‹ Frédéric OzanamChapitre 7 sur 20 · TT · texte numérisé non relu

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une chaire de droit et mérité la suppléance d'un cours célèbre à la Sorbonne. M. Ampère lui avait donné l’hospitalité, M. de Montalembert le recevait amicalement; Lout ce qu'il y avait parmi les chrétiens d'hommes éminents ou en voie de le devenir pressentait en lui un successeur où un compagnon d'armes. La possession prématurée d'une si belle vie n’enfla point son cœur. Il demeura vrai, ouvert, cordial et laborieux, noble effet d'un naturel que la raison éclairait de toute sa lumière et que la foi avait purifié du levain de l'orgueil. Ce point si envié de l’assiette dans le succès, qui est presque toujours le signal d’une transformation égoïste dans le cœur de l’homme, avait laissé Ozanam tel qu’il était. On l’eût pris encore, allant à sa chaire de Sorbonne, pour un simple étudiant. Sa tenue n'avait pas changé, son regard était honnête et doux ; 1l Hisait volontiers en chemin, mais sans que l’application lempêchät de voir les marques de sympathie dont il était l’objet, et il rendait toujours en honneurs plus qu'on ne lui avait accordé, Pendant vingt ans que je lai connu, je Fai vu troublé, indigné, mais sans qu'il m'ait été possible d'y découvrir jamais l'ombre de hauteur ou d'affectation, ce qui est le signe certain d'une äme plus grande que la fortune et qui voit Dieu constamment.

Il y eut un piége qu'Ozanam n'’évila point. Dès qu'il fut heureux, il voulut donner son bonheur el augmenter le sien en le partageant. Oserai-je dire, quoique Dieu l'ait absous en bénissant son union, qu'il était encore bien jeune pour une félieité si ennemie des grandes muses? Comme le prêtre, homme de lettres est consacré, el si le ministère des âmes exige un culle

de soi-même, le ministère de la pensée, quand on est digne de lui, exige aussi des austérités. Il est difficile, au milieu des joies domestiques, de conserver l’assiduité du travail et la liberté de l'intelligence, et plus difficile encore de retenir ses besoins dans la modestie de ses ressources. La pauvreté est la compagne inévitable de l'homme de lettres qui a résolu de ne vendre sa plume n1 à l’or ni au pouvoir; et la pauvreté n’est douce qu'à l’homme solitaire qui vit dans l’immortalité de sa conscience et n’a jamais qu’un malheur à prévoir ou à porter. Mais Ozanam était d’un siècle où l’on n'attend pas, et il se laissa prendre à la certitude de rendre heureuse avec lui une chrétienne rachetée du même sang que lui. Il ne se trompait pas. Il avait amassé dans son cœur un trésor de chasteté qui était le signe d’un trésor de tendresse, et 1l pouvait s’exposer sans crainte à ce flot des ans qui emporte tout amour, excepté l’amour produit et gardé par la vertu. Son mariage eut lieu dans l'été de 1841. Il épousa mademoiselle Soulacroix, fille de M. Soulacroix, recteur de l'Académie de Lyon. Presque aussitôt il conduisit sa femme en Îtalie, pays qu'il avait déjà visité avec sa mère aux vacances de 1832, et vers lequel le rappelait le souvenir des émotions et des révélations qu’il en avait reçues. C'était à Rome, devant la fresque du Saint-Sacrement de Raphaël, à Florence devant les tombeaux de l’église de Sainte-Croix, que la figure du Dante, l’Homère du christianisme, lui était apparue, tout 1lluminée des obscurités de son siècle et placée par la Providence entre Virgile et le Tasse, comme le Titan de la poésie. Il revit ces beaux lieux tout peuplés de grands

hommes et de grandes choses, ces lieux qui sent pour nous des ancêtres, et qui, malgré les ruines du passé et celles de l'avenir, seront l'éternel pèlerinage des esprits cultivés. Il les revit, tenant d’une main sa compagne ravie, lui montrant de l’autre les horizons chers à sa mémoire, les temples, les palais, les aquedues, les tombeaux des Romains, les reliques des martyrs, les marbres couchés et les bronzes vivants, toute cette antique armée que l’inépuisable fécondité de l'Italie garde, accroît et tent debout. La Sicile, jetée au seuil extrême de tant de beautés comme une sentinelle et un phare, lui ouvrit aussi ses villes, où le souffle des enfants du Nord a remué les cendres de l’Etna et recouvert des inspirations du christianisme les débris du génie grec.

Au retour de cette course rapide, qui était une halte entre sa jeunesse finie el son âge mür commencé, Ozanam parut dans sa chaire, qui ne Je connaissait encore qu à demi.

Ceux-là seuls qui ont dit leur âme devant un auditoire savent les tourments de la parole publique, tourments qui arrachaient à Cicéron ce cri plaintif : « Quel « est l’orateur qui, au moment de parler, n’a senti ses « cheveux se roïdir et ses extrémités se glacer? » Ozanam, plus qu’un autre, était sujet au mal del’éloquence, parce que ses organes trop faibles ne répondaient qu'imparfaitement aux secousses de son inspiration, el qu’une timidité naturelle enchainait aussi sur ses lèvres

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et dans tout son être l’éclat de ses facultés. Défiant de lui-même, 1l se préparait à chacune de ses leçons avec une fatigue religieuse, amassant des matériaux sans nombre autour de sa pensée, les fécondant par ce regard prolongé de l'intelligence qui les met en ordre, et enfin leur donnant la vie dans ce colloque mystérieux de lorateur qui se dit à lui-même ce qu'il dira demain, ce soir, tout à l'heure, à l'auditoire qui l’attend. Ainsi armé, tout pâle cependant et défait, Ozanam montait à sa chaire. Il n’y avait rien de bien ferme ct de bien accentué dans son début; sa phrase élait laborieuse, son geste embarrassé, son regard mal sûr et craignant d’en rencontrer un autre; mais peu à peu, par l’entrainement que la parole se communique à elle-même, par cette victoire d’une conviction forte sur l'esprit qui s’en fait l’organe, on voyait de moment en moment la victime grandir, et lorsque Pauditoire lui-même était une fois sorti de ce premier et morne silence si aecablant pour l’homme qui doit le soulever, alors l’abime rompait ses digues et léloquence tombait à flots sur une terre émue et fécondée. Des applaudissements sincères répondaient à l’orateur, et tout palpitant d’un bonheur acheté par huit jours de travail et par une heure de verve, il retournait chez lui retrouver la peine, qui est la condition de tout service et l'instrument de toute oloire.

Il n'est pas ordinaire qu’un homme érudit soit un homme éloquent. La patience nécessaire à l’invesligaion des livres er des antiquités s’allie mal au feu qui jaillit d'une pensée créatrice : on n'aime pas, quand on peut jeter des mondes dans l’espace par un souffle de

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sa vie propre, chercher péniblement sa route à travers des astres vieillis et trop souvent éteints. Ozanam, par un don singulier, possédait à la fois l’éloquence et l’érudition. L’une lui était aussi naturelle que l'autre, I] pouvait toute une nuit veiller dans les régions abstruses d’une langue ensevelie ou d’une œuvre inconnue, et le lendemain écrire des vers, préparer un discours, s’échauffer solitatrement dans la contemplation directe du vrai et du beau. Non-seulement l’une et l’autre faculté lui appartenaient de naissance, mais l’une et l’autre étaient éminentes chez lui. Il était grand dans la poudre, avec la pioche du mineur, et grand dans la lumière, avec le simple regard de l'esprit. Cela lui donnait sa physionomie, mélange de solidité et d'enthousiasme jeune et ardent.

Le cours dont il était chargé, au vieux sanctuaire des lettres parisiennes, exigeait précisément de Jui l'incomparable souplesse de sa nature. Il devait initier son auditoire, non pas aux littératures de la Grèce et de Rome, mais aux lettres étrangères, c’est-à-dire aux grands travaux de l'esprit dans les idiomes contemporains. Ce champ élait, pour ainsi dire, sans mesure ; car, tandis que l'antiquité n’a produit que trois langues dignes de se survivre par la perfection de leurs monuments et par leurs rapports avec l’éternelle vie du christianisme, les temps nouveaux ont réparti la puissance et la fécondité des lettres à tous les peuples issus de Jésus-Christ. Ge qu'avait dit saint Paul, qu'il n’y a plus de barbares, s'est accompli dans les arts de l'esprit aussi bien que dans l'ordre des mœurs. Le flambeau de David et d'Homère à secoué sa flamme sur toutes les

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