‹ Frédéric OzanamChapitre 157 sur 344 · UN CŒUR VIERGE · texte numérisé non relu

UN CŒUR VIERGE

marques intérieures et extérieures qu'il faut rappeler d'abord.

Vivant tout entier de la vie intellectuelle, et soutenu par la grâce d'une abondante vie spirituelle, Ozanam s'était défendu longtemps de songer au mariage. En 1835, l'étudiant de vingt-deux ans ne fait que rire de tel de ses camarades, « qui se dispose, dit-il, à allumer les torches de l'hymen avec quelques billets de cent mille francs!... Pour me fortifier contre la contagion de l'exemple, et me retremper dans l'amour de la solitude et de la liberté, je viens de faire, avec mon frère, un pèlerinage à la Grande- Chartreuse ! »

« L'âme très pure d'Ozanam, écrit M. Caro, garda toute sa vie envers les femmes une sorte de sentiment chevaleresque et attendri. Il avait une horreur toute particulière pour les conversations et les écrits trop libres qui profanent l'idée de ce sexe et avilissent l'amour. A peine pouvait-il soufirir même la vérité historique, quand elle témoignait des faiblesses de quelque femme illustre. Je me rappelle souvent son charmant embarras à propos des allusions discrètes de Bossuet dans l'oraison funèbre de la duchesse d'Orléans. Sa chaste imagination n'osait pas aller aussi loin que la pensée du prêtre. »

Cependant l'annonce qu'un de ses amis lui fit de son prochain mariage ne tarda pas à le placer luimême en face de la perspective de ce nœud sacré.

C'est bien comme tel, en effet, qu'il l'envisage alors dans cette lettre d'une si haute inspiration et religieuse élévation : « Pour moi, mon ami, bien que mon âge soit celui des passions, à peine en ai-je senti les premières approches. Mon cœur n'a

FnÉDÉnir, ozanam. 18

pas encore connu d'autres affections que celles du sang et de l'amitié. Cependant il me semble que j'éprouve, depuis quelque temps, les symptômes avant-coureurs d'un autre ordre de sentiments, et je m'en effraye. Je sens en moi se faire un grand vide que ne remplissent ni l'amitié, ni l'étude; j'ignore qui viendra le combler. Sera-ce Dieu? Sera-ce une créature? Si c'est une créature, je prie qu'elle ne se présente que tard, quand je m'en serai rendu digne. Je prie qu'elle apporte avec elle ce qu'il fau« dra de charmes extérieurs pour qu'elle ne laisse place à aucun regret. Mais je prie surtout qu'elle apporte, dans une âme excellente, une grande vertu ; qu'elle vaille beaucoup mieux que moi; qu'elle m'attire en haut; qu'elle soit généreuse parce que souvent je suis pusillanime; qu'elle soit fervente, parce que je suis tiède dans les choses de Dieu; qu'elle soit compatissante enfin, pour que je n'aie pas à rougir devant elle de mon infériorité. Voilà mes vœux, mes rêves; mais, comme je vous l'ai dit, rien ne m'est plus impénétrable que mon propre avenir. » C'est la juste vue de l'idéal du mariage, calme, haute et humble tout ensemble. Deux ans après, 5 octobre 1837, l'idéal de la vie religieuse qui s'est levé devant lui a fait pâlir pour quelque temps celui de la vie conjugale. « Ce n'est pas que je n'aie à me défier des entraînements de mon cœur, écrit-il modestement, 5 octobre 1837; mais je sens qu'il y a aussi une virginité virile qui n'est pas sans honneur et sans charme. » Le mariage lui fait peur. La perpétuité d'un engagemei^t à une créature humaine, si parfaite qu'elle soit, lui semble une abdication. Quand il assiste à un mariage, il ne peut s'empêcher de verser des larmes. Et il ne lui faut rien moins que

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