‹ Frédéric OzanamChapitre 183 sur 344 · LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT

lembert, et M. Wilson comme directeur, Foisset venait de reprendre à cette Revue l'œuvre défensive interrompue depuis 1831. Ozanam qui venait de le visiter dans sa campagne de Bligny, Côte-d'Or, l'y représente « entouré de sa pieuse et tendre famille, aimé de tout le monde, joignant à ses laborieuses fonctions de magistrat, le soin de multiples bonnes œuvres et la culture des lettres. C'était partout, en ce lieu, l'image de la dignité de vie et de la patriarcale simplicité des magistrats du xyii** siècle ». Là, unis de foi comme de cœur, ces deux chrétiens avaient prié ensemble et l'un pour l'autre, dans l'intimité de la même chapelle domestique, où les avait conduits ensemble une inoubliable promenade nocturne dans le jardin éclairé aux flambeaux. Mais ce qui d'abord les attirait l'un vers l'autre, c'était une pareille modération de caractère qui les tenait également éloignés des excès des partis, et qui rendait précieux à Ozanam les conseils et l'exemple desquels il lui écrivait : « Vous êtes un homme de conseil en même temps que d'action. Plus que jamais peut-être votre intervention va devenir nécessaire, à l'entrée d'une campagne périlleuse pour les intérêts catholiques. »

Cette campagne en effet venait de s'ouvrir avec éclat, octobre 1843, par le manifeste de iM. de Montalembert sur Le devow des catholiques dans la question de la liberté d'enseignement.

Or ce document d'une véhémence entraînante prononçait le nom du professeur Ozanam comme faisant exception dans l'Université. « Oui, certes, il y a au sein de l'Université, depuis le Collège de France et la Sorbonne, jusque parmi les régents des collèges communaux, il y a un petit nombre de cœurs

318 LEGUSK ET L LW H ^ K S 1 E

droits et honnêtes, d'hommes qui ont plus que du talent, qui ont la foi, et qui. comme M. Lenormant et M. Ozanam, protestent, par la franchise de leur christianisme et la solidité de leur science, contre les scandales de TenseisTiement de leurs collègues. Mais ces hommes forment-ils la majorité dans les établissements universitaires? Sont-ils d'accord avec leurs coUèg-ues?.. » etc., etc.

Cette citation de son nom, opposé à celui dii commun des professeurs, pouvait créer un péril à M. Ozanam: et le sage Foisset crut devoir lui en donner communication, avant qu'elle ne parût dans le Correspoiidani. La réponse qu'y fit Ozanam. 21 octobre, est celle-ci, ferme et chevaleresque, autant que circonspecte et modeste : « Monsieur et cher ami, je veux dès ce moment vous remercier de l'obligeante communication que vous me faites. Cependant je ne puis vous dissimxiler qu'elle m'embarrasse. J'aurais] aimé ne pas savoir d'avance mon nom placé dans] cette brochure de M. de Montalembert. 11 y a assurément un honneur périlleux à être cité comme unej exception à une règle injurieuse. Mais c'est un honneur, et il y aurait lâcheté à faire effacer la cita-j non. Je ne puis donc officiellement ni accepter nij refuser Féloge; et j'y dois rester étranger. » laissa donc faire; le nom fut maintenu. Une autre] lettre remei-cia : « Je vous remercie d'avoir con-l serve mon nom sur la brochure. » C'était d'uni brave.

Mais, en se livrant lui-même, Ozanam en appelle] de l'accusation dirréli^ion portée par la brochure] eoDtre la généralité du professorat universitaire : « Si vous avez de pleins pouvoirs pour de courtes corrections, j'en demande une à ce sujet, nonl

LA LIBEBTt D'OSEIGIIEHEin', 319

dans mon intérêt, mais dans celai de la vérité. La vérité, la voici :

K II n'est pas vrai que les catholiques soient dans rUniversité à Fétat d'un petit nombre d'exceptions; ils sont — et rarchevéqne de Lyon vient de les déclarer nombreux — ils sont, comme à peu près partout dans les fonctions publiques, une minorité considérable... Il n'est pas vrai non plus que M. Lenormant et M. Ozanam protestent contre l'enseignement de leurs collègues de la Sorbonne, lesquels il ne faut pas confondre avec ceux du Collège de France. » Ozanam limite à deux, dans les Facultés, le nombre des hétérodoxes agressifs. H cite à rencontre M. Saint-Marc Girardin. « qui combat pour des idées vraies, morales, chrétiennes «.

« Et puis ensuite, dit-il. et puis nous n'avons pas protesté, parce qu'il n'y avait pas pour nous lieu de le faire. Xous avons hautem^it professé notre foi, réfuté les systèmes contraires, cherchant à faire chrétiennement notre métier de professeurs, et à servir Dieu en servant les bonnes études. Mais nous n'avons point cherché à mettre dans la faculté de Paris une division qui n'existait point, à faire deux camps, à livrer des batailles. Et je crois qu'il importe beaucoup au bien de la jeunesse qu'il n'en soit pas ainsi. Il importe que nos leçons ne soient point regardées par nos collègues comme des provocations qui solliciteraient une réponse; et que, si plusieurs sont étrangers à la foi, on n'en fasse pas des ennemis. »

Le Père Lacordaire, dans la notice qu'il lui a consacrée, a bien jugé la douloureuse position d'Ozanam à la Sorbonne, et la noblesse et sagesse de sa conduite en ces circonstances. « Dans ce conflit entre

l'Église et l'Université, écrit-il, Ozanam, par la position qu'il tenait de Dieu, était de nous tous Je plus douloureusement placé. Catholique ardent, ami dévoué des libertés sociales, de celles de la conscience en particulier, il ne pouvait pas cependant méconnaître qu'il appartenait au corps dépositaire légal du monopole de l'enseignement. Fallait-il rompre avec ce corps qui l'avait reçu si jeune, et comblé d'honneurs? Fallait-il, demeurant dans son sein, prendre une part active et nécessairement remarquée à la guerre qui lui était faite? Dans le premier cas, Ozanam abdiquait sa chaire : pouvait-on le lui conseiller? Dans le second, il provoquait sa destitution : pouvait-on encore le lui conseiller? Et cependant, le professeur chrétien, Ozanam, pouvait-il se séparer de nous?...

« Ozanam conserva sa chaire : c'était son poste dans le péril de la vérité. Il n'attaqua point expressément le corps auquel il appartenait : c'était son devoir de collègue et d'homme reconnaissant. Mais il demeura dans la solidarité la plus entière avec ceux qui défendaient de tout leur cœur la cause de la liberté d'enseignement !

« Aucun des liens qui l'attachaient aux chefs et aux soldats ne subit d'atteinte. Il était et il fut de toutes les assemblées, de toutes les œuvres, de toutes les inspirations de ce temps. Aussi, pas un seul moment de défiance ou de froideur ne diminua-t-il le haut rang qu'il avait parmi nous. Il garda tout ensemble l'affection des catholiques, l'estime du corps dont il était membre; et, au dehors des deux camps, la sympathie de cette foule mobile et vague qui est le public et qui, tôt ou tard, décide de tout. »

Lorsque à la Chambre des pairs Montalembert vient

Page 1