MORT DE LA MÈRE
frayèrent; j'appelai mon frère aîné qui reposait dans la chambre voisine. Charles nous entendit et se leva : les domestiques accoururent. Nous nous agenouillâmes autour du lit. Alphonse fit les déchirantes prières, auxquelles nous répliquions avec des sanglots. Tous les secours que la religion réserve pour cette heure solennelle, l'absolution, les indulgences, furent encore une fois appliquées. Le souvenir d'une vie immaculée, les bonnes œuvres qui, trop multipliées et trop fatigantes, en avaient hâté le terme ; trois fils conservés dans la foi au milieu d'une époque si orageuse , et réunis là par une coïncidence presque providentielle; et puis enfin les espérances déjà prochaines de l'heureuse immortalité : toutes ces circonstances semblaient rassemblées pour adoucir l'horreur, pour éclairer les ténèbres du trépas. Point de convulsions ni d'agonie, mais un sommeil qui laissait sa figure presque souriante ; un souffle lég^r, qui allait s'afTaiblissant : un instant vint où il s'éteignit, nous nous relevâmes orphelins... Heureux l'homme à qui Dieu donne une sainte mère !
(( Cette chère mémoire ne nous abandonnera point. Dans ma solitude actuelle, la pensée de cette auguste scène me revient pour me soutenir, pour me relever. Considérant combien courte est la vie, combien peu éloignée sera sans doute la réunion de ceux que sépare la mort, je sens s'évanouir les tentations de l'amour-propre et les mauvais instincts de la chair. Tous mes désirs se confondent en un seul : mourir comme ma mère! »
M™° Ozanam, comme son mari, était morte au service des pauvres, elle leur avait voué tout son temps, depuis queses fils n'avaient plus besoin d'elle. Comme
rédification de Frédéric avait été de trouver, dans les papiers de son père, que le tiers de ses malades était soigné par lui gratuitement, celui en fut une semblable de trouver dans les papiers de sa mère des notes, pour les instructions religieuses et autres qu'elle donnait à l'Association des Ouvrières veilleuses des malades pauvres, dont elle était la présidente et le modèle.
Ozanam voyait maintenant « réunis en Dieu, dans un même bonheur, écrit-il, celui et celle qu'il avait vus unis ici-bas dans les mêmes travaux e1 les mêmes afflictions! Puissé-je, dit-il, continuer avec eux par la pensée, par la foi, par la vertu, cet entretien que rien ne saurait interrompre ; et puisse-t-il n'y avoir rien de changé dans la famille que deux saints de plus ! »
Mais il n'a plus la douceur de sa présence sensible qui lui était comme celle delà divinité. Il s'en plaint à un autre ami, M. Reverdy : « Quelle perte pour les intérêts religieux de mon âme! Douces exhortations, puissants exemples, ferveur qui réchauffait mon cœur tiède, encouragements qui relevaient mes forces! Et puis, elle dont les premiers enseignements m'avaient donné la foi, était la vivante représentation de la sainte Église, une mère aussi. Parfois je crois me sentir à peu près tel que les disciples après l'ascension du Sauveur : quelque chose de la divinité s'est retiré d'auprès de moi... Oh! demandez pour moi au Seigneur qu'il m'envoie, comme à ses disciples orphelins, l'Esprit qui console, le Paraclet. Je n'ai pas comme eux une mission extraordinaire à remplir, et je ne désire pas les dons miraculeux qu'il leur prodigua. Je voudrais seulement obtenir la force d'achever mon pèlerinage de quelques années, peut-