‹ Frédéric OzanamChapitre 191 sur 344 · NOGENT-SUR-MARNE · texte numérisé non relu

NOGENT-SUR-MARNE

naissais pas depuis longtemps. Nous sommes à trois quarts d'heure au delà de Vincennes, sur un coteau qui domine la Marne. Le jardin est grand, l'air est très pur, le temps admirable. Ma femme reprend rapidement ses forces, et mon enfant se développe comme une petite fleur. C'est un de ces moments de bonheur comme il y en a bien peu dans la vie, et qui font sentir de plus près la bonté de la Providence de Dieu. »

Voulant sans doute déposer son présent de bienvenue dans ce berceau, le doyen des lettres, M. Le Clerc, choisit ces mêmes jours pour proposer Ozanam à la décoration. Ozanam l'apprit, et par un sentiment de délicatesse généreuse il vint prier son doyen de surseoir présentement à un acte qui, au lendemain de sa précoce titularisation, et de l'élévation de son beau-père à une haute fonction administrative, semblerait accumuler sur sa tête les honneurs civiques après les faveurs universitaires. Cette délicatesse fut comprise. Mais l'année suivante, k mai 1846, Ozanam fut nommé chevalier de la Légion d'honneur.

Ce furent donc bien des années heureuses que ces années de iSkk à 1846, écoulées dans la vie de famille et dans la vie d'étude. A cette vie d'intérieur, Ozanam apportait un goût de poésie simple qu'il mêlait aux actes les plus ordinaires pour les embellir. Par exemple lui, si sobre qu'il ne s'apercevait même pas de ce qui lui était servi, avait à cœur que les dimanches et fêtes, il y eût sur la table quelque chose de plus; et souvent c'était lui qui en faisait la surprise. Il attachait du prix à un bouquet de fleurs, et il aimait à en voir un près de lui, sur son bureau. Le 23 de chaque mois, quantième de son mariage, il ne manquait pas d'offrir à sa femme quelque plante de

son goût, et nous le verrons faire ainsi jusqu'à la veille de sa mort, .l'ai dit qu'il aimait les arts, et qu'il n'avait pas de soirées plus heureuses que celles où ^P^ Ozanam se mettait au piano et y interprétait les grands maîtres, qu'il comprenait et appréciait en poète.

Tout ce bonheur était acheté par un grand travail intellectuel, lequel y ajoutait une jouissance de plus, l.es vacances passées à Nogent-sur-Marne furent des vacances laborieuses. Presque toutes les heures libres en furent données à la rédaction et documentation de (( son interminable volume sur les Germains », comme lui-même disait.

La rentrée de 1846 n'allégea pas son fardeau, loin de là. Il en disait ainsi le poids écrasant, 6 janvier, au docte et pieux M. Léon Bore, son correspondant en Bavière : « Répondre à dix lettres pressées qui sont dans mon tiroir; recevoir les candidats pour le doctorat, la licence, le baccalauréat; ne pas renvoyer les mains vides les gens de l'imprimerie qui viennent me presser, et avec cela faire régulièrement mon cours : les leçons du lundi et du samedi sont inexorables. » Puis, le 26 février, au même : « Je me trouve cette année doublement surchargé de travail. D'un côté je fais un cours sur les Origines de la littérature anglaise, ou plutôt sur l'histoire des lettres chez les Bretons, les Irlandais et les Saxons, jusqu'à la conquête normande. D'un autre côté, d'ici à un mois, vous verrez deux autres morceaux de moi, dans le Correspondant^ sur les lois des anciens Germains, leur langue et leur poésie, qui compléteront le tableau de la Germanie avant la conquête romaine... etc. Ainsi ma vie est-elle une vraie bataille pour conquérir, pied à pied, un peu de temps à

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