COURS DE DROIT COMMERCIAL
(iraient pour avertis; et, quant à moi, je ne rae laisserais plus aller à de trompeuses illusions. Mais, interrogeant, avec plus de sévérité que jamais, mes aptitudes et mes inclinations les plus intimes, ou je me résignerais aux devoirs ordinaires de la vie, tâchant d'oublier les rêves d'une jeunesse déçue; ou, si réellement j'entendais retentir en moi l'appel impérieux d'une vocation intellectuelle, alors j'irais chercher, à l'ombre des cloîtres de Saint-Dominique ou de Saint- Benoit, ce que Dieu et l'humanité ne refusent jamais à ceux qui travaillent pour eux : de l'indépendance et du pain. Déjà plusieurs ont fait ainsi; et il ne faut pas dire qu'ils ont déserté le poste sacré de la vie publique ; il ne faut pas les accuser de fuir, par d'injustes répugnances, les fonctions universitaires. Quand ils frappent à la porte et qu'on ne leur ouvre point, ou qu'on l'ouvre si basse qu'ils ne sauraient entrer sans se courber, il n'est pas étonnant qu'ils restent dehors. »
Le ministre reçut-il communication de cette lettre à Ampère? Quoi qu'il en fût, ses assurances de bon vouloir étaient formelles : « Vous pouvez compter sur moi. Quand vous pourrez revenir, vous me retrouverez. » Ozanam fut donc à Paris. Il vit M. Cousin qui l'accueillit tendrement, le fit déjeuner avec lui, s'informa de ses projets, lui promit la chaire de M. Quinet pour l'année suivante. Mais il y mit une condition : c'est qu'il se présenterait à un concours d'agrégation qu'il venait d'instituer pour une chaire de littérature étrangère à la Sorbonne. L'époque en était fixée en septembre, et le candidat n'avait plus que cinq ou six mois pour s'y préparer ; ses concurrents s'y préparaient depuis plus d'un an! « Oh! ce n'est pas, répondit Cousin, que vous puissiez espérer d'être nommé ; mais je dé-
L'AGREGATION AUX LETTRES. 247
sire que, pour la première fois qu'il fonctionne, ce concours soit brillant, et qu'une belle élite déjeunes gens de talent s'y présente. Faites-moi ce plaisir! Après cela, quoi qu'il arrive, vous serez nommé à Lyon. »
C'est un miracle qu'en moins de six mois, Ozanam ait pu seulement effleurer le programme des trois littératures classiques et de quatre littératures étrangères. Il souffrait « de ne pouvoir passer qu'en courant par toutes ces admirables choses. II faut cueillir d'une main hâtive, au risque de les flétrir et de les déshonorer, tant de beautés poétiques ; il faut en faire, au lieu d'une couronne, un lourd paquet ». Il sacrifia à ces études de repassage un voyage en Suisse et en Allemagne, rêvé depuis longtemps. Il s'imposa le surmenage de dix-huit heures de travail par jour, sans préjudice de son cours et de ses œuvres. « Toutes mes heures sont disputées, confesse-t-il, à ce point que je cours le risque de perdre le sens commun, si Dieu ne vient à mon aide. » — J'ai dit : « sans préjudice de ses œuvres », car croira-t-on que, dans cette dispute de ses heures, l'infatigable travailleur en trouvait encore pour aller le soir donner des leçons d'écriture et de calcul à des soldats?
Il se présenta au concours, au jour dit, exténué, fiévreux, après trois jours de voyage presque sans sommeil, plein de courage mais sans espoir. Sept concurrents étaient en présence, normaliens ou déjà en bon renom dans le professorat des collèges de Paris : à Paris, c'est-à-dire à la source des documents de première main, où ils s'étaient plongés depuis des années.
L'interminable série des épreuves s'ouvrit. Les compositions écrites consistaient en une dissertation
latine et une dissertation française, de huit heures chacune. La dissertation latine porta sur les causes qui arrêtèrent le développement de la tragédie chez les Romains. La dissertation française, le lendemain, sur la valeur historique des oraisons funèbres de Bossuet. Ozanam savait les réponses ; mais pris de court parle temps, et habitué à polir sa rédaction à loisir, il n'eut que le temps d'ébaucher deux brouillons informes, qu'à la dernière minute il lui fallut quand même laisser tomber de ses mains. Désespéré, il se fût de lui-même retiré du concours, en abandonnant la partie, si son ami Ampère ne lui eût fait savoir en sous-main qu'elle n'était pas perdue; au contraire.
Il y eut ensuite trois journées d'argumentation, de trois heures chacune, sur des textes d'auteurs grecs, latins et français : ces journées lui furent bonnes. Un autre jour très chargé fut donné aux quatre littératures allemande, anglaise, italienne et espagnole : Ozanam fut le seul des candidats qui répondit sur cette partie spéciale du programme. Schiller, Klopstock, Shakespeare, Dante, Calderon le servirent diversement, mais tous utilement.
Restaient, pour chacun des concurrents, deux leçons à faire sur deux sujets désignés par le sort, l'un vingt-quatre heures, l'autre une heure d'avance. La malice du sort dévolut à Ozanam un sujet invraisemblable : l'histoire des scoliastes grecs et latins. Le 'pu-blic sourit, Frédéric se crut perdu : on ne pouvait imaginer de spécialité philologique plus ignorée et plus aride que celle-là. Et, bien qu'un de ses rivaux, M. Emile Egger, ait eu la chevaleresque générosité de lui faire passer d'excellents livres, Ozanam, après une nuit de veille et une journée d'angoisses, ar-