L'ENTREVUE
variable ment : « Mariez-vous, mon cher, mariezvous! » Même il portait secrètement dans sa pensée le nom de telle jeune fille de bonne famille qui lui semblait la plus dig-ne de devenir l'épouse de son plus cher disciple. Quant à une entrevue, Frédéric ne s'y fût pas prêté. Il essaya d'une rencontre soitdisant fortuite. La Providence fit le reste.
Les rapports d'Ozanam étaient habituels avec le recteur de l'Académie de Lyon, M. Soulacroix, son chef immédiat. Un jour qu'il se rendait en visite chez lui, accompagné de l'abbé Noirot, celui-ci, traversant le salon, présenta, toujours par hasard, à M™® Soulacroix, unjeuneprofesseur de droit, M. Frédéric Ozanam, avec lequel elle échangea quelques paroles de politesse. Dans la même pièce, assise à une fenêtre , une jeune fille donnait tendrement ses soins à un jeune homme souffrant, perclus, qu'on devinait être son frère. Elle le soutenait, elle l'égayait, le réconfortait, d'ailleurs tellement occupée de lui seul qu'elle ne donna aucune attention au visiteur inconnu. Mais lui l'avait remarquée. De la pièce voisine où il fut introduit, il considérait encore, par la porte entr'ouverte, le groupe fraternel de la jeune fille gracieusement penchée sur son cher malade : '< L'aimable sœur et l'heureux frère I Comme elle l'aime! » Ses yeux ne la quittaient plus. C'était l'image vivante et charmante de la charité qui venait de lui apparaître.
La jeune fille que M. Noirot venait de lui faire entrevoir n'était pas complètement ignorée de lui. Il savait, on savait à Lyon, que M. Soulacroix, son père, avait présidé lui-même à son éducation, et qu'il avait orné son esprit de toutes les connaissances esthétiques desquelles il était reconnu le plus excellent maître. La mère, femme d'un mérite supérieur, d'un commerce
affable et d'une distinction simple, l'avait initiée aux travaux utiles et aux arts d'agrément qui font les foyers sérieux et les mœurs aimables. L'enfant possédait, disait-on, un talent musical peu commun, par lequel elle plaisait beaucoup. Par-dessus tout, elle était riche de ces trésors de dévouement et de délicatesse que la piété met au cœur des femmes chrétiennes, pour le bonheur des époux et le salut des enfants.
La fugitive vision qui avait fait envier à Ozanam le bonheur d'être aimé par une si douce sœur, se compléta par quelques visites de moins en moins rares à son recteur, pour des raisons d'affaires qui surgissaient à propos. Se souvenait-il de Dante et de Béatrix?Mais que cette rêverie poétique pût jamais se transformer en une réalité reine de son existence : Ozanam n*y pouvait songer.
Un autre y songeait pour lui. M. Noirot, qui vivait en grande intimité avec M. Soulacroix, l'avait sondé à cet égard ; et il n'avait pas trouvé le père de famille éloigné, tant s'en faut, de la perspective d'un mariage entre sa fille aimée et le jeune professeur qu'il avait en si affectueuse considération.
Cette estime et cette amitié s'étaient affirmées par toutes sortes de prévenances administratives, en vue de l'avancement universitaire de ce jeune docteur, l'orgueil et l'espérance de l'Académie de Lyon, duquel il venait de faire porter le traitement de 3.000 à 4.000 francs. Ce n'était qu'un commencement.
L'affaire de la succession à la chaire de littérature étrangère de Quinet s'engageait à la même époque, toujours parles mêmes soins, et dansles mêmes vues. « Il n'en est pas moins vrai, nous apprend l'abbé Ozanam, que lorsque M. Noirot vint rapporter à mon frère
l'assentiment de son recteur à une pensée de mariage, Frédéric n'y put croire, tant il se mettait au-dessous de ce choix, comme étourdi de son bonheur. »
C'était dans ces jours-là, qu'appelé inopinément par M. Cousin à prendre part au concours d'agrégation, Ozanam devait tout son temps à la préparation immédiate d'un examen dont les conséquences se liaient naturellement à celles très graves de ce nouveau mais moins pressant projet. Il fut décidé que la conclusion du mariage serait ajournée jusqu'à l'issue du combat dont il serait le prix.
En effet, un mois après que le brillant agrégé, rentré des bords du Rhin, eut regagné Lyon, une lettre adressée à Lallier, 6 décembre, lui fait part de ses engagements et de sa joie : « Cher ami, cette cruelle question de vocation, si longtemps incertaine, s'est tout à coup décidée ! En même temps que la Providence me rappelle sur ce terrain glissant de la capitale, elle semble vouloir m'y donner un ange gardien pour consoler ma solitude. Je pars pour six mois, en laissant conclue une alliance qui se célébrera à mon retour ici. »
Le frère aîné a rapporté en détail la présentation que lui-même fit officiellement de Frédéricà ses beauxparents. Il fut accueilli par eux comme un fils espéré et aimé. « Après une conversation de félicitations mutuelles, nous allions nous retirer lorsque M. Soulacroix, le cœur débordant, prit les mains des deux futurs époux, les enlaça l'une dans l'autre entre les siennes, comme pour nouer de la sorte ce lien que l'Église devait consacrer ensuite. » M. Soulacroix, grand homme de bien, était un chrétien convaincu et déclaré; ne craignant pas, dans un temps mauvais et à un poste difficile, de couvrir
hautement de sa protection les écoles chrétiennes.
Un moment cependant, la question de la résidence se posa pour le futur ménage, anxieuse, urgente, entre Lyon et Paris. La solution en fut magnanime, et c'est à la fiancée qu'en revient le courageux honneur.
Le nouveau ministre de l'instruction publique, iM. Villemain, qui avait succédé à Cousin, était l'ami intimé du recteur de Lyon. Apprenant les projets de mariage d'Ozanam avec la fille de Soulacroix, et acquittant d'ailleurs ainsi la promesse de son prédécesseur, il crut .remplir les vœux de tous en lui offrant la chaire de littérature étrangère, devenue aujourd'hui vacante par la promotion de Quinet au Collège de France. C'était, avec la chaire de droit commercial, un traitement d'environ 15.000 francs. C'était l'inamovibilité. Surtout, c'était Lyon, la famille des deux époux, les amis, la considération acquise, la sécurité jusqu'à la fin de la carrière. Paris au contraire n'offrait qu'une suppléance, avec un traitement modique, une position précaire, la vie étroite, la gène. Mais Paris c'était d'autre part le théâtre de la grande action catholique, le champ de bataille de la défense religieuse, l'œuvre de la vérité à accomplir, l'œuvre de la charité à poursuivre, l'œuvre de la restauration du règne de Dieu dans la philosophie, dans l'histoire, dans les lettres, dans la société; œuvre inaugurée par huit années déjà de sa jeune vie, celle où l'appelaient Dieu et ses amis...
Ozanampria beaucoup pendant ces jours. Il écrit : « Il y a de douloureux sacrifices à faire ; il y a des séparations cruelles; il y a des difficultés d'affaires et d'intérêts : c'est plus qu'il n'en faut pour effrayer un esprit de médiocre énergie. Heureux si ce sentiment