LA PLAIDOIRIE
faiblesse; vous vous avouez vaincu. Les confrères vous en font des reproches; le client se prétend trahi. Et si vous rencontrez dans le monde un des juges qui ont siégé dans l'affaire, il vous dit, en vous abordant : « Mon cher, vous avez été trop timide. » C'est en raison de tout cela qu'il écrit en confidence : « Je ne m'acclimate guère à l'atmosphère de la chicane. »
Sans se poser en censeur ni en réformateur, le jeune homme confie à ses amis que, quant à lui, « il se fera une règle et une habitude de tenir une balance équitable entre l'accusateur et l'accusé, tâchant de justifier le second, sans toutefois exaspérer le premier ». Il ne cherchera pas les affaires. Il ne se mettra pas au service d'un avoué qui lui fournira des dossiers. Lui-même choisira ses causes, pour n'être ainsi l'homme-lige que de la justice seule. C'était de sa part conscience encore plus qu'indépendance et fierté.
Il plaida; une de ses premières plaidoiries témoigna de l'un et de l'autre de ces sentiments élevés. Il avait été chargé d'office de la défense d'un prévenu indigent, trop indigent pour se payer lui-même un défenseur. « L'ami des pauvres, rapporte son frère, mit au service de ce miséreux tout ce qu'il avait de ressources de talent et de sensibilité, avec une sincérité de conviction que trahissait l'émotion de son accent. L'officier du ministère public qui prit ensuite la parole, eut le mauvais goût d'en sourire, représentant ironiquement au novice du Palais qu'en vérité il prenait par trop au sérieux un rôle qui ne lui avait été assigné que pour la forme. Ozanam rougit, non pour lui, mais pour son railleur. Puis, dans une réplique calme, mais forte et fine, il dit combien.
lui, novice fort ingénu il est vrai, s'étonnait d'entendre un magistrat respectable faire si bon marché de la dignité du tribunal. La défense du pauvre ne serait-elle que pure comédie ; et Texercice de la profession judiciaire que simple jeu d'histrion? » Les juges souriaient sur leurs sièges, témoignant par signes leur approbation. Même l'un d'eux, après l'audience, vint serrer la main du jeune défenseur.
Cette antipathie d'Ozanam pour le barreau expliquera comment, à peine entré, il travaillait déjà à en sortir, en s'ouvrant une porte d'à-côté. Dès le 15 novembre 1836, il en faisait ainsi confidence à M. Janmot : « Je ne trouve ici d'autre carrière que celle du Barreau, et la croyant trop pénible pour moi, j'essaie de m'en préparer une autre à laquelle je me sens mieux disposé : je veux parler de l'enseignement. Il pourrait bien se faire qu'on établît ici des chaires de droit ou de lettres. Je tâcherai de m'y tenir prêt. Pour le moment, je m'occupe de mes thèses pour le doctorat es lettres, que je n'ai pu passer cette année, faute de temps, et pour lesquelles je retournerai quelques semaines à Paris. »
Le 12 février 1837, ces vues sur une chaire de droit se précisent dans une démarche auprès de M. Jean-Jacques Ampère : « L'année dernière, en quittant Paris, j'eus avec vous un entretien dans lequel je vous fis part de mes répugnances pour l'agitation des affaires, de mes rêves d'études, et de la nécessité morale où j'étais toutefois de me rapprocher de mes parents et de me faire à Lyon une existence occupée. Je vous confiai en même temps l'idée qu'on m'avait suggérée d'obtenir du gouvernement l'établissement d'une chaire de droit com-