‹ Frédéric OzanamChapitre 160 sur 344 · LES FIANÇAILLES · texte numérisé non relu

LES FIANÇAILLES

de ma faiblesse me fait lever les yeux vers Celui qui donne la force. Jusqu'ici, je lui ai demandé la lumière pour connaître sa volonté. Maintenant, qu'il daigne m'accorder le courage de l'accomplir ! »

Il fut consulter son futur beau-père, naturellement acquis à la cause de Lyon. Refuser Lyon pour Paris c'était lâcher la proie pour l'ombre, le certain pour l'incertain, le bonheur et la paix pour la peine et l'insécurité. Quel père de famille eût voulu prêter les mains à cette formidable aventure?

Ozanam plaida la cause de Paris par des arguments spéciaux, les mieux compris des beaux-pères : l'avancement plus rapide, les hautes influences favorables, certaines : c'était M. Ampère qui s'en portait caution. Puis des ressources d'études uniques au monde ; un auditoire de jeunesse introuvable ailleurs; un avenir enfin où, Dieu aidant, le grand travail lui ferait trouver l'indépendance dans l'honneur. M. Soulacroix était ému. Ce digne père avait compris que l'héroïsme aussi a ses droits en ce monde. Sa confiance d'ailleurs était illimitée dans le talent et l'énergie du jeune savant. Mais entrait-il dans son rôle d'envoyer sa fille au sacrifice ?

Ozanam en appela à la jeune fille elle-même. Ce fut une heure pathétique. Consciencieusement il lui mit les choses, avec son âme, sous les yeux. Oui, ils pouvaient, elle et lui, rester à Lyon, au sein de leur famille, de leur aisance, de leur félicité, de leur tranquillité. On les y conviait, c'était sagesse, disait-on; c'était leur droit. Mais, pour lui, c'était renoncer à ce qu'il croyait être le plus beau de sa tâche providentielle, la raison d'être de ses travaux et de son existence. C'était abdiquer la noble mission qu'il avait fait le rêve d'accomplir avec elle, soutenu par elle,

dans une condition d'abord modeste et dans une vie d'oubli de soi et de sacrifices, mais partagée avec elle. Était-ce trop demander? Avait-elle assez de confiance en elle-même et en lui, avec la grâce de Dieu, pour accepter ces premiers débuts, souffrir un peu, savoir patienter et attendre?

A cette question, la fiancée répondit en plaçant SB, main dans la main de Frédéric, et disant : « J'ai confiance en vous! »

La plume qui rapporte cette scène l'avait écrite, il le paraît bien , sous la dictée de M""^ Ozanam elle-même.

Ainsi s'achevaient ces vacances charmées par des visites, des entretiens, et une série de fêtes musicales offertes par M""® Soulacroix à une élite de la société, et où sa fille était reine. Ozanam se déclarait ravi.

Mais décembre était venu; l'ouverture des cours de la Sorbonne rappelait le jeune suppléant à Paris. Il ne restait plus de temps pour la préparation et célébration des noces. Elles durent être renvoyées à la fin de l'année académique; à sept ou huit mois par delà.

C'était la séparation. Paris, pour le fiancé, devenait un lieu d'exil. C'est le nom que lui donne une lettre du 6 décembre à Lallier qu'il y nomme « le meilleur ami qu'il ait au monde » : « Après six semaines de vacances remplies par de grands événements, il me faut retourner à Paris pour y débuter sur cette périlleuse scène de la Sorbonne. Je recours à vos prières. Que Dieu me conserve, pendant cet exil de six mois, celle qu'il semble m'avoir choisie luimême, et dont le sourire est le premier rayon de bonheur qui ait lui sur ma vie depuis la perte de mon pauvre père. Vous me trouverez bien tendre-

LETTRES A LA FIANCEE. 269

ment épris! Mais je ne m'en cache pas, encore que je ne puisse m'empêcher quelquefois d'en rire. Je me croyais le cœur plus bronzé. »

La ville de Lyon ne revit Ozanam qu'aux vacances de Pâques, pour une quinzaine de jours qui furent le prélude à la fois triste et doux du bonheur qui lui était promis aux vacances d'été. Mais, depuis le mois de décembre, une correspondance ininterrompue rapprochait ceux que le temps et la distance tenaient encore séparés. Cette correspondance intime, d'un intérêt et d'une importance d'ailleurs fort inégale, est demeurée sagement jusqu'ici la propriété inédite et réservée de la famille. Si, à cette trentaine de lettres, que nous eûmes entre nos mains, il nous avait été permis d'emprunter quelques lignes, nous eussions choisi celles où Ozanam remercie sa fiancée de l'avoir soutenu de sa prière et de ses mérites, aux jours où, deux fois la semaine, le professeur marchait au feu de la bataille ; celles aussi où il lui demandait de s'associer, par son cœur du moins, à ses œuvres de charité, comme étant les meilleurs acquêts et bénéfices de leur prochaine communauté ; celles surtout où il se faisait un devoir de conscience de se montrer tel qu'il était, avec plus de défauts que de qualités, à celle qui ne devait s'unir à lui qu'en pleine connaissance de cause :

« Mademoiselle, maintenant les illusions sur moi ne vous sont plus possibles. Vous m'avez vu, vous me connaissez; et tel que vous me connaissez, vous m'avez voulu. Vous n'avez pas désespéré que je devinsse meilleur. Vous avez cru en moi, à cause des amitiés honorables dont j'étais entouré; en considération de la mémoire laissée par mes parents; à cause de l'héritage de croyances et de

mœurs qu'ils m'ont transmis, et que, parle bienfaitde la Providence, j'ai conservé. Eh bien! votre foi soutiendra la mienne. Je commencerai à penser aussi que je puis être bon, voyant que je suis devenu cher à une autre qu'à moi. Et quand il me viendra des doutes sur ma carrière, des troubles dans ma conscience, des craintes pour mon avenir, je me rassurerai en pensant à vous. Je me dirai que si Dieu, dans sa justice, pouvait me laisser, moi, à mon aveuglement et à ma perte, il ne pouvait permettre, dans sa bonté de père, qu'une jeune fille pleine d'innocence et de pureté, de droiture et de tendresse, ait été trompée dans sa confiance et soit venue s'égarer en tombant entre mes mains. »

Ce fut le 23 juin 1841 que M. Antoine-^Frédéric Ozanam, âgé de vingt- huit ans, épousa M'^^ Marie-Joséphine-Amélie Soulacroix, dans sa vingt et unième année.

Tout est dit, huit jours après, dans cette lettre à Lallier, timbrée du château du Vernay, 28 juin 184.1. « Mercredi dernier, à dix heures du matin, dans Téglise de Saint-Nizier, votre ami était à genoux, devant l'autel où célébrait son frère aîné, et au pied son jeune frère répondant aux prières liturgiques. A ses côtés, vous auriez vu une jeune fille, blanche et voilée, pieuse comme un ange, et déjà, elle me permet de le dire, attendrie et affectueuse comme une amie. Plus heureuse que moi, ses parents l'entouraient. Et cependant tout ce que le ciel m'a laissé de famille ici s'y était donné rendez-vous; et mes anciens camarades, mes frères de Saint- Vincent de Paul, remplissaient le chœur et peuplaient la nef. Quant à moi, je ne sais plus où j'étais. Je retenais à peine de grosses mais délicieuses larmes; et je sentais des-

Page 1