DEUIL FRATERNEL
comprendre la vertu quand on voit les lieux où ils vécurent et ceux où ils reposent. »
Ils avaient retrouvé à Rome, l'homme, le prêtre, le plus capable de les faire entrer dans l'âme de Rome chrétienne. « Nous avons communié à la messe que l'abbé Gerbet nous a dite dans l'église de Saint-Pierre, sur la sépulture même du saint Apôtre ; et là, pendant plus d'une heure, nous avons nommé à Dieu tous ceux que nous aimons. Nous sommes descendus cinq fois aux catacombes, presque toujours avec l'abbé Gerbet, qui nous en expliquait les substructions et les peintures. Il terminait ordinairement la visite par la lecture d'une homélie sur les martyrs et par la récitation des litanies^. Je ne sais rien au monde de plus émouvant que la vue de ces cimetières des premiers chrétiens, rien de mieux fait pour ramener à la foi, pour y affermir les esprits. Nulle part on ne voit mieux l'innocence, la simplicité, l'invincible courage de l'Église naissante, et tout ce qui fait sentir sa divinité. »
Et finalement la même lettre en revient encore à Pie IX et à la jeune Italie : « Je regarderai comme un des plus grands bonheurs de ma vie de m'être trouvé à Rome, pendant cet hiver de 1847, au milieu des glorieux débuts du pontificat de Pie IX ; d'avoir vu de près cet admirable Pape, et d'avoir assisté à ce réveil général de l'Italie. Assurément, la popularité d'un pape ou son impopularité n'est pas ce qui doit affermir ou ébranler la foi ; mais le cœur se remplit d'un doux et tendre orgueil à voir le Père en qui l'on croit, entouré de tant d'admiration et d'amour. »
La douceur de cette vie romaine, pénétrée d'enthou-
1. L'abbé Gerbet travaillait alors au 3» volume de sa Rome chrétienne. « Si nous l'avions en France, écrira Ozanam à Foisset, ne serait-il pas, à l'Académie française, le successeur naturel de Ballancbe? »
siasme et de piété, eût été sans mélange pour Ozanam qu'elle commençait à guérir, si une grande douleur n'était venue y mêler sa cruelle amertume. Il était îà depuis un mois et demi lorsqu'il apprit que le 3 mars, le frère de sa femme venait de succomber à une crise imprévue de son infirmité : « Notre bienaimé frère qui avait eu la vie d'un martyr, a fait la mort d'un saint, écrit-il au même. A l'âge de vingt-trois ans il a quitté la terre, je ne dis pas avec résignation, mais avec une joie toute divine. Il laisse le vide le plus désolant dans la famille dont il était }'âme, dont il faisait la douleur par ses soulfrances, et la consolation par ses vertus et sa sérénité, la fierté et l'espoir par sa grande intelligence. Sa sœur ne s'est pas encore relevée d'un coup si terrible ; et, depuis vingt jours, je n'ai pas d'autre soin que de îa soutenir dans une affliction qui me faisait désirer de l'emmener sur-le-champ à Paris, et qui en même temps rendait le voyage impossible.
<( Cependant l'assistance de quelques amis, notamment de l'excellent abbé Gerbet, la grandeur des cérémonies de la Semaine sainte, la certitude que cette chère âme avait échangé cette cruelle vie contre le bonheur du ciel, toutes ces choses réunies ont fini par rendre à ma pauvre Amélie un peu de calme. » Une lettre suivante annonçait que les pèlerins reprenaient leur itinéraire par l'Italie, mais en renonçant à revenir par l'Allemagne, « afin de ne pas trop retarder le moment où ils reverraient leur famille ».
Ozanam voulut préalablement visiter le mont Cassin où il se rendit seul, et où il demeura trentesix heures seulement : « J'ai eu le bonheur d'y communier au tombeau de saint Benoît, et de retrouver toutes les traditions bénédictines dans la bibliothèque
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admirable de l'abbaye. Les bons moines m'ont montré des manuscrits très précieux dont j'ai tiré quelques copies. Ce ne sera pas la partie la moins intéressante de mon butin littéraire ^ Mais ces religieux qui savent tant de choses, ne savent pas se chauffer. Ils m'ont laissé mourir de froid dans leurs belles archives; et je suis reparti avecun malaise qui a fini à Rome par un accès de fièvre. Par bonheur, la fièvre n'a duré qu'un jour, et m'a laissé en assez bon état pour me rendre, le lundi soir, à l'audience que le Souverain Pontife voulait bien m'accorder. J'avais à le remercier de l'appui qu'il avait daigné donner à mes recherches. »
Un autre motif de cette visite était « la remise au Saint-Père des lettres de la Société de Saint- Vincent de Paul. Il était neuf heures du soir quand on m'a fait entrer; et Sa Sainteté, quoique très fatiguée des affaires de la journée, m'a accueilli d'une manière si cordiale que j'en ai été profondément touché ; m'entretenant de ma santé, de ma femme, de ma petite fille et de mes frères, avec un accent d'amitié et de familiarité charmante ».
Cependant la population libérale romaine se faisait exubérante de démonstrations. L'avant-veille de quitter Rome, 21 avril, Ozanam put assister, du haut du Colisée où il avait cherché place, au spectacle d'un grand banquet de 800 convives que la municipalité avait organisé au-dessus des Thermes de Titus, en l'honneur du 2600^ anniversaire de la fondation de Rome. Ce n'était qu'un prétexte à haran-
1. Ces documents furent imprimés en 1850 sous ce litre: DocumenU inédits pour servir à l'histoire littéraire de ritalie depuis le VIl^ siècle jusqu'au XIII^. Précédés d'une préface considérable sur le Écoles en Italie, aux temps barbares.
gues et discours. Il en fut prononcé plusieurs.^ entre autres par le célèbre professeur Orioli, et par le gendre de Manzoni, le marquis d'Azeglio. Elle se couronna par une ovation gigantesque en l'honneur de Pie IX, qui venait d'élargir par édit les représentations provinciales. Elle eut lieu le soir aux flambeaux, à la place du Peuple, d'où le cortège triomphal se mit en marche , par le Corso et la place Colonna jusqu'à celle de Monte Gavallo. Ainsi Ozanam la décrit-il à ses deux frères :
« Une seule chose manquait pour compléter notre séjour. Nous aurions voulu être témoins de quelqu'une de ces belles ovations populaires dont nous avions souvent entendu parler. Il en coûtait beaucoup à Amélie de partir sans avoir revu encore une fois le Pape et sans emporter une dernière bénédiction...
« Le jeudi soir, 22, on nous annonça que tout se préparait pour remercier le pape de son nouvel édit, et qu'il y aurait une belle fête aux flambeaux. Nous nous hâtâmes de descendre au Corso, avec l'abbé Gerbet et quelques amis qui étaient venus nous faire leurs adieux. Le rendez-vous était à la place du Peuple, où l'on distribuait des torches. Là, nous vimes commencer la marche triomphale, faite d'un corps de musique militaire, puis d'une colonne de gens armés de torches et qu'on évaluait à près de six mille, marchant dans le plus bel ordre, bourgeois, ouvriers en veste, prêtres en costume, unis dans un même sentiment : Viva Pio nonol A mesure que le cortège s'avançait dans le Corso, les maisons s'illuminaient sur le passage, à tous les étages parés de drapeaux, chargés de devises. Nous suivîmes la foule jusque vers la place Colonna, pour de là gagner par un détour la place de Monte Cavallo où l'on se rendait. Elle était