‹ Frédéric OzanamChapitre 4 sur 20 · CET · texte numérisé non relu

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ses projets, ses études, ses goûts, 1] Jui demanda, en le regardant d’un œil plus attentif, s’il se proposait d’aller au spectacle. Ozanam surpris hésitait entre la vérité, qui était la promesse faite à sa mère de ne pas mettre

Je pied au théâtre, et la crainte de paraître puéril à son noble interlocuteur. Il se tut quelque temps, par suite de la lutte qui se passait dans son âme. M. de Chateaubriand le regardait toujours, comme s'il eût attaché à sa réponse un grand prix. À la fin, la vérité l'emporta, et l'auteur du Génie du christianisme, se penchant vers Ozanam pour l’embrasser, lui dit affectueusement : « Je vous conjure de suivre le conseil de « votre mère; vous ne gagneriez rien au théâtre, et « vous pourriez y perdre beaucoup. »

Cette parole demeura comme un éclair dans la pensée d'Ozanam, et lorsque quelques-uns de ses camärades, moins scrupuleux que lui, l’engageaient à les accompagner au spectacle, il s’en défendait par cette phrase décisive : « M. de Chateaubriand m'a dit qu'il « n'était pas bon d’y aller. » Il y fut pour la première fois en 1840, à l’âge de vingt-sept ans, pour entendre Polyeucte. Son impression fut froide. Il avait éprouvé, comme {ous ceux dont le goût est sûr et l'imagination vive, que rien n'égale la représentation que l'esprit se donne à soi-mème dans une lecture silencieuse et solitaire des grands maîtres.

Ce ne fut pas le seul fruit qu'il retira de cetie visite. Le charme qu'elle avait laissé dans sa mémoire lui révéla limportance de l’aceueil fait aux jeunes gens par des hommes qui leur inspirent de l'admiration, et, lorsque lui-même eut franchi les bornes de l'élévation

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commune, lorsqu'il fut applaudi d’un grand auditoire, honoré et recherché, il se souvint de ses jours obscurs, et se donna généreusement à la jeunesse qu’on lui recommandait de toutes parts ou qui venait d'elle-même se présenter à lui. Cinq fois par semaine, c’est-à-dire tous les jours où 1l n’avait point à paraître devant le public, sa porte leur était ouverte de huit à dix heures du matin. Il les recevait avec grâce, s’entretenait longtemps avec eux, et quoique dévoré souvent par l’ardeur du travail qu'ils avaient interrompu, rien en lui ne laissait percer l’impatience ou le regret. Il se sentait prêtre devant ces âmes, et, comme saint Paul, débiteur de toutes. Aussi un grand nombre s’affectionnèrentelles à lui, et son éclat, au lieu de l’isoler, comme il arrive presque toujours, lui suscita de chaudes amitiés dans ceux-là mêmes que l’âge eût dû retenir loin de son cœur. La religion seule a le secret de ce patriciat, le plus haut et le dernier de tous, qui atüre vers la gloire en la rendant affectueuse, et lui fait des clients qui n’ambitionnent que d’aimer ce qu’ils admirent. Ozanam eut le bonheur d’être lui-même le client d’un homme illustre, et d’avoir dans Paris pour première demeure un toit qui abritait tout ensemble la vieillesse, la science, la renommée et la religion. M. Ampère, c’est lui que je veux dire, était en France comme le patriarche des mathématiques. Il était de plus chrétien, et jamais, dans un temps si périlleux, 1l n'avait abusé de la science contre la vérité. Je ne dis pas assez : 1l était chrétien comme Képler, Newton ou Leibnitz, et qui l’eût rencontré sur les dalles de Saint- Étienne du Mont, agenouillé devant Dieu, n'eût pas vu

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de prière plus capable d’inspirer la foi en désarmant l'orgueil. J’ignore comment OÜzanam était devenu l'hôte d’un si grand et si rare esprit, soit qu'il le dût à son père, soit à d’autres circonstances ménagées par celui qui rapproche lPhysope du cèdre et qui permettait aux petits enfants de jouer avec la main du Christ. M. Ampère se prit d'estime et d'affection pour le jeune étudiant que la Providence lui avait envoyé ; 1l conversait souvent avec lui, le prenait à part dans son cabinet et lui exposait sa philosophie des sciences; 1l le faisait mème travailler sous ses yeux, et l'on a conservé des pages écrites à moilié par l’un ct par l’autre. Ces entreiens amenalent dans l’âme du savant, à propos des merveilles de la nature, des élans d’admiration pour leur auteur ; quelquefois, mettant sa large tête entre ses deux mains, 1l s’écriait tout transporté : « Que Dieu « est grand! Ozanam, que Dieu est grand! »

Cette cohabitation dura deux années. C’étaient les premières qu'Ozanam passait à Paris. Elles lui ouvrirent de plus larges horizons que ceux où 1l avait vécu jusque-là, en lui donnant lieu de connaître et d’entendre dans le salon de M. Ampère des hommes éminents. M. Ballanche, son compatriote, fut celui qui le toucha davantage. C'était un homme doux, d’une célébrité modeste quoique réelle, parce qu'il hantait des sphères peu praliquées de ses contemporains, el que son art de dire, si remarquable qu'il fût, n'attergnait pas non plus le vulgaire des admirateurs. Il y avait dans sa gloire comme dans ses pensées du mystère, et pour entrer dans ses œuvres, 1l fallait un peu le courage de l’initié aux portes d'Éleusis. Ozanam s'était ressenti

NT SE vivement d’un de ses écrits, la Vision d'Hébal. Longtemps après, lorsque son cœur attrisité revenait sur les faiblesses de ses premiers temps de Paris, 1] me parlait encore du bien que lui avait fait ce court épisode. « Qui «nous donnera, disait-1l dans nos derniers entretiens, « qui nous donnera une Vision d’'Hébal? » Hélas ! c’était Dieu seul qui devait la lui donner en appelant aux splendeurs de l'autre vie.

Le lecteur se demandera sans doute ce que faisait enfin ce précoce étudiant, si favorisé de la nature et de la Providence. Il faisait ce que sa famille avait souhaité de lui. Fils obéissant, 1l portait sur les bancs de l’école de droit une intelligence docile et cependant rebelle, parce que tous ses instincts l’entrainaient ailleurs, aux grands rivages de la poésie, de l'histoire, de l’érudition Nttéraire et philosophique. Il hsait les anciens et les modernes, et, dans les intervalles perdus, jetait à son esprit comme une distraction la connaissance de l’italien, de l'espagnol, de langlais et de l’allemand. Des amis de son âge, presque tous issus de sa ville natale, commençaient aussi à l'entourer el à lui disputer ses heures. Mais les joies de l'amitié, ni celles de l'étude et de la religion, ne parvenaient à le défendre d'une teinte de mélancolie. Car, si riche qu'il fût par ses dons, 1l en avait le contre-poids dans une santé faible et dans une lendance à s’inquiéter de l'avenir. Quel homme fut heureux d’ailleurs avec de grands dons? Quel vase habité par une âme d'élite n'a pas reçu du ciel la goutte d’absinthe qui doit le purifier ? Ozanam, tout jeune encore, sentait vivement les misères de son siècle. S'il l’eût haï et méprisé, il eñt pu demander à Por-

gueil l’insouciance de la destinée commune . mais il aimail cet âge tourmenté du bien et du mal, il en espérait beaucoup, 1l le portait dans son sein comme un malade faisant effort vers la vie, et tout ce qui tendait à l’avilir ou à le détourner de sa route lui eausait une sensible affliction. Aussi, à peine âgé de vingt ans, Dieu, qui l'avait prédestiné à une existence courte et remplie, lui inspira-t-1l un dessein qu'on n’eût pas même attendu d’un homme consommé, et qui devait prendre place parmi les œuvres les plus fécondes et les plus mémorables de ce temps.

Quoique Ozanam n’eût jamais éprouvé dans sa foi de défaillance positive, cependant 1l ne laissait pas de sentir combien ce don précieux avait besoin d’être gardé au milieu de la défaveur publique et de lirruption sans mesure des systèmes philosophiques et religicux. Le dix-huitième siècle avait détruit, le dix-neuvième voulait reconstruire. Mais, ne partant d'aucune foi et d’aucune fin surnaturelles, il ne pouvait se donner pour principe que la raison, pour but le plus élevé que l’amélioration du genre humain dans le temps. De là des plans vastes, nouveaux, étrangers à tout ce qui avait précédé, annonçant avec enthousiasme le règne indéfini du bien-être sur la terre par une sainte réhabilitation de tous les plaisirs el une organisation pacifique de toutes les passions. Les thèmes étaient divers, le fond ne variait pas. Une foule d’esprits initiés aux

sciences physiques et mathématiques, mais inhabiles à toute conception de l’ordre moral et religieux, s’étaient Jetés dans ces spéculations, qui avaient une apparence gigantesque sans aucune force vitale, et qui devaient crouler devant l'impuissance d’une réalisation même éphémère, comme tout ce qui n’a pas en soi le souffle divin du bon sens. Quiconque n’admet pas comme un élément du monde le mal de l'âme, qui est le péché, et le mal du corps, qui est le châtiment du péché, celui-là bâtit sur le néant : comme il y a dans l'air respirable un principe mortel, il y a dans la société humaine un principe de corruption. Il faut le combattre, mais non pas le nier, et, en le combattant, il faut être certain qu'on ne le déracinera jamais du sol où l'homme est semé. L'homme est un être libre, et chaque pulsation de sa vie produit le bien et le mal, comme la contradiction où s’exerce sa liberté. Mais ce qui est évident pour le chrétien ne l’est pas toujours pour le génie lui-même, bien moins encore pour les esprits médiocres qui croient en eux. Du temps qu'Ozanam fréquentait la poudre de la jurisprudence, ces systèmes éclos avant la révolution de 1830 avaient puisé dans le succès de l'événement politique une nouvelle énergie; ils affectaient des prétentions religieuses au nom de Ja négation morale, 1ls se donnaient des costumes officiels, ils préparaient des temples sur les hauteurs de Paris, ils ébranlaient enfin l’opinion, et lon pouvait craindre que ce bruit ne fût de la puissance.

Inquiets, mais non troublés, plusieurs jeunes gens s'étaient réunis avec Ozanam pour traiter toutes ces questions et tenir tête, au nom de l'Évangile et de

Jésus-Christ, à l’orgueil prophétique des nouveaux venus. Je dis l'orgueil prophétique, parce que c'était leur coutume de se donner l’avenir, et, tout en reconnaissant les bienfaits du christianisme dans le passé, de le dire impuissant à extirper le mal du monde, ce à quoi, en effet, le christianisme ne prétend pas. Après nombre de discussions d'histoire et de philosophie, Dieu, qui est avec ceux qui le cherchent, 1llumina le cœur de ces jeunes gens. Ils étaient huit, et Je ne blesserai le souvenir d'aucun d’eux en assurant qu'Ozanam, quoique leur condisciple, était le saint Pierre de leur obscur cénacle. Il n'a jamais réclamé cet honneur. Peu de mois avant sa mort, à Florence, 1l racontait dans une nombreuse assemblée de jeunes Toscans les origines de la Société de Saint-Vincent de Paul, et 1l disait seulement qu'il était des huit à qui la chrétienté est redevable, après Dieu, de cette fondation. IT était donc des huit, cela suffit à sa mémoire, et si Dieu l'a fait le premier entre ses pairs, il l’a fait aussi le premier dans

la mort.

Ces huit jeunes gens, au mois de mai 1853, eurent donc cette inspiration, de prouver une fois de plus que le christianisme peut en faveur des pauvres ce qu’aucune doctrine n’a pu avec lui et après lui; et. tandis que les novateurs s’épuisaient en théories qui devaient changer le monde, eux, plus modestes, se prirent à monter les étages où se cachait la misère de leur quarüer. On les vit, dans la fleur de l'âge, écoliers d'hier, fréquenter sans dégoût les plus abjects réduits et apporter aux habitants inconnus de la douleur la vision de la charité. La charité est belle en quiconque l’accom-

plit; elle est belle dans l’homme mûr qui retranche une heure à ses affaires pour la donner aux affaires de la souffrance; elle est belle dans la femme qui s'éloigne un moment du bonheur d’être aimée pour porter l’amour à ceux qui n’en connaissent plus que le nom; elle est belle dans le pauvre qui trouve encore une parole et un denier pour le pauvre : mais c’est dans le jeune homme qu’elle apparaît tout entière, telle que Dieu la voit en lui-même au printemps de son éternité, telle que Jésus la voyait, au jour de son pèlermage, sur le front de saint Jean. Fille de la for, Ozanam et ses amis voulurent lui confier la leur comme à une mère, et ce fut leur intention que la charité servit de médiatrice aux générations de leur siècle et y versät la lumière que le raisonnement éperdu y répandait en vain.

Vingt ans après, dans cette réunion de Florence que je mentionnais tout à l'heure, et où Ozanam mourant Hrait de sa poitrine les dernières paroles éloquentes qu'il ait prononcées en publie, il pouvait dire avec l'assurance de l’homme qui a rempli sa tâche sous l'œil et avec le bras de Dieu : « Au heu de huit, à Paris « seulement nous sommes deux mille, et nous visitons « cinq mille familles, c'est-à-dire environ vingt mille «individus, c’est-à-dire le quart des pauvres que ren- « ferme cette immense cité. Les conférences, en France « seulement, sont au nombre de eimq cents, et nous « en avons en Angleterre, en Espagne, en Belgique, «en Amérique, et jusqu’à Jérusalem. C'est ainsi qu’en « commençant fhumblement on peut arriver à faire « de grandes choses, comme Jésus-Christ, qui de lPa-

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SE R « baissement de la crèche s’est élevé à la gloire du « Thabor. »

Osainte fécondité des œuvres divines! Société de Saint- Vincent de Paul, que nos yeux ont vue naître dans Paris de quelques jeunes gens exposés à tous les prestiges de leur siècle et à tous les périls de leur âge, non, vous ne périrez jamais dans notre mémoire, et jamais non plus n'y périra l’espérance que vous nous avez donnée des bénédictions de Dieu!

C'était de loin que la Providence s’y était prise pour préparer l’avénement d'une œuvre qu’elle destinait à une si promple et si admirable diffusion. Ozanam en avait puisé le germe dans son propre sang, et lorsqu'il montat l'escalier des pauvres, il pouvait y retrouver les pas de son père et de sa mère. Tous deux, en effet, avaient l’habitude de visiter en personne les indigents: tous deux, déjà vieillis, se défendaient l'un à l’autre de monter au delà du quatrième élage; mais, la charité trompant leur prudence réciproque, il leur arrivait de se rencontrer en flagrant délit au même palier. Instruit à une telle école, Ozanam n'avait point séparé la foi des œuvres; il avait appris de bonne heure à joindre aux mouvements de l’âme qui le portaient vers Dieu les mouvements d’une tendresse plus sûre de ne pas se faire illusion, et il voyait Jésus-Christ dans les pauvres pour être certain de le voir et de le posséder dans son cœur. Au licu que, d'ordinaire, le goût des spéculations de l'esprit incline à oublier les douloureuses réalités de la vie, Ozanam avait reçu à la fois les deux dons, celui d’une ardeur scientifique extrème et celui d’une sensibilité non moins active aux maux de ses

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frères. Il traitait les pauvres avec le respect le plus affectueux. Venaent-ils chez lui, il les faisait asseoir dans ses fauteuils, comme des hôtes de distinction. Allait-il chez eux, après leur avoir donné son argent, sa parole et son temps, 1] ne manquait pas d’ôter son chapeau et de leur dire avec un salut gracieux qu’il affectionnait . «Je suis votre serviteur. » Le jour de Pâques, il leur portait de petits cadeaux, tels qu’un bénitier, une Vierge, un Christ, ou un pain plus délicat choisi exprès.

Le matin d’un jour de l’an, celui de 1859, le dernier qu'il ait vu à Paris et l’avant-dernier qu'il ait vu au monde, 1} dit à sa femme qu'une telle famille était bien malheureuse, qu’elle avait été obligée de mettre au mont-de-piété sa commode de mariage, dernier reste d’une ancienne aisance, et qu’il avait envie de la leur rendre pour leurs étrennes du premier de l’an. Sa femme l’en dissuada par des raisons plausibles, et il s y rendit. Le soir venu, au retour des visites officielles, Ozanam était triste; 1l jeta un regard douloureux sur les jouets entassés aux pieds de sa fille, et ne voulut pas toucher aux bonbons qu’elle lui présentait. Il était aisé de comprendre qu’il regrettait la bonne œuvre manquée le matin. Sa femme l’ayant supplié de suivre sa première pensée, il partit aussitôt pour racheter le meuble, et après l’avoir accompagné lui-même jusque chez ces pauvres gens, il rentra tout heureux.

Comme tous ceux qui font du bien, Ozanam était trompé quelquefois. Il avait longtemps secouru un Italien en lui demandant des traductions dont il n’avait nul besain. Cet étranger, placé par lui, trahit la confiance de l'établissement qui l'avait reçu, et, pressé par

la misère, il revint à celui dont il connaissait le cœur et la porte. Ozanam, pour la première fois, l’accueillit durement et lui refusa l’aumône. Mais à peine était-il seul, que le remords entra dans sa conscience. Il se disait intérieurement « qu'on ne doit jamais réduire un « homme au désespoir, et qu’on n’a pas le droit de re- « fuser un morceau de pain au plus vil scélérat; que « lui-même un jour aurait besoin que Dieu ne fût pas « inexorable pour lui, comme il venait de l’ètre pour « une de ses créatures rachetées de son sang. » N’y pouvant plus tenir, il prend son chapeau, court à toutes jambes à la recherche de ce malheureux, le retrouve au milieu du Luxembourg et lui donne avec l'aumône une preuve de son repentir et de sa charité.

Un dernier trait achèvera de le peindre sous ce rapport. Il avait compris que, sans un budget régulier des pauvres, l’aumône est toujours pesante, incertaine, et au-dessous de la part qu’on lui doit. C’est pourquoi son budget des pauvres était exactement dressé chaque année, et il s'élevait ordinairement au dixième de ses dépenses, quelquefois plus haut. En cette manière, le sacrifice une fois fait, le visage de personne ne lui était importun. Il savait que le petit trésor était à. La seule question était la quantité de bonheur qu'il se donnerait en le distribuant à propos.

Telle fut donc l’origine de la société de Saint-Vincent de Paul, telle fut la première œuvre d'Ozanam, et, je lai dit, 1l n'avait que vingt ans.

Mais, avant de le suivre plus loin, je ne puis omettre une remarque. Depuis le rétablissement du culte catholique en France, c’est-à-dire depuis les premières

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années du siècle, toutes les associations intimes, fondées au nom de la foi, avaient été mêlées d’un élément étranger. Les affinités politiques étaient le levain secret qui se cachait plus ou moins sous la sincérité réelle qu'on y apportait. Ozanam et ses amis rompirent avec cette tradition. Hs déclarèrent que dans une œuvre de charité, non moins qu’à l'église devant Jésus-Christ, il n'y avait plus de Juf ni de Grec, et que quiconque aimerait les pauvres serait le bienvenu parmi eux, sans que jamais on s’enquit des opinions qui gouvernaient sa pensée. Non pas que ce fût de leur part un mépris des opinions, ou qu’ils voulussent fonder leur ouvrage sur l'indifférence des choses du temps. Les choses du temps sont toujours bonnes ou mauvaises, vraies ou fausses, utiles ou nuisibles, et par conséquent un chrétien en tient le compte qu'il doit : mais ce ne sont néanmoins que des choses qui passent, et le don du Christ est de nous élever plus haut, dans des régions où l’on n’aperçoit plus les contradictions humaines, où on les oublie du moins dans un rapprochement qui est la grande trêve de Dieu. Saint Vincent de Paul, choisi par Ozanam et ses coopérateurs pour signe de ralliement, était lui-même un nom pacifique, un nom cher au monde comme à l'Église, et dont le presuge, tenant du ciel et de la terre, convenait à toute âme généreuse comme à tout bon dessein.

Aussi, une fois la barrière ouverte, nul ne resta dehors de ceux qui étaient capables de donner à Dieu une heure de leur temps, et la société de Saint-Vincent de Paul est devenue, selon une heureuse expression de Saint Vincent de Paul lui-même, le parti de Dieu et des

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