LA DIVINE CONSOLATION
la nature, celui de devenir orphelin. Il a une mère âgée et malade dont il épie tous les mouvements, tous les regards, tous les traits chaque jour, pour savoir combien de temps encore il la conservera. Il se voit détaché, par l'absence ou la mort, de plusieurs amis auxquels il est tendrement uni ; et d'autres séparations encore plus douloureuses le menacent. Il est, de plus, dans toutes les angoisses d'une destinée indécise ; accablé de sollicitudes et d'affaires dont les plus heureuses ne laissent pas de le froisser. S'il se replie sur lui-même, il se trouve rempli de faiblesses, d'imperfections, de défauts; et ces humiliations et souffrances secrètes ne sont pas les moins pénibles de toutes. Et l'on vient lui dire, non point de se résigner, non de se consoler, mais de se réjouir : Gaudete semper! Il faut bien toute l'audace, toute la pieuse insolence du christianisme pour parler de la sorte. Et cependant le christianisme a raison! »
Le dernier mot de cette lettre adressée à Lallier est l'encouragement mutuel à la force dans la confiance et le travail. « Aidons-nous, mon cher ami, de conseils et d'exemples. Tâchons que notre confiance en la grâce égale notre défiance de la nature. Faisons-nous forts même contre la douleur, car la maladie de ce siècle est la faiblesse. Songeons que nous avons déjà vécu plus du tiers de notre existence probable ; que nous avons vécu par le bienfait des autres, et qu'il en faut vivre le reste pour le bien des autres. Faisons ce bien, tel qu'il s'offre à nous, sans reculer jamais. »
La force pour souffrir, la force pour agir; la souffrance et l'action ; la souffrance intérieure et la souffrance au dehors; Faction charitable et l'action littéraire; celle qui soulage et qui console, celle qui
rayonne et éclaire, et qui de Lyon se porte à Paris et au delà : Telle est la vie d'Ozanam dans les premières années de son établissement chez lui.
Nous pouvons nous le représenter tel que le montrent ses lettres, seul dans cette maison où le retiennent tout le jour moins ses occupations que les soins et les adoucissements qu'il apporte à la santé comme à l'affliction de sa mère. « Je demeure seul auprès d'elle. Mon jeune frère est à son collège; les missions continuelles de mon frère aine le tiennent éloigné, et peut-être les desseins de Dieu sur lui l'entraineront-ils encore plus loin de moi? La décadence des forces de ma pauvre mère me fait assister tous les jours au plus douloureux des spectacles. En même temps que se perd sa vue, s'affaiblit son énergie morale. Sa sensibilité s'accroit avec les tristesses intimes, qu'on devine aisément dans une âme comme la sienne. Et c'est ainsi qu'au lieu de trouver en elle Fappui qui m'est nécessaire à cette époque de ma vie, il faut que je la soutienne de la parole comme du bras ! »
La solitude l'écrase : « C'est surtout la communication des sentiments et des idées qui me manque ; c'est la sympathie , l'encouragement intellectuel , l'assistance morale; ce sont les offices intimes de l'amitié dont la rareté me fait souffrir. Je les rencontre pourtant, mais moins fréquents qu'il ne faudrait, dans notre Société de Saint- Vincent de Paul. Ces soirées hebdomadaires sont une des plus grandes consolations que la Providence m'ait laissées. Particulièrement mes rapports avec Ghaurand, Arthaud, La Perrière, me rappellent mes meilleurs jours de Paris. Nos œuvres se soutiennent; mais si elles s'accroissent c'est comme l'alluvion, Incrementiim latens.