‹ Frédéric OzanamChapitre 200 sur 344 · ADIEUX A ROME · texte numérisé non relu

ADIEUX A ROME

déjà couverte de monde. Nous vimes arriver les torches et la musique qui se firent place et vinrent former un carré devant la porte du palais papal, autour de l'Édit porté en bannière.

(( Après qu'on eut exécuté quelques airs, un grand cri se leva : le cri de cinquante mille hommes assemblés. La fenêtre du balcon s'ouvrit et laissa paraître le Souverain Pontife, accompagné de deux prélats et de quelques domestiques avec des flambeaux. Il saluait à droite et à gauche avec une grâce qui ravissait les cœurs. Les acclamations et applaudissements redoublèrent. Mais voici ce qui m'a le plus touché. Le Pape a fait un geste, et aussitôt on n'a plus entendu que le mot Zitto (chut!), et, en moins d'une minute, le silence régnait dans cette foule enivrée. Alors on a pu écouter la voix du Pontife qui s'élevait pour bénir son peuple. Et, lorsque étendant la main, et faisant le signe de la croix, il en eut prononcé les paroles solennelles, un grand cri à' Amen s'est élevé d'un bout à l'autre de la place. Rien de plus beau que cette prière d'une ville entière avec son Évêque, à cette heure avancée de la nuit, à la clarté des étoiles, par un ciel superbe ! C'était bien un acte religieux, car aussitôt que le pape se fut retiré du balcon, toutes les torches se sont éteintes en même temps, et la scène n'est plus restée éclairée que par quelques pots de flamme de Bengale allumées sur les terrasses des palais voisins...

« A neuf heures et demie, nous quittions la place du Quirinal avec les derniers groupes, et nous rentrions par les rues calmes et silencieuses, comme elles le sont à minuit. Ces Romains étaient allés se coucher, comme d'honnêtes enfants qui, avant de dormir, avaient jvoulu dire bonsoir à leur père. »

Ozanam partait le lendemain. Nous ne le suivrons pas dans cette seconde partie de son itinéraire, dans cette terre de l'Ombrie, cette terre des saints, des pieuses légendes où nous ramèneront ses Études franciscaines. « Toute cette partie de notre séjour en Italie, écrit-il, a été bien empoisonnée; et ce n'est qu'à travers le voile de notre deuil que nous avons vu Assise, Ravenne, Venise et tant de merveilles. Mais, à mesure qu'on avance dans la vie, n'a-t-on pas toujours un voile de tristesse devant les yeux; et ne faut-il pas s'habituer à voir ainsi les beautés de la terre, ne fut-ce que pour s'en détacher? »

Les dix jours qu'Ozanam passa à Venise lui furent un continuel éblouissement. Il y était arrivé en gondole, à la nuit. L'apparition soudaine de la Piazza Grande, étincelante de lumières, le fit s'exclamer de joie et d'admiration. « A droite et à gauche les Procuraties avec le Campanile ; au fond Saint-Marc, sa façade découpée, ses dômes et ses croix ; puis en retournant, la Piazzetta, le Palais ducal superbe et menaçant, les deux colonnes de Saint-Marc et de Saint- Georges, et enfm la mer... « Cette fois, je ne voyais plus, écrit-il, je rêvais; et il me semblait que toute cette féerie allait s'effacer aux premiers rayons du jour. Il était dix heures; et on entendait de la musique de tous les côtés; des groupes d'hommes et de jeunes femmes s'arrêtaient sous les portiques ; et je commençais à comprendre tout ce qu'il y avait eu de voluptueux, de dangereux, dans cette vie enchantée des anciens Vénitiens, tout ce qui avait fait le charme de cette cité magique, et tout ce qui en avait fait la perte.

« Le jour est venu. Dix fois je l'ai vu se lever sur Venise, et dix fois j'ai trouvé que mon rêve n'était

VENISE. — EINSIELDEN. 361

pas évanoui : Venise m'a tenu bien plus que je m'en étais prorais... Que d'heures charmantes, que de moments trop tôt passés en gondole, sur les lagunes, et sur la grève du Lido où nous trouvions enfin les flots retentissants de l'Adriatique ! Que d'intéressants pèlerinages chez les bons Arméniens de Saint-Lazare, qui font si bien les honneurs de leur petit couvent aux briques rouges et aux riants jardins; aux îles de Murano et de Torcello où d'antiques sanctuaires survivent encore à une prospérité qui n'est plus...

(( Cependant ces jouissances étaient mêlées d'une grande tristesse. Je voyais sur la place les trois mâts dépouillés des bannières des trois royaumes qui faisaient jadis la gloire de la République; et, sur la Piazzetta, les canons autrichiens, et les grenadiers hongrois qui les gardent. »

Aux premiers jours de juin, nous voyons Ozanam reprenant son chemin vers la France par la Suisse, où nous le trouvons pèlerin de l'histoire àSaint-Gall, cet antique foyer de la civilisation chrétienne pour l'Allemagne. Il avait espéré rencontrer là quelques vestiges de saint Colomban et des grands moines d'Occident. Puis le lendemain à Einsielden, où il se mêle aux pèlerins des Gantons et du Tyrol, aux pieds de Notre-Dame des Ermites.

Le 15 juin il était à Genève, chez son ami le D'" Dufresne, lorsque, ouvrant le journal par désœuvrement, il y apprit la mort de M. Ballanche. Ce lui fut une grande douleur. Le 17, Ozanam l'épancha ainsi dans le cœur de Jean- Jacques Ampère : « En serrant la main de notre vénérable ami pour la dernière fois, je ne pouvais penser qu'il dut être du nombre, hélas! trop grand, de ceux que je ne retrouverais plus. Ou plutôt, il est bien de ceux que nous

retrouverons, si nous en sommes dignes. Après une vie si chrétiennement remplie, couronnée par une fin si religieuse, cette âme d'une si grande pureté est allée grossir ce cercle d'âmes bénies qui nous attendent et nous attirent.

« Mais, pour ce qui est d'ici-bas, voilà une perte qui fait un grand vide dans les rangs déjà bien éclaircis de cette belle génération littéraire, sortie des ruines de notre Révolution pour les couvrir d'immortelles fleurs ! Quelle solitude autour de M. de Chateaubriand, resté seul le patriarche survivant aux compagnons de son pèlerinage, et ne pouvant se consoler, parce qu'ils ne sont plus! Quel chagrin pour vous qui perdez l'ami le plus tendre de votre illustre père, et pour moi qui vois disparaître un des meilleurs guides de ma jeunesse.

« Au sein de tant d'afflictions semblables, permet tez-nous, Monsieur et cher ami, de mêler nos chagrins aux vôtres. Nous savons, par une trop récente expérience, que, dans ces tristes moments, toutes les sympathies sont douces, de si bas et de si loin qu'elles viennent! »

Une de ses dernières journées passées en Suisse, fut consacrée à un cher et pieux pèlerinage ; pèlerinage domestique, auquel s'attacha pour Ozanam le plus doux souvenir emporté de ces vallées alpestres. La fraîche peinture qu'il en a laissée en fait tout revivre.

Il raconte, à la date du 21 juin, qu'il s'était rappelé que, à « moitié chemin du trajet de Lausanne à Yverdun, se trouvait le village d'Echallens, où son grand-père Nantas s'était réfugié pendant les derniers mois de la Terreur, et dont sa mère lui avait souvent parlé ». Il résolut de l'aller visiter, en sou-

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venir d'eux. « Que n'aurais-je pas donné, écril-il, pour connaître la maison qu'habita ma famille! Du moins je voyais les petits bois et les jolis sentiers où ils allaient cueillir des fraises. L'oncle chartreux marchait le premier en éclaireur; et quand il avait découvert un nid de fraises, il appelait ses joyeuses nièces : « Venez, Mesdemoiselles, c'est tout rouge ! » Et l'on revenait avec des paniers tout pleins de ces jolis petits fruits qu'on mangeait avec du lait excellent. J'ai visité l'église où ma bonne mère a fait sa première communion, sous la direction de ce bon curé, qui lui répétait : « Nous irons les deux, nous irons les deux au Paradis. » Je l'ai trouvée comme ma mère me l'avait décrite, partagée, hélas ! entre le culte catholique et le culte protestant. Cette chère église est bien misérable; cependant j'y ai prié avec plus d'émotion que de coutume. J'y ai remercié Dieu des grâces qu'il avait faites en ce lieu même à la petite exilée. J'ai prié pour ma bonne mère, parce que c'est un devoir de prier pour les morts. Mais, comme je la crois heureuse et puissante dans le ciel, je lui ai demandé de veiller sur nous, de nous aider à finir heureusement ce voyage trop long, et surtout d'obtenir à ses enfants quelquesunes de ses douces vertus.

« xMa femme et ma belle- mère priaient avec moi, et ma petite Marie s'agenouillait bien sagement devant la grille du sanctuaire. Amélie a voulu cueillir quelques fleurs sur la petite éminence où s'élève l'église.

« Ces fleurs ne sont pas celles que notre bonne mère foulait en allant à la messe, mais elles leur ressemblent ; et plaise à Dieu que nous lui ressemblions autant! »

En somme ce voyage et séjour de huit mois dans cet eachantement des lieux et des choses, avait été profitable à Ozanam. — Profitable à sa santé et à celle des siens; il venait d'écrire à Lallier : « Quant aux santés, la mienne n'est pas mauvaise; et celle de ma femme semble s'affermir un peu. Mais ce dont nous ne saurions assez remercier la Providence, c'est que dans l'espace de huit mois notre enfant n'ait pas eu deux jours d'indisposition. Cette exemption des misères humaines me confirmerait dans la pensée que c'est un petit ange, si je ne lui voyais par moments la turbulence d'un petit diable. »

Profitable aussi à son intelligence qui s'était illuminée à ces grands spectacles, et à son cœur bercé de chères et belles espérances. Mais n'était-ce pas des illusions; et, par le crime des hommes, ne se changeront-elles pas en déceptions amères? 11 est vrai, mais il ne l'est pas moins d'abord que, cet enthousiasme pour l'œuvre de Pie IX, Ozanam le partageait avec l'immense majorité des catholiques de France. Puis, pour Ozanam en particulier, ce n'était pas l'effet inconsidéré d'un éblouissement et d'un entrainement, c'était le résultat d'observatioas et de convictions raisonnées qu'il lui tarde d'exposer et de justifier, en politique et en chrétien.

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