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LA GERMANIE

de la même époque. En somme, c'était toute l'histoire littéraire d'alors qui allait se dérouler dans ces leçons. Et déjà, M. Soulacroix témoignait à Ozanam son désir de voir sortir de là un livre d'érudition et de vulgarisation à la fois, capable d'honorer le nom de son auteur et de lui créer des titres académiques pour ses promotions à venir...

C'était dans d'autres vues qu'Ozanam avait conçu pour lui le devoir sacré d'enseigner et d'écrire. L'intérêt religieux était le premier en cause. Aussi bien ce terrain des antiquités germaniques se trouvait-il être, dans ce temps-là, le point de rencontre où l'esprit catholique et l'esprit philosophique se livraient entre eux d'ardentes batailles d'idées.

En face du catholicisme se dressait alors en Allemagne une école rétrograde, qui, jalouse de ne devoir qu'à l'ancienne Germanie païenne et barbare son génie spécifique et son caractère ethnique, accusait le christianisme de l'avoir fait dévier de sa source première, et arrêté le cours de ses grandes destinées. A l'en croire, tout était pur, gigantesque, héroïque, surhumain, dans cet âge incompris, où la fière nation, vierge comme ses forêts, n'avait pas été encore en contact avec les vices de la civilisation latine, énervée par un nouveau culte et une nouvelle foi. C'était l'histoire renversée; il la fallait redresser. Il fallait restituer à la barbarie trop vantée des aïeux la brutale réalité de sa physionomie : la corruption de ses mœurs, la dureté de ses lois, la férocité de ses guerres, la cruauté et l'infamie de son culte et de ses dieux. Il fallait, en retour, venger de l'ingratitude et de la calomnie de l'esprit tudesque, ce christianisme libérateur qui fit sortir la lumière de ces ténèbres, l'ordre de ce chaos.

pour de longs siècles d'honneur et de civilisation.

« Pour moi l'intérêt sérieux, supérieur, de mon sujet, écrit-il de Oullins, 17 août 1842, consiste dans ce fait que l'Allemagne est redevable de son génie et de sa civilisation tout entière à l'éducation chrétienne qui lui fut donnée ; que sa grandeur fut en proportion de son union avec la chrétienté; que, pour elle, comme pour tous, il n'y eut, il n'y aura de véritables destinées qu'au sein de l'unité romaine, dépositaire de toutes les traditions temporelles de l'humanité, comme des desseins éternels de la Providence.

« Tout ceci semble simple, naturel et d'une vérité banale de ce côté du Rhin. Mais, de l'autre côté, l'orgueil national se complaît dans la chimère d'une civilisation autochthone, dont le christianisme les aurait fait déchoir ; d'une littérature qui, sans le contact latin, se serait développée avec une splendeur sans exemple; d'un avenir enfin qui peut être magnifique encore si la race dégénérée se retrempe dans un teutonisme sans mélange. Le type germanique n'est plus Charlemagne, c'est Arminius. »

Ozanam a contre lui, il le sait, toutes les écoles philosophiques, historiques, littéraires allemandes, de Hegel à Goethe et de Goethe à Strauss. Il est aux prises aujourd'hui avec l'orientaliste Lassen, avec l'historien Gervinus irréconciliables avec cette mansuétude chrétienne qui leur a gâté leurs grands barbares. Barbares, ils le seraient encore, démontrera Ozanam, si par la foi chrétienne ils n'étaient entrés en possession de l'héritage religieux, scientifique, politique des peuples modernes. Et il ajoute qu'en le répudiant, ils ne peuvent que retomber dans leur atavique barbarie.

LE TEUTONISME. 285

Ainsi envisagée, l'histoire littéraire était un vrai drame dont l'action roulait sur l'alternative de la vie ou de la mort pour les sociétés. Cet enseignement n'est pourtant qu'une première passe d'armes. Ozanam réserve tous ses moyens pour le livre qui plus tard reproduira ses leçons, mais fortifiées, développées, armées de toutes pièces : Les Germains avant le Chnstianisme. Il en présente à Lallier le plan et le cadre provisoire, en ajoutant toutefois : « Mais, mon ami, ce n'est pas une petite affaire qu'un livre par le temps qui court, surtout pour moi qui compose si lentement et si difficilement. Je n'hésite donc pas à recommander ce que je commence à vos bonnes et fraternelles prières. »

Plus tard encore, ce premier tableau aura son pendant dans un second qui montrera l'action civilisatrice de l'Évangile chez la première des tribus germaines qui se rangera à sa loi : ce sera Le Christianisme chez les Francs. Et, du contraste de ce double spectacle ressortira la démonstration totale et expérimentale du progrès des sociétés par la civilisation chrétienne, et par elle seule.

Mais ces Francs d'alors sont les Français d'aujourd'hui. A nous donc, leurs héritiers, à notre patriotisme, de repousser les iniques revendications d'un teutonisme non moins ingrat que superbe : « Si c'est la thèse favorite de l'École teutonique de nier ce que l'Allemagne dut à la civilisation latine, et d'abjurer l'honneur de cette éducation de nos pères, c'est à nous. Français, comme aux aînés de la famille, qu'il appartient d'en conserver les titres. »

Le professeur et le publiciste ne s'en tiendront pas là. Ces deux tableaux préliminaires de l'histoire de la littérature allemande au moyen âge, Les Ger-

mains avant le Christianisme^ et Le Christianisme chez les Francs, qu'Ozanam nomme sa Germanie, l'une païenne, l'autre chrétienne, seront suivis d'un troisième. Il s'est dit un jour qu'il représenterait et déroulerait à travers le moyen âge la grandiose conception et institution politique de Gharlemagne. II lui donnerait pour cadre six siècles de la vie de la chrétienté et l'ouvrage s'intitulerait : Le Saint-Empire romain!

A M. Soulacroix Ozanam écrit donc le 27 janvier 1842 : « MM. Mignet et Ampère que j'ai consultés sur l'objet de mes études et leçons ultérieures touchant les lettres au moyen âge — lesquelles touchent à tout — m'ont conseillé de rattacher les leçons de mon cours à un sujet particulier, et pour ainsi dire à un épisode que je traiterais à fond, étant plus restreint, mais qui cependant serait d'un intérêt général. J'ai cru trouver ce sujet dans un tableau synthétique du Saint-Empire romain, auquel se relieraient quelques-unes de mes leçons de l'année passée, peutêtre les meilleures que j'ai faites. On y verrait l'Empire, la monarchie universelle des temps chrétiens, idée conçue par le génie de Gharlemagne, imparfaitement réalisée par ses successeurs, développée par le droit public, vivante dans la philosophie, dans la poésie du xii^, xiii% xiv« siècle. On la verrait ensuite entrant en lutte avec la papauté, et succombant dans ce combat pour ne laisser, après elle, qu'un Empire d'Allemagne réduit lui-même de nos jours aux proportions d'Empire d'Autriche.

« Un tel travail, qui ne serait pas l'histoire détaillée des faits, mais plutôt l'histoire philosophique de l'institution, un tel travail qui n'est point fait, jetterait une grande lumière sur les affaires générales de la vieille Europe. On y trouverait les causes de

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