‹ Frédéric OzanamChapitre 105 sur 344 · CHEZ LAMARTINE · texte numérisé non relu

CHEZ LAMARTINE

Beaujolais où j'ai trouvé l'hospitalité de M. de Maubout, la société de M. de Lamartine, une belle nature d'automne, des populations étonnantes par leur fidélité à la foi et aux pratiques religieuses. » Déjà au cours de cette année, l'étudiant avait constaté dans une lettre à sa mère, cette prétention de l'homme de lettres à être par-dessus tout un grand homme d'État : « Je suis allé, écrit-il, chez iM. de Lamartine. Entouré d'hommes politiques, il ne m'a presque rien dit. » Us ne parlaient plus la même langue.

Une plus douloureuse constatation avait été celle de la demi-défection religieuse du poète. C'est auprès de son ami Dufieux qu'Ozanam venait d'en exhaler sa douleur en ces termes : « Naguère, nous entendions, dans les Méditations et les Harmonies, les mélodieux gémissements de la poésie chrétienne. Mais voici que, se complaisant en elle-même, elle a prétendu pouvoir communiquer directement avec Dieu, sans interprète et sans voile; et présentement nous la voyons avec chagrin s'arrêter à moitié chemin sur la voie de la vérité. »

C'est au pur déisme et au rationalisme que semblait alors s'en tenir cette âme superficielle. L'Église dut élever la voix : « Deux événements littéraires récents, écrit Ozanam dans ces mêmes vacances, ont laissé chez moi une durable amertume. Je veux parler de la mise à Y Index du Jocelynàe Lamartine et de la publication des Paroles d'un Croyant de Lamennais. »

Voilà sa douleur; mais sa douleur dans la force; et cette force, je l'admire dans sa haute et énergique adhésion à ce grand coup du Saint-Siège, et dans cette splendide profession de foi catholique romaine : « Rome, écrit-il à Lallier, Rome a fait preuve de courage en frappant le premier, et elle ne craint

guère le second. Elle n'a pas peur du génie, parce qu'elle a pour elle plus que le génie, TEsprit-Saint, qui l'inspire toujours. Mais il est douloureux de voir le génie déserter solennellement, et passer transfuge dans le camp opposé. Transfuge impuissant d'ailleurs, car en abjurant sa foi, il abdique sa gloire et sa force, double sujet de deuil pour ceux qui l'aimaient. »

Ozanam était et restait un de ceux-là : « Bien des fois, témoigne l'abbé Ozanam, nous avons entendu notre frère nous dire que les épreuves et les années ramèneraient un jour le poète du Crucifix à la foi et à la piété de sa mère. »

De son côté, Lamartine laissait voir que peu d'autres eussent été plus propres à préparer son retour que le jeune sage dont il écrira plus tard, dans son Cours familier de Littérature : « Ce jeune homme, que je n'ai cessé d'aimer, ressemblait par la physionomie, par l'âme, par la sérénité du regard, par le timbre monotone et affectueux de sa voix, à un brahme chrétien — l'assimilation est étrange — prêchant l'Évangile de la science et de la paix à notre monde de discorde et de contention. Il croyait, comme nous, que la vérité était à plus forte dose dans le cœur que dans l'esprit. Ses dogmes ruisselaient d'onction, comme les soleils d'Orient ruissellent, matin et soir, de rosée. Il y avait autour de lui comme une atmosphère de tendresse pour les hommes. Il respirait et aspirait je ne sais quel air balsamique qui avait traversé le vieil Eden. Chacune de ces respirations et aspirations vous prenait le cœur et vous donnait le sien. Son orthodoxie était une charité d'esprit parfaite aussi pour les autres. Elle adoucissait toutes les aspérités entre les idées. Bien que ma philosophie ne fût plus la sienne dans tous ses articles, ces diffé-

Page 1