‹ Frédéric OzanamChapitre 130 sur 344 · L'ORTHODOXIE DE DANTE · texte numérisé non relu

L'ORTHODOXIE DE DANTE

veraineté des consciences ; il décrit avec complaisance l'économie du sacrement de pénitence ; il ne doute ni de la valeur de l'excommunication, ni de la légitimité des indulgences, ni du mérite de œuvres satisfactoires. Il ne se lasse point de recommander aux suffrages des vivants les âmes souffrantes; il met sa confiance dans l'intercession de la Vierge Marie et des saints. Les ordres religieux sont célébrés par lui dans cet incomparable saint François d'Assise : « Assise où naquit un soleil pour éclairer le monde, comme l'autre soleil semble naître quelquefois des bouches du Gange. » Tel aussi saint Dominique, ce défenseur officiel de l'orthodoxie, qu'ilnomme « l'amant jaloux de la foi chrétienne, plein de douceur pour ses disciples, redoutable à ses ennemis... »

Dante raconte comment sur le seuildu Paradis, avant de l'y admettre, saint Pierre lui fit passer un examen en règle sur les fondements et les principaux articles de la foi ; et il déclare que le Prince des apôtres eut de ses réponses un tel contentement, qu'il l'embrassa trois fois.

Enfin celui dont le protestantisme voudrait faire un hérétique, laissa à la postérité, comme legs testamentaire, un hymne à la Vierge où il offrait les larmes de son cœur comme rançon des mauvais jours qu'il avait vécus : 0 madré divirtute, tu del ciel donna e del mondo superna, etc. C'est un des plus beaux hommages que la Mère de Dieu ait reçu de ses fidèles.

La thèse d'Ozanam fut engendrée et nourrie dans la douleur. A Paris, il lui avait fallu lui frayer un passage à travers les épines de ses études de droit, et la défendre contre Tassiégement perpétuel des réunions, des harangues, des visites et des journaux. De retour

à Lyon, il avait espéré trouvera son foyer la paix avec des loisirs. Même il s'était flatté que la province sauvegarderait mieux à sa pensée et à son style son cachet propre et personnel que ne ferait la promiscuité littéraire de Paris. Il écrit de Lyon : <( Je crois que, pour qui serait plus fort de constitution intellectuelle, mieux fourni d'études antérieures, ce labeur solitaire aurait son avantage: il conserverait une originalité qui se perd dans l'espèce de contagion de style où l'on est exposé à Paris... L'esprit se polit mieux parmi vous, Parisiens, mais c'est à la condition de s'user. »

D'autre part si Lyon était la solitude recueillie, c'était en même temps l'absence de documents et de renseignements : « La bibliothèque municipale est pauvre de littérature étrangère. De conseillers, je n'ai que mon vieux et fidèle maître de philosophie, M. l'abbé Noirot. » Et puis sa mère malade, les affaires de la famille, la poursuite de sa candidature à la chaire de droit, et les études préparatoires à cet enseignement hypothétique et éventuel... Alors pourquoi Dante, cette thèse, ce doctorat, ces lettres ? « Plusieurs fois, je me suis demandé si je tiens par autre chose que par l'amour-propre à cette plume ingrate, que peut-être je ferais mieux de briser. » Mais non : c'était un outil utile au service de Dieu.

Le 17 mai, c'en était fait. Dante était expédié vers cette Sorbonne où Lallier était prié de l'introduire auprès de M. Le Clerc, « bien que la Sorbonne ne fût pas un lieu étranger pour le vieux poète, disait l'auteur à son ami. Il est constant qu'en son vivant, vers l'an de grâce 1230, Dante alla passer quelque temps à Paris; il assistait même aux leçons d'un nommé Sigier — le Cousin d'alors — dans la rue du Fouarre. Mais il m'est

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avis que la capitale a changé «[uelque peu, depuis ce temps-là ; que d'ailleurs le poète est devenu fort vieux, et verrait malaisément à s'y conduire. Ajoutez que la Sorbonne d'à présent ressemble peu à celle de saint Louis; et que Dante courrait risque de se présenter gauchement, s'il était seul, à la porte de M. Leclerc, qui n'est pas un saint Thomas d'Aquin » .

Il n'était que trop vrai. Mais, du moins, M. le doyen aimait-il Dante, pour cette raison que Dante lui était redevable d'une notice sur son maître Sigier, Sigieri, insérée au tome XXI de V Histoire littéraire de France. Il s'éprit donc pour cette thèse où il était nommé ; et, avec une particulière bienveillance, il suggéra à Ozanam des améliorations, qui nécessairement entraînaient un délai. Ce ne devait pas être le dernier.

Pour sa mère et pour lui Ozanam avait loué, dans l'été de 1838, « une délicieuse petite maison à l'île Barbe ». C'est là qu'il faut nous le représenter soutenant de son bras sa mère chancelante et presque aveugle, dans de courtes promenades et de longues séances au bord de la Saône, tandis que sa pensée s'en allait avec Dante, de Virgile à Béatrix, et des cercles de VInferno aux visions de la rose vivante des élus du Paradis. Il y conviait ses amis, il y appelait Lallier avec insistance. « A votre retour de Rouen, laissez-vous descendre le long de cette belle Saône jusqu'à cette île Barbe que je vous ai montrée. Là, dans une petite maison que nous avons louée, il y aurait assez de place pour vous bien recevoir, comme il y a dans toute ma famille assez d'amitié pour se réjouir longtemps de votre venue. Vous savez qu'un peu plus loin, là où cette même rivière va perdre sa couleur et son nom, une autre hospitalité, non moins ancienne, vous attendrait. Ainsi

balancé au doux courant des eaux, entre nos demeures et nos affections, salué par d'autres qui vous aiment ici, accueilli dans nos Conférences par ceux mêmes qui ne vous connaissent pas, vous passeriez parmi nous quelques jours; et je vous reconduirais ensuite, heureux de prolonger notre rapprochement jusque dans cette capitale qui vous a fasciné et qui vous retient, en dépit de nos désirs. »

Ce n'était pas seulement pour le plaisir de l'amitié qu'Ozanam appelait son ami près de lui, mais encore et beaucoup dans l'intérêt de la charité pour leur œuvre commune de Saint- Vincent de Paul. Ces deux Conférences de Lyon qu'il voulait présenter à Lallier^ nous sont déjà connues: nous en reparlerons encore... La seule histoire complète et fidèle d'Ozanam, si cela était possible, serait celle où les mêmes pages montreraient le même homme faisant marcher en même temps sa vie de science et de charité, de docteur et d'apôtre, de fils et d'ami, par ces mêmes sentiers arrosés de sueurs et de larmes qui y sont les traces laissées par le Dieu de la croix.

Ce fut le 7 janvier 1839, après plusieurs mois passés à Paris pour l'impression et la dernière correction de ses thèses, qu'Ozanam en fit la soutenance solennelle. Le sujet delà thèse latine était : « De frequenti apud veteres poetas heroum ad inferos descensu; de la fréquente fiction de la descente des héros aux enfers chez les poètes de l'antiquité. » Elle était dédiée à son père^ La thèse française avait pour titre : De la Divine Comédie et de la Philosophie

1. Paris, chez Bailly, 1839. Avec la dédicace suivante : D. 0. M. — El memorix œternx — Patris amantissimi — Joannis Antonii Francisci Ozanam, — Christianafides, pauperum caritate puhlicx

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