L'ITALIE BARBARE
pas laisser rouiller ma plume : elle devient comme une vieille rapière qu'on ne peut plus tirer du fourreau. » Mais il se dit payé de sa peine par les joies ineffables desquelles il a écrit : « Il faut savoir aussi le plaisir d'un effort vainqueur, la jouissance infmie de la vérité découverte ou de la beauté reproduite; ce bonheur désintéressé, ce frémissement de l'esprit aux approches de la lumière qui le visite, venant de plus haut, et lui donnant comme un pressentiment de la divinité. »
Aussi bien Ozanam ne manquait-il pas d'appeler l'Esprit de lumière à son aide, soit avant de se rendre à sa leçon, soit avant l'étude. C'en était tour à tour la préparation et la consécration : «( Le jour et la nuit qui précédaient son cours, rapportent ses intimes, étaient consacrés à choisir et classer ses notes dans l'ordre de leur emploi; après quoi il se plaçait en face de son sujet, l'embrassant tout entier, pour en dégager la maîtresse idée qui y prenait alors tout son relief. C'était seulement à une heure avancée de la nuit qu'une voix inquiète pouvait l'arracher à cette méditation solitaire, profonde. De grand matin, il renouait la chaîne à peine interrompue de sa pensée ; et, lorsque l'heure était arrivée, il partait, comme pour l'accomplissement d'une mission sacrée. » Ses amis rapportent qu'ils ne l'ont jamais vu se rendre à son cours, sans qu'il eût prié à genoux et imploré le secours de l'Esprit-Saint, afin de ne laisser échapper aucune parole de nature à blesser la vérité.
On le représente alors traversant à pas rapides les jardins du Luxembourg, la tête penchée, parfois lisant quelques papiers, mais sans que l'application l'empêchât de voir et de rendre les marques de sym-
pathie dont il était l'objet. Il arrivait à la Sorbonne, puis apparaissait dans sa chaire, pâle, défait, nerveux, promenant vaguement son regard au-dessus de l'auditoire, dont il semblait redouter de rencontrer les yeux.
Ici je ne referai pas le portrait que Lacordaire a fait de l'orateur, en homme que a lui-même connu le travail et les triomphes de la parole publique. M. Ampère a dit moins solennellement : « Ceux qui n'ont pas entendu professer Ozanam, ne connaissent pas ce qu'il y a de plus personnel dans son talent. Préparations laborieuses, recherches opiniâtres dans les textes, science accumulée avec de grands efforts; et puis improvisation brillante, parole entraînante et colorée : tel était cet enseignement. Il préparait ses leçons comme un bénédictin, et les prononçait comme un orateur : double travail dans lequel s'est usée une constitution ardente, et qui a fini par le briser. »
C'était là le péril. Son beau-père, M. Soulacroix, lui faisait, sur la fatigue excessive que lui causait sa manière de travailler et d'enseigner, des observations alarmées. Son doyen, M. Victor Le Clerc, lui disait de son côté : « Prenez garde, Monsieur Ozanam, modérez cette verve qui vous emporte. Soyez toujours un orateur, mais un orateur plus calme. Cette parole vive, émue, passionnée, cet enthousiasme dont vous n'êtes pas le maître et qui vous domine, inquiète pour vous vos amis. Songez à l'avenir. Nous voulons que vous ne retranchiez rien de cet avenir qui vous est dû ; nous le voulons pour vous et pour nous. »
Mais la fatigue du professeur ne cessait pas avec la fin de la leçon. Une autre l'attendait à la porte