‹ Frédéric OzanamChapitre 158 sur 344 · VIRILE ATTENTE · texte numérisé non relu

VIRILE ATTENTE

la pensée de la Sainte Vierge et celle de sa sainte mère pour lui faire pardonner aux filles d'Eve la confiscation qu'elles font de notre liberté, en ravissant notre cœur.

« Non pas, explique-t-il au fiancé Lallier, son ami, non pas que je prétende prêcher le célibat éternel. Seulement qu'elle vienne tard celle que Dieu me destine, pour quej 'aie le temps de me rendre digne d'elle. )) Il ajoute: « Je désirerais qu'on attendît pour l'union conjugale, l'époque où l'esprit a pris son développement, le caractère sa maturité, et où l'on s'est créé à soi-même quelque droit aux jouissances de la famille par les labeurs de la solitude. »

Et ces labeurs, quels seront-ils? Et ici, répondant avec une véhémente candeur à l'ami aujourd'hui sans mère et sans foyer, a Eh quoi ! Dieu et la science, la charité et l'étude, n'est-ce donc point assez pour enchanter votre douleur et occuper votre jeunesse? La société est-elle si heureuse, la religion si honorée, la jeunesse chrétienne si nombreuse et si active, que vous soyez en droit, avec les talents et les grâces que Dieu vous a donnés, de vous retirer déjà, comme un ouvrier fatigué qui a porté le poids du jour et de la chaleur? Désespérez-vous de la régénération du pays, de la transformation des idées? Ou bien désespérez-vous de vous-même, je veux dire de Dieu, qui vous a créé, racheté, sanctifié? »

Lallier se maria, fin de 1838. L'austère Ozanam ne lui en tint pas rigueur, loin de là. Ses souhaits du jour de l'an furent ceux-ci, pour le ménage tout entier : « Vous m'aviez donné pour Noël, un rendezvous où je n'ai point manqué. J'ai prié ce Dieu miséricordieux,qui me visitait au milieu des ruines de ma propre famille, de visiter aussi le jeune

foyer où se forme la vôtre, d'être avec vous comme il fut avec Joseph et Marie, et de bénir le premier espoir de votre union. »

Quand cet espoir reposera réalisé, vivant, dans son berceau, Ozanam lui sourira dans une page pleine de grâce : « Heureux le premier-né d'un mariage précoce ! Heureux le père à qui est accordée l'ineffable consolation de voir sa jeunesse renaître sous les traits de l'enfance, en la personne d'un fils! » Et il saine la bienvenue « du petit ange dont la présence sanctifie la maison, y rend la vertu plus aimable et la vie plus légère ».

Mieux que cela; le jour arriva et très prochain, où, les rôles se trouvant intervertis, ce fut Ozanam qui vint prendre, auprès de l'expérience de Lallier, une consultation en règle sur ce grand sujet du mariage. « Noël 1839 : Ma perplexité est très grande. De tous côtés, déjà on me parle de mariage. Je ne m'y connais pas assez pour me résoudre. Donnez-moi vos conseils. Vous savez les charges et les consolations de l'état en question. Vous savez le caractère et les antécédents du consultant. Dites-lui, je vous prie, votre opinion avec la même franchise dont il usa jadis à votre égard. »

(( Si, de tous côtés, à cette époque, on lui parlait de mariage », c'est que l'on avait, de toutes parts, le sentiment de son isolement, lequel d'ailleurs s'exhalait plaintif de chacune de ses lettres. On le voyait, il se montrait lui-même solitaire et ennuyé à ce foyer domestique, où, au retour de ses plaidoiries et de ses leçons, le tendre orphelin ne trouvait plus que l'humble et prosaïque société de la vieille Giiigui, qui rappelait sans cesse les absents, mais sans les remplacer. Ozanam écrit : « Je commence à con-

L'ISOLEMENT. 2«i

naître cette maladie que vous n'avez que trop éprouvée, l'ennui. Demandez pour moi au souverain gardien des âmes qu'il me sauve des dangers de l'isolement, qu'il me donne lumière pour connaître ses desseins sur moi, et énergie pour les accomplir. Que sa volonté se fasse sur la terre comme au ciel; c'est-à-dire avec foi et amour! »

Mais la vie dans le mariage est-elle incompatible avec une vie de bonnes œuvres? Cette prévention étrange qu'il avait naguère objectée à Lallier, était tombée de son esprit au spectacle des jeunes ménages lyonnais dont les chefs étaient demeurés les plus solides colonnes de la Société de Saint- Vincent de Paul. 11 l'écrit ainsi à Pessonneaux : « Les âmes un peu généreuses, engagées dans le mariage, n'en continuent pas moins de s'associer entre elles pour ce noble service. Ainsi, voyons-nous avec bonheur Arthaud, Chaurand, et d'autres encore, persévérer dans leurs anciennes affections. Ils ne sont perdus ni pour les pauvres, ni pour le grand œuvre de la régénération française. »

Il avait pareillement allégué à Lallier, pour lui faire ajourner le mariage, le devoir de mériter par les travaux d'une jeunesse studieuse et solitaire, le bonheur d'une union à laquelle on apporterait des titres, sinon des droits. Orlui, Ozanam, avait aujourd'hui vingt-six ans. Il était docteur deux fois, brillant agrégé de la Faculté de Paris, en possession de la chaire de droit commercial à Lyon, demain d'une suppléance de lettres à laSorbonne. Et tout cela avec des travaux, des œuvres, les plus hautes amitiés, et un nom supérieur encore à tous ces titres. Celle que Dieu lui destinait pouvait lui être présentée de sa divine main.

Ozanam n'allait pas au-devant. En vain, lisons-nous

dans ses lettres d'avril 1840, en vain ses parents et connaissances, pour le soustraire à la solitude, le convient à leurs réunions intimes de famille, « les seules qui lui conviennent », témoigne-t-il. Il déclare « qu'il a hâte de voir se fermer la saison de ces fêtes, pour faire place aux austères habitudes du carême ». Il ne refuse pas toutefois de prendre part aux joies nuptiales de ses amis. Il avait apporté au mariage de Le Taillandier et à celui de Dufieux ses félicitations en beaux termes. Il avait apporté à celui de Chaurand sa présence, sa bonne grâce, même de jolis vers de fête, « les derniers vers de sa défunte verve poétique, pour lesquels il ressent, dit-il, quelque chose de cette faiblesse qui est habituelle à la paternité des vieillards ». Mais, en toute réunion ou rencontre, il se tient systématiquement à l'écart de « ces Demoiselles », comme il les désignait en bloc, décourageant ainsi les vues secrètes mais translucides de leurs mères. « Je suis libre , se hâte-t-il de dire encore, le 21 juin 18i0, libre de la plus entière liberté, mais d'une liberté quelquefois incommode, car elle m'expose à des sollicitations et spéculations matrimoniales, qui me font les plus compromettantes avances. »

Cependant la Providence, qui aime les cœurs purs et droits, et qui prend en sa main souveraine la conduite de leurs destinées, dirigeait Ozanam, à son insu, vers la sienne.

L'abbé Noirot n'avait jamais varié dans l'opinion qu'Ozanam n'était point fait pour l'état religieux. Mais se gardant d'intervenir directement dans l'intime refuge de ce caractère Ubre et fier, il attendait d'être interrogé par lui; alors sa réponse était celle-ci in-

Page 1