VIE DE FAMILLE, DE TRAVAIL ET DE CHARITÉ
LA PATERNITÉ. — LABEUR ET BONHEUR. LA GERMANIE. — M. GOSSIN. — LES OUVRIERS.
Depuis le commencement de 1844, Ozanam avait eu le bonheur d'être réjoint à Paris par ses deux frères, l'abbé et l'étudiant, qui partageaient avec lui son habitation de la rue de Fleurus. Le 14 janvier, il annonçait à Lallierqu'ilyavait appelé sa vieille bonne, Giiigui. « Elle ne pouvait se résoudre, après plus de soixante ans de services, écrit-il, à quitter les enfants de ses maîtres. Ainsi, vous le voyez, ajoute-t-il, j'ai emporté, en quelque sorte, les murs de la maison paternelle pour les relever à Paris : tous les portraits de famille, quelques vieux meubles de ma grand'mère : ces reliques auxquelles s'attachent tant de souvenirs ! Nous a vous ainsi repeuplé notre existence autrefois un peu solitaire ; et nous nous sentons mieux établis dans notre ménage, qui n'est pas sans gaité. » Un piano de la maison Pleyel contribuait pour sa part au charme de cet intérieur d'artistes. Ozanam n'était pas musicien, mais il avait le sentiment et le dis-
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cernement du beau en tout genre, et M"'® Ozanam excellait dans l'art de faire passer son âme dans son jeu, pour arriver à la sienne.
Ozanam nomme quelques-uns des amis qu'il recevait alors plus habituellement : les collaborateurs au Correspondant, Wilson le directeur, le D' Gouraud, le G*° de Carné, M. de Champagny. Il y appelle Foisset. Puis de jeunes écrivains : Maxime de Montrond, le baron de Mon treuil, Jourdain [Charles de Sainte-Foi), Amédée Gabourg, l'illustre Cauchy. Ernest Lelièvre étudiant y parut quelquefois.
Est-il besoin de dire qu'Ozanam allait très peu dans le monde? Quand il étudiait à Paris, Ampère fils l'avait présenté dans le célèbre salon de M™' Récamier. Il s'y rendit peu ; puis s'éclipsa totalement. Et, comme elle lui en faisait l'aimable reproche, il répondait modestement et sensément : (( Je suis trop jeune, Madame, pour une société si savante et si grave. Quand j'aurai une carrière, dans six ou sept ans d'ici, je reviendrai vous offrir plus fréquemment mes respects, si vous le permettez. » Lorsqu'il revint à Paris, professeur, marié, l'une de ses premières visites fut à l'illustre dame de l'Abbaye-aux-Bois. « Ah! s'écria-t-elle en le voyant entrer, que vous avez donc tenu strictement votre parole ! Il y a juste sept ans de votre dernière visite. » Ozanam avait oublié la promesse, mais il l'avait tenue.
Heureux de sa vie de famille, Ozanam aspirait néanmoins à la partager avec tous les siens. Ce qui lui faisait écrire : « D'autres désirs s'agitent dans nos cœurs ; et nous sentons que, malgré tous les soins qu'on prend pour la félicité d'ici-bas, Dieu pourvoit à ce que nous ayons toujours besoin d'en espérer une autre. » Ces autres désirs d'affectueuse réunion
venaient d'être remplis, avril 1845, par l'arrivée de M. Soulacroix au poste qui le fixait, lui et sa famille, à Paris. Un gros nuage assombrissait cette félicité parfaite : c'était l'état d'infirmité plutôt aggravée de leur fils Théophile. Ozanam, en vrai frère, prit à tâche de charmer l'ennui et le désœuvrement de ses longues journées d'immobilité. Il l'initia, l'associa même à ses études germaniques. « Il sait parfaitement l'allemand, écrivait-il à M. Léon Bore, alors à Munich; et Dieu, qui l'a privé de tant de choses, lui a donné une très belle intelligence. Il a surtout besoin de ne pas se sentir inutile en ce monde ; et il serait très heureux de faire connaître à la France quelques bons livres étrangers : quelque chose de semblable à \di Jeanne d'Arc de Guido Gœrres, par exemple. Pour ajouter encore à tant de bonté, ne pourriez-vous me faire une liste de quelques ouvrages allemands d'une littérature agréable et saine, entre lesquels il choisirait pour traduire. »
Ce jeune homme était pieux. Tout ce milieu familial était chrétien. Ozanam déclarait y trouver pour lui-même des exemples de foi et de confiance en Dieu qu'il se reprochait de suivre si mal ! C'est d'auprès d'eux, à Oullins, qu'il écrivait naguère : « Pourquoi, malgré les grâces dont le bon Dieu me comble depuis quelque temps, je me sens plus que jamais rempli de troubles et de faiblesses?... Pourquoi la mobilité désolante de mes idées ne melaisse-t-elle pas le refuge et le repos que d'autres trouvent devant leur crucifix? Pourtant j'ai autour de moi tant d'encouragements et d'exemples 1 J'ai fait une si heureuse expérience de la sollicitude qui veille sur nous. Sans la sérénité douce qui règne dans mon intérieur, je me perdrais au milieu des agitations du dehors. »