‹ Frédéric OzanamChapitre 19 sur 344 · LENFANT : LE COLLÈGE · texte numérisé non relu

LENFANT : LE COLLÈGE

conscience. Ses notes sur la mission portent à la dernière page cette phrase qui pour lui en est le bouquet : « Jeunes gens, c'est en vous préparant ici à être toute votre vie de bons chrétiens que vous vous disposerez à faire un jour de bons citoyens, et à fournir avec honneur les carrières où vous serez appelés à servir Dieu et votre pays. » Tel lui apparut le devoir intégral. Ce missionnaire lyonnais n'était autre que le futur cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux.

Le petit écolier étonnait ses maîtres. Le feu sacré du beau comme celui du bien brûlait en lui. Il en jaillissait, en gerbe, des étincelles de poésie et d'éloquence, inattendues de ce jeune âge. C'étaient, dès la treizième année, des compositions soit françaises, soit plus souvent latines, soit en prose, soit en vers de tout mètre, que les professeurs se montraient l'un à l'autre et à leurs élèves, comme de petites merveilles. Les sujets en étaient des épisodes de l'histoire nationale ou sacrée; parfois des actualités, comme l'embarquement des Philhellènes français pour les combats de l'indépendance de la Grèce. Le plus souvent les mystères de la vie de Jésus et les louanges de la Vierge iMarie. Parfois aussi des scènes d'intérieur familiales prises sur le vif, et charmantes de naïveté et de grâce. Avant ses quinze ans, Frédéric pouvait déjà former un petit volume de ses œuvres de poésie qu'il offrait pour le jour de l'an à son père et à sa mère, avec une double dédicace, latine pour son père, française pour sa mère, sans que je puisse dire laquelle des deux langues y parle avec plus de une et respectueuse tendresse ^

1. Plus lard une partie de ces Juvenilia fut publiée dans une Notice

Cependant c'est au sein de cette vie sereine d'études et de piété, dans la quinzième année, que Ozanam vit le ciel de sa foi se voiler de nuages et son cœur se débattre dans l'épouvante du doute. Jusque-là il avait cru comme un enfant, mais un enfant réfléchi; et il payait aujourd'hui par le doute l'éveil précoce et l'activité inquiète de sa vie intellectuelle. Lui-même en fera la confidence salutaire à la jeunesse des Écoles, lorsque lui dédiant ses premières leçons de la Sorbonne sur La Civilisation chrétienne au F*" siècle y il parlera ainsi, dans l'avant-propos de son livre, écrit le vendredi saint 1851, deux ans avant sa mort :

«Au milieu d'un siècle de scepticisme. Dieu m'a fait la grâce de naître dans la foi. Enfant, il me prit sur les genoux d'un père chrétien et d'une sainte mère. Il me donna pour première institutrice une sœur intelligente, pieuse comme les anges qu'elle est allée rejoindre. Plus tard, les bruits d'un monde qui ne croyait point vinrent jusqu'à moi. Je connus toute l'horreur de ces doutes qui rongent le cœur pendant le jour, et qu'on retrouve la nuit sur un chevet mouillé de larmes. L'incertitude de ma destinée éternelle ne me laissait pas de repos. Je m'attachais avec désespoir aux dogmes sacrés; et je croyais les sentir se briser sous ma main. C'est alors que l'enseignement d'un prêtre philosophe me sauva. Il mit dans mes pensées l'ordre et la lumière; je

biographique écrite en 1854 par un de ses maîtres de Lyon sur son plus brillant élève. C'était M. Legeay, alors professeur honoraire de la Faculté de Grenoble. Il les avait colligées et gardées comme des gages du brillant avenir de cet enfant. Il n'avait plus aujourd'hui qu'à venir les déposer sur sa tombe. Ce nouvel exemple d'une forte culture latine, à la base de la formation de l'écrivain français, ne paraîtra-t-il pas un anachronisme à la génération de nos jours ?

Page 1