lui ressemblions autant!»
Ce fut dans les derniers mois de 1851 qu’Ozanam
apporta dans Paris les souvenirs de son enfance, les fruits de son éducation et l’ardeur de ses dix-huit ans.
On n’avait pas voulu, dès sa sortie du collége, l'expo-
ser si avant dans la pleine mer. Par une décision peutêtre étrange, si l’on considère tout ce que ce jeune
homme avait montré déjà d’élan poétique et de maturité précoce, ses parents le retinrent près d'eux, mais en l’attachant aux ingrats labeurs d'une étude d’avoué. Il porta cette chaîne avec une simplicité toute filiale, ne laissant pas d’entremêler la poésie aux études de justice, et d'ajouter aux langues anciennes, qu'il possédait déjà, quelque teinture aventurée de l’hébreu et du sanserit. Tout fleurissait à la fois, et tout fleurissait vite, dans cette âme que le temps et l'éternité pressaient de vivre. Déjà même, et bien auparavant, il s'était jeté dans les hasards de la publicité. À seize ans il écrivait dans l’Abeille française, recueil périodique de Lyon, et son jeune front de rhétoricien se couronnait d’espérances qui étonnaient ses maîtres encore plus que ses condisciples. Ses maîtres l’avaient pressenti. L'un d'eux conservait précieusement des pièces de vers latins échappées à sa fécondité brillante d’écolier. Un autre, son professeur de philosophie, aimait à le prendre pour compagnon de ses promenades dans les sentiers solitaires et escarpés qui entourent Lyon de toutes parts el rendent cette ville si chère aux esprits touchés d’un peu de mélancolie méditalive. Pourquoi ne nommerais- Je pas le maître qui conviait ainsi à sa famihiarité un obscur adolescent? Pourquoi ne rappellerais-je pas ces amitiés et ces conversations fameuses qui, au temps de Socrate, rassemblaient à une école volontaire l'élite de la jeunesse athénienne? Il est vrai, tant de gloire n’a pas consacré le souvenir qui me préoccupe : mais si la gloire n'y était pas, la vérité s’y trouvait, telle que Socrate et Platon ne la connurent jamais. Pendant vingt ans, à une époque où la philosophie chrétienne avait si
peu d'organes, un homme modeste et qui n’a rien écrit, M. l'abbé Noirot, conduisait dans les chemins sérieux de la raison une foule de jeunes esprits dont Ozanam a été le plus grand, mais dont plusieurs ont atteint comme lui la célébrité, et qui tous, à des points divers
de la vie, rapportent à leur maître commun l’inébranlable lucidité de leur foi.
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Cette foi était plus rare qu’ellene l’est devenue. Quand Ozanam arrivait à Paris, on sortait de la guerre terrible que l’opposition politique avait faite à la religion au nom de la hberté. Tout, sous la main de ce parti, avait été une arme contre le christianisme, la tribune, la presse, l’enseignement, la poésie; et, par un malheur digne d'être pleuré, aucune voix populaire ne s'était élevée pour le Christ durant la tempête, non pas que l'Église de France eût manqué d’orateurs et d'écrivains, mais parce que tous avaient marché, bannière déployée, dans le sens contraire à celui qui emportait la nation. La voix du comte de Bonald, du comte de Maistre, de l'abbé de Lamennais, ne parvenait à la foule que comme l'écho perdu d’un passé sans retour. C'était la plainte de Cassandre sur les ruines de Troie. C'était moins encore, parce que c’élait davantage, et que les vainqueurs, n'étant pas sur le trône, sardaient dans la victoire les craintes et les passions des vaincus. Un seul homme, le vicomte de Chateaubriand, avait conservé, malgré sa foi de royaliste et de chrétien, un immuable ascen-
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dant sur l'opinion. Mais il était seul, sorte de lépreux haï des siens, et portant au front le Génie du christianisme comme une cicatrice immortelle qui ne parlait que pour lui. À côté de ces grands esprits sans faveur ou sans puissance, l'Église avait encore eu pour défenseurs les hommes maladroits, ceux qui outrent les fautes en croyant les rendre fortes, et qui, avec les meilleures intentions de tout sauver, perdraient Dieu lui-même, s’il pouvait être perdu. Que l’on juge, entre ces deux camps, du sort des jeunes générations. Condamnées à un enseignement qui ne dissimulait même plus son hostilté, elles sortaient de l’enfance en méprisant l'Évangile, et la liberté, accourant au-devant d'elles, couvrait de son image généreuse l’impiété qui les dévorait. Le reste, c’est-à-dire quelques âmes échappées par hasard, se trouvait recueilli dans une association pieuse protégée par des noms illustres, et où la faveur, qui semblait promise pour récompense à leur foi, leur attrait le soupçon, la haine et l'insulte. Encore ce fragile et douloureux édifice ne subsistait-1l plus; la révolution de 1850 l'avait heurté du pied, et Ozanam arrivait pur, sincère, ardent, au milieu d’un abime vide et muet.
Il ne se doutait pas que la Providence l’envoyait pour le combler, et qu'il était l’un des instruments choisis par elle pour relever devant les hommes linaliénable honneur de la vérité. C'était là sa mission, le but de sa vie. Il devait être, au lendemain de la défaite, l'un des premiers qui en changeraient la signification, le premier ou le second qui, au nom de Jésus-Christ, parviendrait à la sainte puissance d’une popularité sans tache. Ceux
qui n'ont pas vécu dans ces deux temps ne se représenteront jamais ce que fut le passage de l’un à l’autre; jamais, malgré ce que nous avons à dire, ils ne comprendront l'intérêt qui s'attache à la mémoire d’Ozanam. Pour nous, qui avons été de l’une et de l’autre époque, qui avons vu le mépris et qui avons vu l’honneur, nos yeux se mouillent, en y pensant, de larmes involontaires, et nous tombons en actions de grâces devant celui qui est inénarrable dans ses dons.
Ozanam ne se doutait donc pas de la mission qu’il venait remplir. Comme tout jeune homme chaste, dont le regard n’a point plongé trop avant dans les mystères du monde, il était timide et abordait difficilement les célébrités qu'il avait l’ambition de connaître. Il était porteur d'une lettre de recommandation de M. l'abbé de Bonnevie, chanoine de Lyon, homme de ce grand air sacerdotal que j'ai vu à plusieurs membres de l’ancien clergé français, et qui annonçait tout ensemble la disunction de la nature et l’élévation de la grâce. M. de Bonnevie aimait les jeunes gens, 1l les accueillait bien, et la mémoire de son cœur lui a survéeu plus que ses sermons. La lettre qu'il avait donnée à Ozanam était pour M. de Chateaubriand. Ozanam la retint plusieurs mois sans en faire usage. Il ne pouvait se résoudre à franchir un seuil qui lui semblait gardé par la gloire elle-même. Enfin, au premier jour de l’an 1852, il se décide, et, à midi précis, sonne en tremblant à la porte d’une puissance de ce monde, comme Charles X, à Prague, désignait M. de Chateaubriand. Celui-ci rentrait d'entendre la messe. Il reçut l’étudiant d’une manière aimable et paternelle, et, après bien des questions sur