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LA PREMIÈRE LEÇON

vint un moment où s'échappant enfin du hallier épineux et broussailleux de l'érudition, l'orateur se trouva en présence du grand fait qui pour lui marquait le point de départ de la civilisation allemande : les croisades. 11 présenta cette idée sous une belle image : « On dit qu'à Jérusalem, au sein des solennités de la Semaine Sainte, il est un moment où Févéque grec, entrant au tombeau du Christ, y allume un feu bénit. Alors les pèlerins, accourus en foule, s'empressent pour y allumer leurs flambeaux, qu'ils rapporteront chacun dans leurs foyers. Ainsi du flambeau sacré des sciences et des arts, qui s'est allumé là pour bientôt illuminer l'Europe entière.

Dès lors se dégageant de la servitude des papiers, et suppléant par le courage à l'épuisement de ses forces, Ozanam se sentit maître de sa parole et de lui-même. Porté par la sympathique émotion de son auditoire, il mena à bonne fin une leçon fréquemment interrompue par des battements de mains. Il en fut ainsi jusqu'à ce qu' « enfin accablé de fatigue, ébranlé dans tout son système nerveux jusqu'au rire et jusqu'aux larmes, il se retrouva dans les bras de ses nombreux amis, confrères et collègues, qui lui assuraient qu'il avait réussi quand même ». C'était l'histoire du premier coup de feu.

Cette réussite finale, Ozanam ne l'attribuait qu'à la coalition amicale et secourable de laquelle il écrivait : « Vous ne sauriez croire tout ce que leur charité a fait en ma faveur! » Plusieurs professeurs et agrégés de la Sorbonne avaient aussi voulu l'encourager de leur présence. La curiosité y avait amené en masse les élèves de l'École normale. « Quoi qu'il en soit, écrit-il, il n'y a certes pas lieu d'emboucher la trompette », et il met une sourdine à

celle des journaux. Enfin à M. Soulacroix : « Je ne me fais pas d'illusion de modestie : j'ai frisé de près l'échec. J'étais honteux des choses indigestes, maladroites, que je m'entendais dire moi-même. Il fallait toute la bonne volonté d'un public spécial pour m'excuser... C'est vers la fin seulement que j'ai pu m' animer un peu davantage. Les sympathies de l'assemblée ont répondu à mes efforts, et la séance s'est terminée d'une façon convenable. L'amitié m'a fait ce succès. »

Mais un pareil auditoire ne se retrouve pas deux fois, et Ozanam garda ses appréhensions jusqu'à ce que l'expérience du premier trimestre eût fixé son jugement. Le public lui demeura fidèle et « l'amphithéâtre continua d'être comble, même dans les ingrates journées du Carnaval où les étudiants vont ailleurs ». M. Le Clerc, M. Mignet, M. Cousin redoublèrent de bienveillance pour le jeune maître. Le ministre l'a félicité : « Mais vous savez que M. Villemain est prodigue de compliments! » Bientôt une délégation de l'École normale fut officiellement envoyée à son cours. Le Nouveau Correspondant demanda à sténographier ses leçons. En même temps, V Univers lui fait des triomphes qui le gênent. Le Journal des Débats l'annonce « en des termes tellement louangeurs qu'ils lui feraient plutôt tort » ! Au dehors, la Gazette d'Augsbourg se fait l'écho de ses leçons sur la Germanie. Le fiancé veut qu'une bonne part de cette faveur inespérée soit attribuée à certaines prières qu'on fait à Lyon en ces journées : « Vos pieux souvenirs devant Dieu continuent de chasser de moi le démon de la peur, lequel, comme celui de l'Évangile, est un démon muet. » Enfin, la popularité s'obstine quand même à assiéger sa chaire; c'est

son expression : « La salle est toujours comble, obstinée qu'elle est à trouver de l'intérêt dans ce chaos de l'histoire germanique où moi-même je me perds. »

Ainsi, chose bien nouvelle en Sorbonne, un jeune professeur chrétien, à l'âge de vingt-sept ans, y débutait en maître et en maître écouté. Les catholiques applaudissaient. Les sceptiques, intéressés par cette éloquence nouvelle, y prêtaient l'oreille : « Athènes l'écoute, écrira le Père Lacordaire, comme elle eût écouté Grégoire ou Basile, si, au lieu de retourner dans les solitudes de leur patrie, ils eussent, au pied de l'Aréopage où avait prêché saint Paul, ouvert ce trésor de goût et de savoir qui devait illustrer leurs noms. »

Interrompu par son mariage et le voyage de noces qui le suivit, le cours d'Ozanam reprit, pour sa seconde année, dans des conditions non moins consolantes encore. Date remarquable! le jeune professeur rentrait cette année à Paris pour y prendre rang officiellement aux obsèques de ce même Jouffroy, contre l'erreur duquel l'étudiant de 1831 avait protesté en face, dix ans auparavant. Lui-même venait d'expirer, désabusé de sa philosophie et apaisé de cœur à l'égard de ce christianisme qui reçut son dernier et trop tardif hommage.

« J'ai repris mon cours, écrit Ozanam à son beaupère, le 27 janvier 18i2. Et, bien que le sujet entamé l'an passé soit maintenant plus restreint, plus spécial, moins attrayant, l'auditoire se maintient. Je le trouve toujours nombreux et bien disposé. »

Le sujet plus restreint de littérature allemande, qui, succédant au tableau général présenté l'année précédente, remplit l'année académique de 184.2-4-3, fut, après les Niebehingen, la poésie lyrique des Min^

nesinger. Ozanam, plein d'admiration pour le poème des Niebelungen, appelait cette épopée l'Iliade des nations germaniques; et la rapprochant des brillants romans de chevalerie ^ il y découvrait, avec la réhabilitation de la femme, les premiers vestiges de ridée chrétienne.

On lit dans sa première leçon, publiée dans ses Mélanges : «^ Le rôle principal des Niebelungen est celui d'une femme, Chriemhild. C'est elle qui, la première entrée sur le théâtre, n'en disparaît jamais, du moins par la pensée, et n'en sort qu'en le fermant. C'est une nature vraiment héroïque, dont le déve« loppement remplit toute la fable, grandissant avec une effrayante vérité, depuis l'innocence du premier âge, jusqu'à l'atrocité d'une agonie sanglante. C'est la pudeur de la vierge, la tendresse de l'épouse, le ressentiment de la veuve, mais toujours c'est l'amour. Si cette femme, tendre comme Andromaque, fidèle comme Pénélope, efface toutes les figures des anciennes épopées ; si elle fait pâlir même les plus redoutables acteurs, les Achilles et les Ulysses de l'épopée allemande ; si le sexe le plus faible est choisi pour réaliser le type de l'héroïsme, n'est-ce pas là une chose tout à fait neuve, possible seulement au temps de la chevalerie? Alors, la fille d'Eve, relevée de sa longue déchéance, fut réhabilitée dans les lois, glorifiée dans les arts. Un même culte réunit, sous des cieux différents, les minnesinger et nos troubadours; et l'image de deux femmes, Chriemhild et Béatrix, couronnent les deux plus grands poèmes de la barbarie et du christianisme. »

Le professeur se proposait de terminer par la poésie dramatique et didactique. Puis il arriverait aux prosateurs , chroniqueurs , romanciers et philosophes

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