‹ Frédéric OzanamChapitre 8 sur 20 · NE · texte numérisé non relu

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nations chrétiennes : toutes ont leurs poëtes, leurs historiens, leurs orateurs, et qui veut s'initier aux littératures étrangères, loin d'entreprendre une excursion au dehors, se trouve jeté au centre du génie universel, dans des voies et des splendeurs qui n’ont plus de himites. Ozanam s’élait préparé toute sa vie, comme s'il en eût reçu l’ordre exprès de la Providence, à cette infaligable exploration. Il savait à fond les principales langues modernes, et 1l lui fut aisé, dès qu’il en eut mission, de pénétrer dans les richesses dont il devait la découverte et le partage à ses auditeurs. Mais ce qui n'eùl été pour un autre, moins chrétien et moins profond, qu’une exposition éloquente des beautés de Ja pensée humaine sous ces vêtements divers, ne pouvait être pour Ozanam qu’une prédication de la vérité. Toucher aux langues et aux œuvres nouvelles, c’était rencontrer à chaque pas ce qui en fait l’âme et la nouveaulé, c'est-à-dire le christianisme, et rencontrer le christianisme, c'était pour lui le défendre et l’exalter.

Peut-être, s'il eût consulté la prudence plus que l'élan de sa foi, eùt-1l hésité à convertir son enseignement en une démonstration évangélique. Les temps étaient émus, et 1ls devaient s'envenimer. Une polémique ardente, soutenue dans les journaux et à la tribune contre le monopole de l’enseignement par l'État, préparait à l’Église de sanglantes et prochaines représailles. Il était naturel de craindre que le contre-coup ne s’en fit sentir dans un auditoire rassemblé sous un professeur trop vivement chrétien. Mais cette considération n’arrêta point Ozanam. Même aux plus mauvais jours, lorsqu'une chaire voisine de la sienne et animée d'un es-

ET pril semblable tombait sous l'effort des passions, 1l ne diminua rien du courage de ses lèvres et de la simplicilé de son cœur. Dieu bénit l'une et l’autre. Tout lui fut pardonné pendant douze années, et 1] mourut populaire comme il avait vécu.

C’est un rare secret que celui de la popularité, j'entends la popularité véritable, celle qui ne s’achète point par de lâches concessions aux erreurs d’un siècle, mais qui entoure d’une auréole prématurée l’honnête homme vivant. Aulant qu’on peut le découvrir par l’histoire, la première condition de cette popularité solide est dans d’inébranlables certitudes et de persévérantes directions. L'homme qui change d’esprit, si son désintéressement est reconnu, conservera peul-être l'estime; il ne conservera ni la confiance n1 l'autorité. Il n’y a que les convictions invincibles qui règnent sur les âmes, lorsqu'elles sont au service d’une cause qui intéresse les générations, et que le talent y rehausse la fermeté de la conduite et l’éclat du dévonement. Même encore, Loutes ces conditions remplies, 1l n’est pas impossible qu’un homme échappe à la popularité, si quelque chose de bienveillant ne tempère en Jui la force du caractère et n’abaisse la hauteur du génie. C’est la bonté qui rend Dieu populaire, et l’homme à qui elle manque n’obüendra jamais l'amour, sans lequel subsiste bien la renommée, mais non pas la gloire. C’est l'amour qui fut de la gloire une si belle chose, et qui inspire au chrétien ce cantique dont le ciel et la terre ne se lassent point : Gloire au Père, au Fils, au Saint-Esprit, maintenant et dans tous les siècles des siècles.

Or, à regarder Ozanam tel que nous l'avons possédé

vingt ans, il me semble reconnaître dans sa personne l'ensemble des traits qui expliquent et justifient la popularité. Dès sa première Jeunesse, on voit poindre en lui une conviction profonde du christianisme, avee un désir précoce de lui consacrer tous les travaux de son esprit. Sa correspondance la plus reculée offre des traces sans nombre de cette disposition forte et généreuse qui devait bientôt le présenter au respect des chrétiens de son âge, et plus tard à leur reconnaissante admiration, lorsque le succès eut justifié les espérances qu'ils avaient mises dans les premiers éclairs de son talent, Nul homme de foi, au moins d'une foi éclatante, n'avait encore paru dâns les chaires qui retentissaient chaque jour d’applaudissements donnés à d’autres doctrines en d’autres orateurs. Quarante ans d’absence à ces rostres de la littérature signalaient au mépris le génie épuisé des chrétiens de France : Ozanam y monte, il y monte à vingt-sept ans, et de celte bouche qui depuis déjà Jongtemps avait éveillé la charité endormie au sein de la jeunesse et créé la société de Saint Vincent de Paul, il laisse tomber une parole où l'art le dispute à l’érudion. Rien n’est déguisé, rien n'est affaibli, de ce qui pourrait blesser des esprits mal accoutumés à la présence et au courage de la vérité. L’orateur est jeune, 1l est sincère, ardent, instruit : Athènes l’écoute, comme elle eût écouté Grégoire ou Bazile, si, au lieu de retourner dans les solitudes de leur patrie, ils eussent, au pied de l’Aréopage où prêchait saint Paul, ouvert ce trésor de goût et de savoir qui devait illustrer leurs noms. Ozanam avait encore un charme, un charme sans lequel il eût sans doute péri, mais qui, ajouté à ses au-

tres dons, achevait en sa personne l’ouvrier d’une séduction prédestinée : il était doux pour tout le monde et Juste envers l'erreur.

Quand on hit l'Histoire des variations de Bossuet, une des choses qui frappent le plus dans ce mâle génie, c’est sa bonté. Il tient sous sa verge, et c'était la plus terrible qu’une main d’homme eût portée depuis Moïse, il y tient les premiers auteurs d’un schisme détestable, qui avait arraché à l'Église une moitié du monde et créé des maux dont le regard de Bossuet embrassait avec effroi toute l’immensité. Cependant nulle part vous ne rencontrez l’injure, mais une discussion puissante et calme, un épanchement sérieux de la vérité; et, lorsque les personnes doivent inévitablement paraître avec leurs fablesses et leurs crimes, on sent que l'historien est trop loin dans la paix pour leur insulter. Il montre ces grands coupables tels qu'ils furent, sans leur reluser rien de ce qui peut encore exciter l'intérêt; et, comme pour se reposer d'un spectacle qui lui est douloureux, il consacre un chapitre tout entier à pleurer l’âme et le souvenir de Mélanchton. C'est que Bossuet était de la race de ceux en qui l'Évangile n’est diminué ni par le défaut de vues ni par les passions et l'inclémence du cœur : 1} avait la main droite sur le lion de Juda et la gauche sur l'agneau immolé avant tous les siècles. On ne se fait guère ainsi, on est fait de Dieu, quand Dieu, pour toucher le monde, veut unir la tendresse au génie dans une même créature.

Ozanam était de ces créatures privilégiées. Au jour de son baptème imvisible, 1l avait reçu l'huile avec le vin, et ces deux sources nées en lui le même jour l'avaient

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fait croître en grâce devant Dieu et devant les hommes. On a beau lire les pages qu’il nous a laissées, on a beau se rappeler ses actes et ses discours, on n’y découvre ni la colère qui se venge, ni l’amertume qui s’accroit en se répandant, ni le mépris qui brave, ni l'ironie qui se moque sous prétexte d'instruire ou de corriger. Sans abaisser jamais l’Église devant le monde, il tient d’une main généreuse, parce que c’est la charité qui la guide, le sceptre toul-puissant de la vérité. Il plaint plus qu’il n’accuse, il pardonne plus qu’il ne condamne, et, toujours invincible sous le bouclier, 1l tempère dans son épée la force qu'il y sent, de peur d'achever la mort en quelque âme qui peut encore revivre.

Ah! combien nous étions consolés, au milieu des äpres controverses de notre temps, d'écouter si près de nous une bouche si pure et si cordiale! Combien, fatigués du bruit des malédictions, ne nous reposionsnous pas à cet autre bruit pacifique et éloquent ! Nous ne entendons plus que par le souvenir, par cet écho ui reste dans âme après qu’une fois l’on a joui d’une parole digne de Dieu : encore cet écho, ce souvenir, accroil-li nos regrets en nous disant tout ce que nous avons perdu.

Je ne puis le dissimuler, un doute s’est fait jour sur la tenue d’Ozanam dans les temps périlleux de son professorat. C'était le moment où les catholiques de France, pour la seconde fois, réclamaïent avec énergie l’une des grandes hbertés de l’âme, la hberté de l’enseignement. Le comte de Montalembert, du hautde la tribune pairiale qui avait autrefois condamné dans cette même cause, présidait à cette seconde campagne comme général,

après avoir fait la première comme soldat. Sous lui, et chacun à son poste, on s’animait au devoir, et si toutes les voix n'étaient pas également dignes du combat, si l'injure et l'injustice appelaicnt trop souvent des représailles qu'il eût mieux valu ne pas mériter, du moins la trahison n’était nulle part. On pouvait regretter des paroles, on n’avait point à regretter de silence. Ozanam, par la position même qu'il tenait de Dieu, était de nous tous le plus douloureusement placé. Catholique ardent, ami dévoué des libertés sociales, de celles de l’âme en parüculier, parce qu’elles sont le fondement de toutes les autres, il ne pouvait cependant méconnaître qu'il appartenait au corps dépositaire légal du-monopole de l'enseignement. Fallait-1l rompre avec ce corps qui l'avait reçu si jeune et comblé d’honneurs? Fallait-1}, demeurant dans son sein, prendre une part active et nécessairement remarquée à la guerre qui lui était faite? Dans le premier cas, Ozanam abdiquait sa chaire : pouvail-on le lui conseiller? Dans le second cas, 1l appelait le même résultat en se donnant le tort de l’attendre : pouvait-on encore le lui conseiller ? Et cependant le professeur chrétien, le chrétien libéral, Ozanam, pouvait-1l se séparer de nous?

Il est rare que, dans les situations les plus délicates et où tout semble impossible, il n’y ait pas un certain point qui concilie tout, comme en Dieu les attributs en apparence les plus dissemblables se rencontrent quelque part dans lharmonie d’une parfaite unité, Ozanam conserva sa chaire : c’élait son poste dans le péril de Ja vérité. Il n’attaqua point expressément le corps auquel 11 appartenait : e’était son devoir de col-

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lègue et d'homme reconnaissant. Mais il demeura dans la solidarité la plus entière et la plus avérée avec nous tous; je veux dire, quoique je n’aie pas le droit de m'v compter, avec ceux qui défendaient de tout leur cœur la cause sacrée de la liberté d'enseignement. Aucun des liens qui l’attachaient aux chefs et aux soldats ne subit d'atteinte. Il était et 1l fut de toutes les assemblées, de toutes les œuvres, de toutes les inspirations de ce temps, et ce qu'il ne disait pas dans sa chaire ou dans ses écrits ressorlait de son influence avec une clarté qui était plus qu’une confession. Aussi pas un seul moment de défiance ou de froideur ne diminua-t-il le haut rang qu'il avait parmi nous : il garda tout ensemble l'affection des catholiques, l'estime du corps dont il était membre, et, au dehors des deux camps, la sympathie de cette foule mobile et vague qui est le publie, et qui tôt ou tard décide de tout.

Ozanam avait placé au moyen âge le centre de son enseignement. Plus haut, c’eût été l'antiquité ; plus bas, une littérature trop proche où la science n'eût pas eu assez d’ombres à soulever. Le moyen âge est le commencement des nations chrétiennes; 11 a tout à la fois le charme et la difficulté des origines, double attrait qui appelait également ou l'imagimation poétique du professeur, ou la pénétration laborieuse de ses facultés. Pendant les deux années qu’il occupa sa chaire, Ozanam poursuivit tour à tour les premiers développements du génie chrétien en Allemagne, en Angleterre et en Italie. Il ne nous reste de cette vaste étude que vinstet une leçons sur la civilisation au cinquième siècle; mais ce monument inachevé suffit pour donner

BE (0e une idée de ce qu’étaient l’éloquence et le savoir de son auteur, et comment l’un et l’autre s’appliquatent infatigablement à agrandir le christianisme dans l'esprit de quiconque s’exposait à en subir la puissance.

Je ne donnerai pas l’analyse de ces beaux discours. Ils resteront parmi les travaux les plus remarquables de l’apologétique chrétienne au dix-neuvième siècle, et il est inutile que j'essaye de prévenir ou de suppléer les lecteurs.

Quatre années de succès conduisirent Ozanam jusqu’à la mort de M. Fauriel, en 1844, et il eut l'honneur, en obtenant à l’unanimité sa succession, de se trouver ütulaire à trente-deux ans d’une chaire de faculté dans l’Académie de Paris. Cette élévation prématurée n'avait pas d'exemple : M. Guizot, parvenu le plus Jeune avant lui aux mêmes fonctions, n’y avait été promu qu’à l'âge de trente-six ans.

Mais ce n’est pas en vain que l’on veut devancer le temps, le temps se venge de ceux qui se passent de lu.

Dès l'été de 1846, Ozanam sentit ses forces décroiître sous la fièvre continue de ses triomphes. Non content de la préparation de ses cours, 1l répondait ardemment à tous les appels qu’on lui adressait au nom de la vérité ou de la charité. Il parlait au Gerele catholique et dans les conférences de Saint-Vincent de Paul: :1l écrivait pour le Correspondant, recueil honorable qui seul, depuis un quart de siècle, à conservé le drapeau

chrétien et libéral de ses premières années. Toutes ces généreuses Collaborations ne laissaient à Ozanam aucun repos. Îl passait de longues portions de nuits à réparer dans le travail la brièveté de ses jours, ettrop souvent il soulevait le poids des ténèbres par des moyens qui n’éveillent l'esprit qu’en l’énervant. Ses mains commençalent à contracter ce tremblement fébrile que nous leur avons vu dans les dernières phases de sa vie. Jl s’acheminait enfin au terme avec l’imprudence et la rapidité d’une âme qui croit trop à l'éternité pour user d’égards envers le temps.

Peut-être aussi celte première atteinte du mal n'étaitelle qu’une ruse de la Providence pour amener l’un de ses fils les plus aimés à un spectacle étonnant qu’elle voulait donner au monde. Le 22 avril 1847, Ozanam se trouvait debout au pied du Quirinal, perdu dans une multitude immense armée de flambeaux et attendant sous un ciel étoilé, au bruit de la musique et des acclamations, quelqu'un qu’elle bénissait et qu’elle désirait voir. Un silence unanime se fit. Des lumières passaient derrière les fenêtres du palais : l'une de ces fenêtres s’ouvrit, et une figure parut au balcon, penchée vers la foule et la saluant. Un frémissement pieux courut dans les rangs serrés et attentifs de l'assemblée. Sur un signe de son pasteur, le peuple s’inclina, ses genoux ployèrent sous lui, ses mains se tendirent pour exprimer la foi de tous par le signe sacré de la rédemption; la voix du Christ se fit entendre dans son vicaire, el Rome pleura d'espérance et d'amour. Longtemps après que la multitude eut disparu, Ozanam regardait et écoutait encore. Il lui semblait que tous les rêves de

sa Jeunesse venaient de se réaliser dans cette nuit mémorable, et que, par une hâte et une abréviation des destinées, la plus souhaitable et la plus difficile des réconciliations s’était accomplie de son vivant. Hélas ! 1 en était d'elle comme de sa propre vie : le temps avait manqué à l’une et à l’autre, l’une et l’autre devaient s’évanouir comme l’arc-en-ciel dans la tempête.

Ozanam rapporta de ce voyage, qu’une mission bien veillante avait autorisé, des impressions qui le confirmèrent dans toutes les pensées qu’il avait nourries jusque-là. Il en revint rassuré sur son mal, plus rassuré encore sur l'avenir du monde, non pas qu'il n'eût découvert sur sa route, à Rome même, des symptômes alarmants, mais parce que tout était éclairé et dominé dans son âme par l’image du pontife dont il avait vu le regard. Une foi surhumaine s'était faite en lui au contact de l'homme et du prêtre. Il avait aimé, il avait presque adoré, il ne croyait pas possible qu’une telle créature fût venue sans cause sur le trône de saint Pierre, et que tant de bonté si pure, tant d'intentions si grandes, ne cachassent au monde qu’une victime certaine de l’ingralitude et de la perversité.

À son retour, 1l exprima ses craintes et ses espérances dans un article que le Correspondant pubhait le 10 du mois de février 1848.

Quatorze jours après, le voile qui couvre aux yeux des hommes les secrets et les opérations de la Providence se déchirait, et Pie IX, à qui il n’eût fallu pour fonder que la reconnaissance de son peuple et le concours du temps, fut emporté dans une ruine plus forte que son cœur.

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