MORALE DU POÈME
fier patriote florentin un tenant et un prophète de la démocratie. Ne cède-t-il pas en cela aux tendances et préoccupations personnelles de son propre esprit ? Quoi qu'il en soit, qu'on n'aille pas confondre la démocratie guelfe et catholique de Dante avec la démocratie des « sans Dieu, ni maître », de nos jours. Ozanam vient protester ici avec sa plus éloquente énergie : « Dante, lui, ne divinisa pas Thumanité, en la représentant suffisante à soi-même, sans autre lumière que sa raison, sans autre règle que son vouloir. Il ne renferma pas dans le cercle vicieux de ses destinées terrestres. Il ne plaça l'humanité ni si haut ni si has. Il vit qu'elle n'est point tout entière dans ce monde, et il lui donne rendez-vous dans l'autre, où il attend les générations avec la balance du jugement dernier. Appuyé sur la vérité qu'elles durent croire, et ■sur la justice qu'elles durent servir, il pèse leurs œuvres au poids de l'éternité. Il leur montre à droite et à gauche la place que leur ont faite leurs vertus ou leurs crimes ; et la multitude, à sa voix, se divise et s'écoule par la porte des enfers ou par les chemins des cieux. Ainsi, avec la pensée des destinées éternelles, la moralité rentre dans l'histoire; l'humanité, humiliée sous la loi de la mort, se relève par la loi du devoir; et, si on lui refuse les honneurs d'une orgueilleuse apothéose, on la sauve aussi de l'opprobre d'un fatalisme brutal. »
Une grave question se posait, laquelle Ozanam ne pouvait laisser sans réponse. Ce Dante, qu'il nous représente comme un des fidèles organes de l'orthodoxie catholique romaine, n'aurait-il pas été, au contraire, par ses invectives contre Rome et les papes ■de son temps, un des précurseurs et promoteurs de la Réforme? C'était l'interprétation de la critique
protestante. Dans un chapitre de sa thèse sur Vortho" doxie de Dante ^ Ozanam venge victorieusement le poète de la prétention hérétique de ceux qui s'empressaient trop de saluer en lui un ancêtre. Il ne dissimule pas les emportements aveugles de l'exilé contre ceux qu'il croit être les ennemis de sa patrie. Mais de son orthodoxie, quand même, il prend à témoin toute la vie de l'homme, toutes les pages du poète qu'il vient de citer mille fois. Puis il dit : « S'il est vrai que Dante ait poursuivi de ses invectives la cour romaine et les souverains pontifes, versant l'injure sur la tête de ceux dont il eût dû baiser les pieds ; si, par entraînement de parti, il répéta contre les papes les calomnies des révoltés, s'il apprécia mal la piété de saint Célestin, le zèle impétueux de Boniface VIII, la science de Jean XXII, ce fut imprudence et colère, ce fut erreur et faute, ce ne fut pas hérésie. Ce même Boniface VIII qu'il a immolé à ses vengeances de poète, vient-il à tomber, victime auguste, aux mains des séides de Philippe le Bel, Dante ne voit plus en lui que le vicaire et l'image du Christ une seconde fois crucifié. S'il stigmatise durement le péché dans la personne d'un homme, il s'incline avec respect sous la puissance du grand-prêtre. Pour lui, le pape est toujours Pierre tenant en mains les clés du royaume des cieux; et le Saint-Siège romain, le fondement sur lequel Dieu fait reposer les destinées du monde. La papauté est une monarchie de droit divin, à laquelle l'autre monarchie doit un respect filial. La véritable Rome, dit le poète, est celle dont le Christ est romain : Quella Roma, onde Cristo è romano. Cette Église romaine, épouse, interprète, secrétaire de Jésus-Christ, est incapable de mensonge et d'erreur. Dante lui reconnaît la sou-